L'HOTEL DE SOISSONS. — LA COLONNE DE CATHEKINE DE MÉDICIS
On ne saurait mieux définir le caractère de cet édifice qu'en rappelant l'opinion fort heureusement exprimée d'un historien du dix-huitième siècle :
«Nulle maison n'est plus noble dans le royaume, car depuis cinq cents ans elle a servi d'habitation aux plus grands princes du monde, et changea vingt fois de maîtres, sans changer de nom que cinq fois. Nommé d'abord Hôtel de Nesle, puis de Bohème, puis couvent des Filles Pénitentes, il s'appela, sous Catherine de Médicis, Hôtel de la Reine, et après elle, vers 1612, Hôtel de Soissons, nom qu'il a gardé jusqu'à sa fin. »
Ses maîtres furent successivement : Jean de Nesle ; saint Louis et la Reine Blanche, sa mère, qui y mourut; Philippe le Bel; Charles, comte de Valois; Jean de Luxembourg, roi de Bohème; Charles d'Artois; le roi Jean; Charles V, son fils; Amédée VI, comte de Savoie; Louis XII; les Filles Pénitentes; Catherine de Médicis; Christine de Lorraine; Catherine de Bourbon, sœur d'Henri IV, et les comtes de Soissons.
Nous avons raconté, dans la notice des Tuileries, comment Catherine de Médicis, par superstition, avait renoncé à ce palais pour ne pas mourir près de Snint-Germain, et s'était fait construire une résidence nouvelle dans ce vieil hôtel, séjour de tant de personnes royales. Louis XII l'avait concédé aux Filles Pénitentes, Catherine les en évinça, fit raser complètement tous les bâtiments anciens, y adjoignit l'hôtel d'Albret, les terrains et maisons intermédiaires, et, sur l'emplacement libre et immense, elle chargea Jean Bullant et Salonion de Brosse de lui élever son palais, à elle, bien à elle, à l'abri de tous les
horoscopes. Ce qui ne l'enipêcha pas d'aller mourir à Blois presque seule et peu regrettée.
Les habiles architectes se multiplièrent pour satisfaire aux caprices de la vieille Reine. L'hôtel nouveau parut si magnifique, dit Sauvai, qu'il ne le cédait alors qu'au Louvre et aux Tuileries. On y comptait cinq appartements des plus vastes, des plus clairs, des mieux dégagés, tels qu'un seul, même, pourrait suffire au plus grand prince de la terre. Colin, Huguenin avaient sculpté les ornements ; Germain Pilon avait modelé les statues,
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Jean Goujon avait taillé une Vénus de marbre sur une fontaine, aux jardins. La chapelle, élevée par Catherine, dans ce palais, surpassait, en goût, en ampleur et en magnificence, celles, créées plus tard, du Louvre, du Luxembourg et du Palais-Cardinal.
L'hôtel de la Reine devint alors ce qu'avaient été les Tournelles, le Louvre et les Tuileries, pendant le séjour qu'y fit Catherine. Les fêtes et les intrigues, les complots et tout l'attirail de la ténébreuse politique florentine, s'y inslallèrenl en permanence, et les jardins de l'hôtel de Soissons furent un moment choisi?, par Henri III, pour la sanglante exécution qu'il méditait du duc de Guise.
Ce coup (J'Élal devait avoir lieu au commencement de 1588; mais Catherine, toujours
LK COLONIE DE CATIIKKINE DE HtDICIS
obstinée à conserver les princes Lorrains pour les armer contre le Béarnais, obtint du répit, fit hésiter son fils qui remit la cataslropbe à l'année suivante, cette année li>89.
dont les Guises tués à Blois ne virent pas le commencement, et dont Catherine et Henri 111 ne virent pas la fin. Comment Catherine, la savante astrologue, n'avait-elle pas deviné cette solution?
Ce n'est pas cependant qu'elle eiit oublié, dans son palais, l'observatoire indispensable à l'étude des astres ; et celui qu'elle se fit construire, à l'hôtel de Soissons, passait pour la curiosité de l'époque. Dans un angle de la cour principale, s'élevait une colonne haute de plus de cent pieds, imitée de la colonne Trajane dont elle n'avait ni les bas-reliefs, ni la statue qui la couronne. Celle de Catherine n'était décorée que de dix-huit cannelures, mélange de couronnes, de fleurs de lys, de lacs d'amour, de chiffres H et C entrelacés (Henri HI et Catherine), et, sur le dôme, s'élevait une sphère d'un diamètre considérable, à laquelle on parvenait par un escalier intérieur, jusqu'à la terrasse destinée, disait le peuple, aux opérations cabalistiques, magiques et astronomiques de la terrible Reine, dont l'appariteur ordinaire, sinon le professeur favori, était ce Cosme Ruggieri, Florentin de la mauvaise Florence, condamné aux galères pour avoir trempé dans la conspiration de La Mole et Coconnas, puis racheté par Catherine qui ne pouvait se passer de ses services. Et, certainement, plus d'un bourgeois du quartier se signait avec une superstitieuse terreur, lorsque de sa fenêtre, la nuit, il apercevait quelque lueur rougeâtre et comme des ombres vacillantes au sommet de cette colonne mystérieuse. Le Ruggieri, qui avait vécu en scélérat, mourut en athée; et après avoir échappé au gibet, fut traîné mort sur une claie à la voirie, par sentence de justice.
On prêtait à Colbert un projet grandiose. 11 voulait faire raser cet hôtel de la Reine, gêne et souci de tout un quartier, abri et lanière de tant de crimes et de noires conspirations.
Ce lieu, ainsi épuré, l'on eût fait une immense place, ayant au centre un vaste bassin de marbre, dans lequel fussent venues, en cascades, les eaux de l'aqueduc d'Arcueil et de Rungis. Le tout dominé par quatre fleuves gigantesques de bronze, représentant les principaux de France, et, par-dessus tout, sur un rocher, le roi, son roi à Colbert, terrassant la Discorde et l'Hérésie. Le modèle, en petit, de ce projet fut conservé par Girardon, comme une pièce curieuse qui pourrait servir un jour.
Mais non ; il n'y a plus de place, à Paris, pour les statues allégoriques des rois. Il n'y a même. plus de rois. L'hôtel de Soissons est devenu la Halle aux blés; d'honnêtes et robustes garçons, blancs de farine, y promènent des sacs, et frappent, de leur bâton, ce sol où tant de princes et de cavaliers faisaient résonner leurs épées et leurs éperons d'or. On n'y fait plus de chimie, sinon de temps en temps, alors qu'on transmute quelque savant pharmacien en édile ; on n'y fait plus d'astrologie ni de science transcendante, on y vote, le dimanche, lorsqu'il y a lieu. Quant à la colonne de Catherine de Médicis, elle
est toujours debout, mais enchâssée dans le mur extérieur de la halle qui maintient sa caducité, l'élaie et la cache le plus possible pour qu'on ne la démolisse pas. On peut encore monter à l'observatoire de la vieille reine, non plus par l'escalier en vis de Bullant. qui est tronqué aux deux tiers, mais par une échelle.
Ce VIT quartier de Saint-Eustache contenait :
2 carrefours : de Saint-Eustache et de Pont-Alais; 2 chapelles : de Sainte-Marie l'Égyptienne et de Sainte-Claire ; 1 collège: des Bons-Enfants; 2 communautés: de Sainte-Agnès et des Sœurs de Charité ; 1 cour derrière le Palais-Royal, écuries et fontaine ; 2 croix : des Petits-Champs et du Bouloy ; 3 égouls : Montmartre, Vieux- Augustins, Bouc du monde; 2 fontaines: cour derrière le Palais-Royal et rue Coq-Héron ; 1 hôpital : des pauvres veuves, rue de Grenelle ; 14 hôtels : d'Armenonville,de Bullion, Charost, Chamillart, Plessy, Châlillon, Phelipeaux, de Vertamont, de Pomponne, de la Roche-Guyon, Seguier, de Soissons, de La Vrillière (Toulouse); i jardin: hôlel de Soissons, rue des Deux-Écus : 1 paroisse : Saint-Eustache, qui a quatre entrées, rue du Jour, grand portail, deux rue Trainée, une, rue Montmartre ; 1 pont : le Pont-Alais; 30 rues et culs-de-sac ; 480 maisons; 248 lanternes.
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Vlir QUARTIER. — DES HALLES
E quartier, le seul de tout Paris qui soit véritablement spécial, et l'ait toujours été, ne renferme pas un seul édifice qui mérite le nom de monument. Il avait, au temps dont nous retraçons l'histoire, sa petite église de Saint-Innocent, sa belle fontaine de Lescot et Jean Goujon, — son pilori — est-ce un monument? — et puis rien que des boutiques, des échoppes, des galeries basses et sombres, des piliers et des maisons, 735 : — mais il avait son cimetière, le cimetière des Saints-Innocents, ce musée funèbre du vieux Paris depuis sa naissance.
En efîet, ce n'est pas dans la cité romaine, Lutèce, ni dans le Paris des .Mérovingiens ou de la seconde race, ce n'est pas dans ce chétif coin de terre mordu partout et délayé par la Seine, que pouvaient reposer, du sommeil éternel, les multitudes successiveraenl fauchées pendant dix siècles. On n'enterrait pas dans Paris; à peine les grands ou les
illustres, ou les très riches trouvaient-ils une petite place sous la dalle des églises; le vulgaire était transporté hors des murs, dans un terrain spacieux et désert, les Champeaux, situé près d'une petite chapelle des Saints-Innocents, d'où le nom qui fut donné à cette nécropole. L'endroit étant abandonné, sans aucune surveillance, il s'y commettait des désordres, des profanations ; et lorsque plus tard l'enceinte de Philippe-Auguste eut englobé ce terrain dans la ville, lorsque les vivants vécurent avec les morts, ce fut un bien plus regrettable scandale : les chiens déterraient les cadavres, s'installaient dans les sépultures comme dans des tanières, et les voleurs, les hommes de ténèbres, s'y réfugiaient aussi et y installaient, à leur tour, la débauche avec le crime. Philippe-Auguste flanqua le cimetière d'une muraille percée de plusieurs portes que l'on fermait et surveillait la nuit, car il voulait, dit son historien, « donner à ses descendants craignant Dieu, l'exemple de faire garder un cimetière qui renfermait les restes de tant de milliers d'hommes. »
Ultérieurement agrandie, cette nécropole fut entourée, le long de sa muraille, d'une galerie circulaire voûtée, dans laquelle, ainsi que dans une chapelle, on inhuma ceux qui pouvaient payer le droit de s'y établir une sépulture séparée. Celte galerie s'appela Charnier des Innocents ; et bientôt, malgré ce respect pieux pour leurs morts qui caractérise les Parisiens, sous ces voûtes sombres, le long de ces parois tapissées d'inscriptions funéraires, sur ce pavé de pierres tombales, vint s'établir, dans d'étroites boutiques, toute une population de merciers, lingères, parfumeuses, modistes et d'écrivains publics, confidents et interprètes des secrets d'amour. Et tout Paris passait, achetait, riait, chantait et aimait dansées Charniers des Innocents.
Le cimetière avait plusieurs entrées : une au coin de la rue de la Ferronnerie, deux sur la rue aux Fers, une par la rue de la Lingerie, une par l'église, rue Saint-Denis.
Je disais plus haut que le quartier ne possédait pas de monument, et néanmoins, on voyait s'élever au milieu du cimetière une sorte de lour à pans coupés, surmontée d'un globe portant une croix. Profondément enterrée, disait-on, par l'exhaussement successif des terrains, cette tour avait encore 40 pieds de haut, et renfermait un escalier qui conduisait à une salle supérieure éclairée de huit fenêtres. Origine, destination, histoire, tout de cette tour était et resta inconnu. Elle servit surtout à exercer l'imagination et la judiciaire des nombreux commentateurs. Chacun produisit son système sans convaincre aucun des autres.
C'était sous la partie de la galerie des Charniers longeant la rue de la Ferronnerie, qu'avait été peinte à fresque la Danse Macabre, si fameuse parmi les antiques curiosités de Paris.
Cimetière, antiquités, légendes, tout disparut ensemble vers la fin du dix-huitième
PARIS S(K:S louis XIV.
siècle. Paris avait souffert héroïquement les incommodités, le» dangers mortels de ce terrible voisinage. Mais enfin, un arrêté du conseil d'État ordonna, en 1785, que le cimetière serait converti en un marché public, le terrain creusé de cinq pied», et tous les ossements transférés dans les carrières souterraines de Montrouge, qui devinrent ainsi les catacombes parisiennes.
Mais avant la création de ce marché nouveau, les Halles de Paris donnaient à Pari» une abondance et un spectacle unique au monde. On y trouvait toute» les ressources de
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la vie pour le riche et pour le pauvre : tout, dans ce quartier, venait s'offrir à tous : sans sortir de ses limites, le chaland rencontrait en quantités prodigieuses, aliments de loule sorte et de tout prix, boissons, fruits, fleurs, grains, vêtements, étoiles, chaussures, ustensiles. Le tableau de recensement de ce quartier en fournira au lecteur une statistique curieuse.
N'allons pas, toutefois, oublier dans cette notice une œuvre d'art incomparable que Paris posséda longtemps sans en apprécier la valeur. La fontaine des Innocents ne date pas de 1550, comme l'ont écrit plusieurs historiens. Il en est parlé dans des lettres patentes
de Philippe le Hardi, en 1273. Mais, à la renaissance des arts en France, celte antique fontaine fut rebâtie, sur les dessins de Pierre Lescot, avec le goût et la grâce incomparables d'une sculpture merveilleuse exécutée par Jean Goujon, et ce morceau parfait courait risque encore une fois de disparaître, sans la restauration parcimonieuse, mais intelligente, qu'on en fit vers 1708.
Les Halles firent beaucoup parler d'elles sous la Fronde. Elles ne tenaient pas pour la cour, et leur idole, le duc de Beaufort, avait fait la conquête de ces dames par ses façons et son langage crûment populaires.
Nous avons le devoir de taire les témoignages étranges d'adoration que certaines d'entre ces bonnes Frondeuses prodiguaient au fils d'Henri IV. La cour l'avait surnommé « le roi des Halles », et de fait, il régnait sur ce quartier si inflammable ; mais il n'abusa point de sa royauté, par bonheur, car une émeute, partie des Halles, mettait vite Paris en combustion. Anne d'Autriche les redoutait. Marie-Antoinette, à Versailles, apprit à les connaître.
Voici l'abrégé de ce que renfermait le quartier des Halles :
4 boucheries : rues de Beauvais, comtesse d'Artois, au Lard, Pirouette en Tiroyre — 28 étaux.
Le carrefour de Guillery, où s'élevait au centre le Pilori, machine à exposition, sorte de carcan à pivot, qui donnait aux passants le spectacle des faces plus ou moins patibulaires des larrons et tire-laine. C'était la demeure ordinaire du bourreau. Ondéposait là les corps des suppliciés exécutés en Grève. Souvent même, des exécutions capitales y eurent lieu. C'est sur la place Guillery (du Pilori) que le duc de Nemours, Jacques d'Armagnac, eut la tête tranchée, sous LouisXI (1477). C'est là qu'en 1409 avait été décapité Jean de Montagu, grand-maître de la maison du roi (Charles VI) et surintendant des finances, que Jean, duc de Bourgogne, sacrifia criminellement à sa haine pour les Armagnacs. On fit avouer, dans les tortures, à ce malheureux tout ce qu'on voulait obtenir de charges pour le condamner; mais il rétracta ces aveux devant la hache du bourreau. Son corps resta trois ans pendu au gibet de Montfaucon, où, dit la chronique, les Célestins le gardèrent, jour et nuit, dans une enveloppe pleine d'aromates, jusqu'au jour où il leur fut permis de l'enterrer.
1 chapelle d'Orgemont, sous les Charniers ; le Chapitre et église collégiale des Saints- Innocents; le cimetière des Innocents; la grande Halle, contenant les halles et marchés aux blés et aux grains, ouverts les mercredis et samedis; halle à la farine, tous les jours ; au beurre, le jeudi après dîner; à la chandelle, les samedis ; à la chair de porc frais et
salé, mercredis et samedis ; aux pots de grès et à la boissellerie, aux chaumes, filasses et cordes à puits; à la marée fraîche, rue de la Fromagerie; à la saline, devant la place du Carreau au fief d'Alby (halle ouverte où se vend la saline) ; au poisson d'eau douce, rue de la Cossonnerie; aux cuirs, rue au Lard; aux draps, lingerie et poterie, rue de la Petite-Friperie; aux toiles, rue de la Toilerie ; 3 marchés où se distribuent toute sorte d'herbes, légumes, graines de jardiniers et de fruits, commençant depuis la porte du Cimetière des Innocents jusqu'au coin de la rue de la Cossonnerie (est appelé le marché de la poirée aux halles); marché au pain, au carrefour Guillery et sous les Piliers des halles, mercredis et samedis ; aux œufs, beurre et fromage, même endroit; le Parquet, appelé l'Harengerie, où se vend le hareng, la mollue {sic), le saumon et autres salines ; les Piliers des halles où l'on va à couvert sous des maisons soutenues par des piliers de pierre, depuis la rue de la Chausseterie jusqu'à celle de la Cossonnerie, faisant le tour de la place du Pilori; 2 places publiques : celle du Pilori, celle Pont-Alais; 27 rues ou culs-de-sac ; 735 maisons ; 149 lanternes.
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