RÉPONSES DE PROVINCE
MM. X. et Y. se chargent de recevoir, par des messagers dont ils se sont assuré le concours, les lettres de parents ou d'amis si anxieusement attendues à Paris. On verse 5 francs tout de suite et 5 francs au moment de la réception.
Chez certains entrepreneurs ce moment-là n'arrivait jamais, MM. X. et Y. se contentant d'empocher les arrhes.
Enfin, des particuliers eux-mêmes avaient fait, auprès de bons marcheurs, des tentatives se traduisant par la promesse de récompenses fabuleuses. Si les artisans sans travail, les employés sans emploi, les petits rentiers sans rentes devenaient de jour en jour plus dignes d'intérêt, la situation des propriétaires n'était guère plus enviable. L'argent en- caisse, beaucoup l'avaient épuisé. Une loi spéciale ajournait le payement des loyers. Comment vivre? Éi ceux dont les ressources se trouvaient au dehors?
Un riche habitant du faubourg Saint-Honoré s'était vu réduit, pour faire subsister sa famille, à des emprunts humiliants. Il se mit en rapport avec un messager.
— Voici, lui dit-il, un pli à l'adresse de mon notaire à Nîmes ; je lui demande 3S,000 francs. Rapportez-moi la somme avant quinze jours ; il y aura 8,000 francs pour vous.
Le lendemain, à la nuit, le porteur de la missive s'éloignait bravement. Son voyage devait être de courte durée. Après avoir traversé heureusement la Seine et dépassé le premier cordon du blocus, le malheureux, un peu plus loin, s'affaissait, frappé de deux balles. Épuisé par la perte de «on sang, à demi mort, il réussit, l'obscurité aidant, à se traîner jusqu'à nos avant-postes.
Il était impossible de sortir; serait-il possible d'entrer?
Et aussitôt, par plusieurs ballons successifs, le pauvre riche expédiait à Nîmes sa demande de fonds en laissant à son mandataire carte blanche pour le règlement des frais d'envoi. Au bout de trois semaines, par pigeon, une dépêche arrivait :
« Somme partie; homme honnête et déterminé a entrepris voyage ; se charge de tout traverser. »
La soDMne était partie; jamais elle n'arriva.
Après les piétons, les chiens.
Des industriels tentaient de faire parvenir, dii dehors au dedans, des dépêches transportées par des chiens de berger. La direction des postes accordait aux propriétaires des bêtes une prime de 200 francs pour chaque pli livré à Paris dans le délai de quarante-huit heures.
Ces rustiques épagneuls étaient sans doute les plus aptes à servir une telle combinaison.
Ce qu'ils ont jadis transporté en fraude, par les frontières de la Belgique et de la Suisse, de dentelles, de cachemires, de montres, de bijoux,- les contrebandiers qui utilisaient leurs services seraient seuls capables de le calculer. C'était bien innocemment, d'ailleurs, que les quadrupèdes se prêtaient à des trafics préjudiciables au Trésor, et il fallait user d'un singulier stratagème pour leur inspirer cette horreur du gabelou qui les poussait à franchir, avec une agilité surprenante, la bande de terrain le long de laquelle le fisc exerce son contrôle.
Des contrebandiers travestis en douaniers accablaient d'abord la meute de mauvais traitements. Sortis roués de coups des mains de leurs bourreaux, dont ils apprenaient ainsi à redouter et à haïr le costume, les martyrs étaient, de la part des fraudeurs, l'objet des soins les plus délicats. Et voilà comment, de l'autre côté de la frontière, on pouvait les charger des marchandises précieuses qu'on leur liait sous le ventre à l'aide de courroies, et leur rendre la liberté avec la certitude qu'ils atteindraient la demeure de leurs maîtres.
Malheureusement, bien qu'on attendit d'eux des services plus nobles, aucun de ces vaillants complices n'avait percé l'investissement.
Un jour, on avait expédié en ballon cinq d'entre eux, molosses à l'œil franc, à la tête intelligente, à la muscu-
lature robuste. Aucun ne devait être embarrassé devant un Tudesque à dévorer. Pourtant, ou ne les revit point.
L'entreprise eût-elle réussi une autre fois? Il est permis d'en douter. Le chien, à terre, s'oriente admirablement ; mais il a examiné la route ; il a quêté, le nez au sol. Que devient son flair dans la nacelle d'un aérostat? Question encore à l'étude.
Les hommes restant impuissants, les chiens se montrant inhabiles, on avait essayé de la poste fluviale.
Dans les premiers jours de décembre, le gouvernement avait agréé des propositions consistant à aller recueillir les lettres de province pour les confier à des* boules creuses, en zinc, destinées à naviguer entre deux eaux, sur la Seine ou ses affluents supérieurs. Dans Paris, un filet les eût arrêtées.
Rien n'arriva. En amont et en aval, les Prussiens, eux aussi, avaient des filets.
Un simple expéditionnaire de l'ilôtel de Ville, M. Rcboul, présenta un système plus ingénieux : de petites sphères de verre soufflées, avec un orifice par où on introduisait la dépêche. On les livrait au courant. Ces globes de faible diamètre figuraient à s'y méprendre les bulles d'eau naturelles. Impossible de les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on essayait de les saisir. Prenant, à cause de leur trarisparence, le reflet même du flot, mobiles et légères, glissant avec une extrême facilité le long des roseaux, des plantes aquatiques et des bords de rivière, franchissant sans se rompre les ressauts des barrages, échappant par leur dimension aux gros'ses mailles des nasses allemandes, ces boules messagères étaient appelées à rendre de signalés services à la défense pour le transport des dépêches micrographiques. M. Reboul en emporta un grand nombre en ballon.
Mais l'hiver était rude, et les globules ne se trouvèrent point de force à lutter contre les glaces.
Bien des gens s'écriaient : « Pourquoi n'avoir pas noyé un câble électrique au 'fond de la Seine? Pourquoi n'avoir pas recouru à ce mode si simple de communiquer avec le resté du pays? » Certes, le moyen était commode. On y avait songé dès les premiers jours. Le câble existait. Il gisait, sous les eaux du fleuve. On l'avait posé trop tôt avant l'investissement : la chute d'un pont l'avait brisé quelques heures après.
Le câble fluvial s'imposait si naturellement, que les Prussiens y avaient pensé, tout comme nous. Le soupçonnant, ils l'avaient cherché, et le cherchant ils l'avaient découvert. Sans doute avaient-ils tenté de s'en servir eauteleusement; dans leurs mains comme dans les nôtres, il était resté inutile, et décidément ballons et pigeons étaient seuls destinés à établir entre Paris et la France une communion inteiinittente.
Par malheur, si les ballons s'éloignaient à des intervalles de plus en plus fréquents, on voyait les pigeons revenir de moins en moins.