‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 36 sur 58 · Ces «leiix soldats ont été décorés après la bataille · texte numérisé non relu

Ces «leiix soldats ont été décorés après la bataille

Rien ne pouvait plus réparer les fautes commises.

Le commandant du 2* corps, Renault, — Renault Tarrière-garde, conmie l'appelaient ses vieux camarades d'Afrique, — était tombé pour ne plus se relever. Tombé aussi, Fhéroïque Franchetti ! Et combien d'autres ! La plupart des régiments engagés avaient perdu leurs chefs.

Les plus sanglants efforts, allaient-ils rester stériles?

Sur quatre-vingt mille hommes, quarante-cinq mille à peine avaient pu combattre. Le lendemain, la 2" armée tout entière pouvait prendre part à la lutte. — Mais le lendemain, combien d'adversaires ne trouverait-elle pas en face d'elle?

Les fausses attaques avaient épuisé toute leur valeur stratégique. La division Susbielle, avec une réserve de trente-trois bataillons de marche de la garde nationale, s'était portée en avant de Créteil et avait enlevé à l'ennemi les positions de Mesly et Montmesly, qu'elle allait occuper jusqu'au soir. Cette diversion sur la droite de la 2* aimée, soutenue par de nouvelles sorties opérées vers Choisy-le-Roi et Thiais par les troupes du général Vinoy, avait trouvé les Prussiens en force. Au nord, l'amiral La Roncière avait occupé Drancy et la ferme de Groslay ; de grosses colonnes ennemies avaient ainsi été retenues sur les bords du ruisseau de Morée, en arrière du pont Iblon. Vers deux heures, l'amiral, traversant Saint-Denis et se portant de sa personne à la tête de nouvelles troupes, dirigeait l'attaque d'Épinay que nos soldats, secondés par les batteries de la presqu'île de Gennevillicrs, occupaient victorieusement. Là, soixante-douze prisonniers, des munitions et deux pièces tombaient entre nos mains.

Mais on ne pouvait recommencer des feintes désormais démasquées.

Sur les bords de la Marne, nous étions en possession de la ligne des crêtes. L'arrière des plateaux, avec les parcs, restait aux Prussiens, aux Wurtemtergeois et aux Saxons. Dans le feu du combat, avec les efforts et les reculs alternatifs, des régiments s'étaient confondus. Il fallait les réorganiser. Il fallait réapprovisionner les batteries ; trouver des attelages pour les canons, des conducteurs pour les attelages. D'héroïques obstinés disaient : Demain ! Ceux-là n'entendaient pas les chaiTois d'artillerie prussiens ébranlant au loinMes routes.

La nuit, sévit un froid terrible. Une fatalité de plus! Brusquement, le thermomètre descendit à 10 degrés audessous de zéro. Nos soldats transis et exténués virent le sang de leurs camarades se congeler sur le sol rougi. Contre ce nouvel et redoutable antagoniste, le froid, Ton ne possédait point d'armes. On était insuffisamment prémuni contre cet autre : la faim! — Des vivres, des lainages, n'eût été le sort implacable, on en eût trouvé après le premier jour de marche. Mais des cartouches et des boulets, où et quand en eût-on rencontré? Nul n'eût pu le dire. Donc, tout avait été sacrifié au but final, à l'effort suprême. Et voilà pourquoi les hommes fléchissaient sous le poids des cartouches, pourquoi les voitures crevaient sous le poids des obus ; et pourquoi aussi la ration de biscuit était maigre, pourquoi nos escouades n'avaient point de tentes, pourquoi nos officiers n'avaient point de maiiteaux et pourquoi nos soldats n'avaient point de couvertjures.

Cependant, pour la première fois, les Prussiens nous laissaient la triste satisfaction de compter leurs morts, avec le soin de les ensevelir.

Pendant la nuit les frères, assistés des infiiTniers des ambulances de la presse et d'un certain nombre de soldats, procédèrent à cette lugubre opération.

PositioDs, le 30 novembre 1S70, à midi.

Scène saisissante : la plaine, revêtue d'une épaisse couche glacée, apparaissait Qà et là pointillée de taches noires, — des cadavres, — autour desquelles la blancheur du linceul commun semblait refléter moins vivement les rayons du ciel étoile. Le sang, en s'échappant de tant de blessures, avait en eiTet commencé à fondre la neige tout autour, creusant ainsi comme une sépulture des premiers instants.

Sur cette terre où gisaient, mêlés les uns aux autres, les corps de nos soldats et do leurs adversaires, erraient les fossoyeurs. A chaque instant on voyait une longue et noire silhouette se pencher, puis se relever comme doublée d'une autre silhouette; et, à entendre glisser sans bruit les deux ombres, on n'eût su dire si le vivant portait entre ses bras le mort, ou si le mort entraînait le vivant.

Quelques soldats avaient creusé en peu d'heures une large fosse où les frères descendaient un à un les cadavres, non sans avoir recherché avec soin les papiers pouvant servir à les reconnaître, et trié les vêtements que les trous de balles ou les déchirures d'obus avaient laissés encore mettables... N'était-il pas des vivants presque aussi glacés que ces morts ?

Le 1" décembre se passa sans combat.

Le lendemain, à l'aube, l'ennemi attaquait les positions du général Ducrot avec la plus grande violence, en se développant, par une manœuvre rapide, depuis Champigny jusqu'à Bry-sur-Mame.

Soutenues par un ensemble d'artillerie considérable, nos troupes, malgré les pertes qui les décimaient opposèrent ferme résistance» La lutte fut longue et acharnée. Nos batteries arrêtèrent les colonnes allemandes sur le

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plateau ; nos soldats, dont deux nuits glaciales n'avaient pu éteindre Tardeur, les rejetèrent jusque dans leurs retranchements.

Dès onze heures, les efforts dejrennemi étaient entièrement vaincus.

La 2* armée avait gagné une bataille, — victoire défensive dont le seul avantage pour nous était de permettre aux troupes d'effectuer leur retraite sans être inquiétées. Le 3 décembre, 80,000 hommes repassaient la Marne, laissant les Prussiens, cette fois, relever leurs morts.

Nous conservions le plateau d'Avron. Triste conquête pour un général parti avec l'idée de ressaisir la France !

Nos troupes rentrées dans Vincennos et Nogent, il

no us restait plus qu'une désillusion à subir. — Elle

ne tarda pas à nous arriver sous cette fonne laconique :

Versailles, 5 décembre 1870.

Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a été défaite hier près d'Orléans et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes.

Si toutefois Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf-conduit pour aller et venir.

Agréez, mon général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

Le chef d'état-major,

Comte DE MOLTHE.

Communication à laquelle le gouverneur s'empressait de répondre :

Paris, 6 décembre 1870.

Votre Excellence a pensé qu'il pourrait être utile de m'informer que l'armée de la Loire a été défaite près d'Orléans, et que cette ville a été réoccupée par les troupes allemandes.

J*ai rhonneur de vous accuser réception de cette commumunication, que je ne crois pas devoir faire vérifier par les moyens que Votre Excellence m'indique. .

Agréez, mon général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'ôtre votre très humble et très obéissant serviteur.

Ze gouveimeur de Patis^

Général Taocnu.

Celte variante académique du mot de Cambronne eut quelque peine à dérider le front des Parisiens.

On n'osait douter de la reprise d'Orléans par Tennemi.

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