‹ Paris sous la commune--Chapitre 10 sur 65 · RAPPORT DU 20 AU 21 MARS · texte numérisé non relu

RAPPORT DU 20 AU 21 MARS

Rien de nouveau.

J'ai reçu les rapports des différents chefs de poste. La nuit a été calme et sans incidents.

A dix heures cinq minutes, deux sergents de ville déguisés en bourgeois sont amenés par des francs- tireurs et fusillés immédiatement.

A midi vingt minutes, un gardien de la paix, accusé d'avoir tiré un coup de revolver, est fusillé.

A sept heures, un gendarme, amené par des gardes du 28^, est fusillé.

Mais on a tué quatre hommes !

Le rapport pourtant commence ainsi : Rien de nouveau!

Que serait-ce s'il y en avait... du nouveau!

L'argent devient rare, et il en faut. Le Comité songe à la Banque, ce qui était bien naturel, et fait demander un million; mais on ne fournit à la Banque qu'une somme de 340,000 fr. — Cette somme que M. Rouland a fait remettre n'est point un don ; on a jugé ditïéremment cet acte sur lequel il n'est pas inutile de faire connaître la vérité. Cette somme était ordonnancée par l'ancienne administration pour les services de voirie. Or, le Comité continuait à faire balayer et arroser; la somme était due, la Banque paya; mais quant à fournir des sommes en dehors, elle s'y refusa complètement.

Un tailleur du boulevard des Capucines tenta d'or-

ganiser la ligue des Amis de V ordre, dont la deuxième manifestation a été si meurtrière pour ses adhérents. M. Bonne fit placarder dans tout son arrondissement une affiche lie-de-vin, disant :

Je viens faire appel au patriotisme et à la viriUté de la population qui veut l'ordre, la tranquiUité et le respect des lois.

Le temps presse pour former une digue à la révolution ; que tous les bons citoyens viennent me donner leur appui.

Le signe de ralliement était un ruban bleu à la ])Outonnière, en opposition avec les gardes comitéens^ qui avaient réarboré les rubans rouges.

Cette affiche apposée le 20 donnait rendez-vous pour le lendemain, en bourgeois et sans armes, à tous ceux qui voulaient manifester. Le groupe a commencé à se former compact vers deux lieures de l'après-midi; deux drapeaux sont en tête, sur lesquels sont écrits ces mots : « Yive V ordre! » et « Société des Amis de V ordre, »

Son parcours dans les rues Montmartre, Drouot, à la place de la Bourse, sur les boulevards Poissonnière, Montmartre, des Italiens jusqu'au Grand-Hotel, est une acclamation perpétuelle de : « Yive Tordre ! » Seulement, quand la manifestation s'est présentée à la place Vendôme, les Montmartrois, fortement retranchés en cet endroit, ont braqué leurs canons contre la foule qui s'est dispersée. On est revenu de-

vaiiL le Inillnur 15onno, el un zoikivo alorlo osl moulé dans un arbre pour y accrocher le drapeau qui venait de faire le tour des boulevards, et Ton se sépara en criant : — A demain !

La journée du 22 mars devait être sinistre.

Dès le matin le canon allemand tirait à toute volée, et les salves d'artillerie l'étaient un anniversaire prussien. Le Comité central avait eu soin d'en prévenir la population, pour qu'elle ne s'alarmât point.

Cependant il n'est bruit que de la manifestation de la veille et de celle qui se prépare pour le jour même. On s'excite dans des groupes sur le Ijoulevard ; on manifestera. D'un autre coté, la garde nationale qui est sous les armes ne parle que d'écraser la réaction.

11 est midi, et les tètes sont montées. Le lieu de rassemblement est sur la place du nouvel Opéra.

A une heure, la foule est nombreuse; personne n'avait d'armes apparentes; on distribue des bouts de ruban bleu. Et à deux heures la colonne se met en marche avec un immense drapeau tricolore en tête.

Un instant on hésita sur le parcours à suivre, et voici l'itinéraire auquel on s'arrêta : descendre la rue de la Paix, traverser la place Vendôme, et de là se rendre dans la rue de Rivoli, pour aller à l'Iïôtel-de- Yille, puis retour par les boulevards.

Ou se met en marche. Les premiers avant-postes que Ton rencontre rue de la Paix se replient assez cordialement. Mais on bat le rappel place Vendôme; des gardes nationaux se mettent en ligne. Devant cette attitude, la plupart des manifestants s'arrêtent; cinq ou six cents personnes continuent leur marche ; riicsitation de la foule enhardit les gardes du Comité.

— Vous ne passerez pas, disent-ils à la manifestation.

— Vive Tordre ! vive la République ! répondent les manifestants.

— Vous ne passerez pas !

— Nous sommes sans armes, nous passerons ! C'est alors que les baïonnettes sont croisées, des

fusils s'abattent et...

Des morts et des mourants gisent par terre. La foule s'est dispersée II y a des blessés, il y a du

sang.

Dans la rue Neuve-Saint-Augustin, il y a douze cadavres ; dans la rue de la Paix, un lignard, qui jusqu'au dernier moment avait tenu lièrement le drapeau tricolore, tombe à côté d'un vieillard qui a la tête fracassée.

Parmi les blessés on compte M. Henry de Pêne, que les massacreurs s'étaient désigné comme réactionnaire. On le transporte chez M. Giroux.

M. Otto Hottinguer, un des régents de la Banque, (jui s'était arrêté pour ramasser un blessé, en agitant

son mouclioir en signe de paix, a été frappé de deux balles.

M. Gaston Jollivet a eu le bras gauche traversé.

M. Bellanger, propriétaire du café de la Porte- Saint-Martin, et tout nouvellement marié, a été frappé d'une balle au cœur et d'une autre dans le poumon. Il en est mort,

M. Dehersin a été frappé d'une balle à la région du crâne.

M. Barle, lieutenant de la garde nationale, a reçu une balle dans le ventre.

On cite encore deux mobiles de la Seine et un habitant de la rue Martel blessés.

M. Miet, caissier, rue Neuve-Bossuet, a succombé à ses blessures.

Ce ne sont pas les seules victimes. Parmi les morts, nous avons relevé les noms suivants :

M. Yahn, garde national, 7« bataillon, 5^ compagnie, tapissier, cité Trévise ; M. François, garde national, 215^ bataillon, 7® compagnie; M. Baude, ingénieur des ponts-et-chaussées, chevaher de la Légiond'Honneur; le vicomte de Mohnet; M. Tiby, ancien colonel, officier de la Légion -d'Honneur, 1 , rue Louis-le-Grand ; M. Tinnel; M. Colin (Edmond), employé dans une compagnie d'assurances; M. Lemaire (Auguste); M. Nielpère; enfin, M. Charron, vieillard de soixante-quatorze ans; M. Sassary, ancien lieutenant de vaisseau, commandant d'un bataillon de marche.

Les blessés sont nombreux; outre ceux dont nous avons déjà parlé, on compte MM. Louis Vinganot, coiffeur; Train; Brière, le fils de l'imprimeur, et tant d'autres!..

Et ce jour-là le soleil était radieux; mais bien peu de ceux qui avaient assisté à cette horrible scène songèrent à contempler l'azur des cieux. Nous avions la mort dans l'àme et la honte au front!

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