‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 18 sur 58 · L'ART ET LE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

L'ART ET LE PATRIOTISME

La confiance renait. — La question des théâtres. — Francisque Sarcey et Thomas Grimm. — Le premier concert. — Victor Hugo à la Porte- Saint- Martin. — Patria. — Les artistes. — Des canons! — M. Legouvê et l'alimentation morale. — Le Théâtre- Fftincais. — Souvenirs de 92. — L*enrôlement des volontaires.

Il arrive souvent qu'aux plus furieuses touinientes succède un calme .soudain. Le cœur de Thomme, pas plus que rOcéan, n'échappe à ces apaisements subits qui viennent entre deux orages, comme un sourire d'enfant vient entre deux sanglots. Paris, ce grand et éternel enfant, peut-il rester longtemps sans sourire? II a banni le plaisir; a-t-il le droit d'en tarir jusqu'à la source la plus pure : l'art?

Dès le milieu d'octobre, la question des théâtres est il l'ordre- du jour. Chacun dit son mot pour ou contre. Beaucoup verraient avec satisfaction, dans la réouverture de quelques salles, Toccasion, pour une fraction notable du public, d'oublier, au moins momentanément, des préoccupations dont rien jusqu'à présent n'est venu le distraire. Ceux-là citent l'héroïque exemple des habitants de Lille qui, en 1792, allaient assister, impassibles, aux représentations de la Comédie et de l'Opéra, tandis que du dehors les bombes plcuvaient sur la ville assiégée.

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(( Quoi qu'il arrive, écrit philosophiquement Francisque Sarcey au Gaulois, Part doit planer au-dessus des événements ; le théâtre n'est point un plaisir plus inconvenant que la lecture d'un bon livre, et c'est justement aux heures les plus tristes de son existence que l'homme a besoin d'une diversion qui, pour un instant du moins, bannisse la pensée de ses maux. »

Des moralistes, au contraire, font ressortir la messéance de ces plaisirs mondains dans une conjoncture aussi grave et n'envisagent qu'avec une sorte d'effroi la possibilité que des citoyens s'en aillent rire et battre des mains, pendant qu'à quelques pas d'autres tombent frappés à mort pour la cause sacrée du pays.

« Si j'osais prendre part à la discussion, réplique Thomas Grimm dans le Petit Journaly je ne craindrais pas d'avancer que l'heure des jeux et des chants ne me semble pas encore venue. On pourrait à bon droit redouter, ce me semble, que l'esprit des spectateurs fût la plupart du temps ailleurs qu'aux scènes qui se dérouleraient devant leurs yeux. Et dans les instants où l'auditoire pourrait être le plus vivement captivé par d'agréables fictions, le bruit lointain du canon ou de la fusillade viendrait plus d'une fois le rappeler à la réalité. »

A tout prendre, aller s'asseoir au théâtre en un pareil moment, c'est là une bravade qui n'est pas sans grandeur.

Le dimanche 23 octobre, le Cirque national ouvrait ses portes au public. On rendait de l'argent aux bureaux ; et les plus déçus n'étaient pas ceux qui avaient payé leur place.

L'abbé Duquesnay, venant plaider la cause de Y œuvre des fourneaux, obtenait un véritable succès en faisant, au lieu d'une homélie, le speech le plus humoristique.

C'était prédisposer admirablement l'auditoire à apphui-

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(lîr ensuite Touverture de la Muette, enlevée avec une éncn'gie entraînante par rorchestrc de Pasdeloup.

L'ouverture du Freischûtz et la symphonie en ut mineur montraient ensuite Weber et Beethoven dans deux de leucs pages les plus nobles. Beethoven et Weber! deux Allemands dont les mélodies exquises' charment nos oreilles et apaisent nos cœurs, tandis que l'armée allemande est à nos portes, prêle à nous exterminer. Non! Weber et Beethowen ne sont pas allemands. Ces compositeurs immortels n'ont rien de commun avec une race en lutte contre la civilisation. Weber et Beethoven sont du pays des génies.

Victor Hugo le savait bien lorsqu'il écrivit les paroles de Patria, ce cantique dont les strophes, bientôt, allaient devenir populaires.

Beethoven en avait composé la musique, sans se douter, certes, que ces quelques mesures intercalées dans une de ses œuATCs deviendraient im jour, grâce au poète, un chant consolateur do Paris assiégé.

Patria, d'ailleurs, a son histoire, que volontiers le maître dit.

Victor Hugo était jeune alors; mais la célébrité n'avait pas attendu « le nombre des années » pour déployer son auréole au front du poète que, dès longtemps déjà, Chateaubriand avait appelé V enfant sublime. L'affiche du Gymnase, — à cette époque Théâtre de Madame, — annonçait la première représentation d'une pièce de Scribe, la Chatte métamorphosée en femme. Sans être un admirateur do Scribe, Hugo avait quelque estime pour le talent de l'auteur dramatique qui fit les délices de nos pères. Il retint une stalle au théâtre de Madame. La pièce, toutefois, — c'est le poète qui raconte, — l'intéressa médiocrement. Il

écoutait le dialogue d'une oreille assez distraite. Il suivait raction vaguement, péniblement, comme un homme dont Tesprit est ailleurs. Tout à coup des sons étranges frappent son attention.

Sur un motif bizarre, d'un rythme saisissant, les choristes ont entonné une sorte d'invocation hindoue, dont Toriginalité tranche avec la monotonie des scènes précédentes.

Aux premiers accords, le poète est charmé; à mesure que le" chant se déroule, la mélodie le pénètre de ses effluves; vers la fin du morceau, il bouillonne d'enthousiasme.

Victor Hugo sort de la salle en murmurant l'air qui Ta bercé si délicieusement.

Cet air s'était gravé dans sa mémoire ; il persistait à revenir sur ses lèvres, presque malgré lui.

Le lendemain, l'auteur des Orientales y rencontre sur le boulevard des Italiens, — on prononçait alors boulevard de Gand, — son ami Joseph d'Ortigue.

D'Ortigue était un musicien émérite, un érudit surtout, et tenait déjà avec honneur la plume de critique musical au Journal des Débals,

— Tiens ! c'est vous? fait le poète. Vous arrivez à propos. J'ai entendu hier, intercalée dans la nouvelle pièce, une ravissante mélodie. C'est de votre ressort, cela; je vous engage à en aller goûter les douceurs.

— J'irai, dit le critique.

A quelques jours de là, nouvelle rencontre.

— Eh bien, dit Hugo, êtes-vous de mon avis ?

— Parbleu ! répond d'Ortigue, c'est du Beethoven !

— Beethoven I qu'est-ce que c'est que ça?

Il faut noter qu'en ce temps-là le nom de Beethoven était aussi inconnu en France que si ce maître n'eût ja-

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