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LE TEMPLE

L'ordre des Templiers, ou chevaliers du Temple, date des premières années du xii' siècle. Il fut fondé à Jérusalem vers 1118. Le but de leur institution était la défense des voyageurs et pèlerins chrétiens qui traversaient la Palestine pour visiter les lieux saints. Ils avaient aussi la garde du Temple, et le roi de Jérusalem, Baudoin II, édifié par la bravoure et les vertus de ces religieux, leur prêta une maison, près du Temple de Salomon. Dès le début, ces religieux militaires n'étaient que dix, qui, s'étant consacrés au service de Dieu à la manière des chanoines réguliers, avaient prononcé leurs vœux devant le patriarche de Jérusalem. Ils quittèrent la Palestine pour venir faire des prosélytes en Europe. On connaît le nom de plusieurs des fondateurs, la plupart français : Hugues de Paganis, Geoffroy de Sainl-Oumer ou Saint-Omer, sont les principaux. Jusqu'à leur départ pour la France ils n'avaient vécu que d'aumônes, n'ayant ni solde ni privilèges, et le roi, les grands et prélats de Jérusalem s'employaient à leur donner des secours, des biens, soit à temps, soit à perpétuité. A cette époque, ils ne reçurent personne dans leur société, se réservant de choisir, en Europe, parmi les postulants qui s'offriraient, et de recruter dans tous les pays et royaumes. Cette réunion d'hommes braves et distingués par leur naissance ou leurs exploits, triés avec le plus grand soin et selon toutes les règles d'une bonne politique, de façon à composer l'ordre des sujets les plus excellents parmi toutes les nations, devait assurer aux Templiers les sympathies et la coopération de la chrétienté tout entière. Grâce à ce vaste plan, l'ordre des Templiers devint rapidement le cadre d'une association puissante par tout l'univers.

En 1128, ainsi préparés, ils se présentèrent devant le Concile de Troyes, où l'accueil

le plus flatteur les attendait. Le pape Honoré I[ y avait envoyé un Légat qui, en son nom, confirma solennellement la fondation de leur ordre. Les archevêques de Reims et de Sens, nombre de dignitaires ecclésiastiques et d'abbés, parmi lesquels saint Bernard, assistaient à ce concile. Hugues de Paganis demanda au concile une règle que saint Bernard fut chargé de rédiger. Elle portait qu'ils auraient l'habit blanc. IMus tard il y fut ajouté une croix rouge sur le manteau.

Il semble qu'à partir de ce moment ils aient eu le dessein d'établir, en France, le siège de leur congrégation, car il est fait mention, avant H47, d'une maison des

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Templiers sise à Paris, dans laquelle ces chevaliers s'assemblèrent au nombre de cent trente. Etait-ce déjà dans l'endroit appelé le Temple, ou était-ce dans une autre maison qu'ils possédaient près de Saint-Gervais? Le fait n'est pas éclairci. .Mais il importe peu. Les Templiers ne tardèrent pas à se faire connaître dans le monde entier; avec la célébrité vinrent la puissance et les richesses : ces richesses considérables s'accrurent dans des proportions énormes, lorsque, la Terre Sainte étant perdue pour la chrétienté, les Templiers rentrèrent en Europe et n'eurent plus à entretenir ni forteresses, ni flottes, ni armées ; leurs revenus, qui croissaient chaque jour, s'accrurent encore de la suppression des dépenses.

n2 PARIS sous LOUIS XIV.

Ace moment, chez les Templiers, le désœuvrement qui succéda aux rudes travaux de la guerre et des voyages continuels, amollit les courages et corrompit les mœurs. Confiants dans leurs trésors, ils se livrèrent au luxe, aux plaisirs, et partout redoutés, partout triomphants, méprisant les religieux qu'ils appelaient fainéants, luttant contre les hauts dignitaires de l'Eglise, résistant aux Princes mêmes, lorsqu'il s'agissait de maintenir leurs droits et leur prééminence, ils suscitèrent, contre leur ordre, l'envie, la haine, la crainte des souverains alarmés par tant de puissance, et, ne s'apercevant pas qu'ils n'étaient plus nécessaires et qu'ils devenaient dangereux, ils coururent, en aveugles, vers le piège qui, dressé par des mains habiles, les attendait pour les anéantir.

Nous avons dit que les Templiers avaient fondé leur résidence principale à Paris. Ils y occupaient un territoire immense, qui s'étendait du faubourg du Temple à la rue de la Verrerie, englobant une partie du Marais. Le tout enfermé dans de hautes et solides murailles crénelées, flanquées de tours de dislance en distance. Au centre, s'élevait le château composé d'un bâtiment principal et de quatre tours fort élevées. Le donjon de forme carrée. C'est là que fut logée la famille royale sous la Terreur. L'enclos était semé d'habitations, de magasins, d'étables, enrichi de terres, de pâtures, de jardins bien cultivés. C'était une véritable colonie, peuplée des soldats, des vassaux, des tenanciers, des ouvriers, métayers, en un mot de tous les sujets de cette puissante seigneurie. Ils y avaient leur église, dont nous parlerons plus bas, leurs arsenaux, leurs provisions et munitions. Ce palais surpassait en magnificence le Louvre et les autres résidences royales de cette époque (1306). Philippe-Auguste, Philippe le Hardi et Philippe le Bel y déposaient leurs trésors. Henri 111, roi d'Angleterre, pendant le séjour qu'il fit à Paris (1254), préféra le Temple au Palais de la Cité que saint Louis lui avait offert pour habitation.

Ce que les Templiers possédaient de domaines et d'immeubles en tout genre paraîtrait un chiffre fabuleux, Mathieu Paris l'évalue à neuf mille maisons. Il faut se rappeler que l'ordre, étant formé de chevaliers de toutes nations, rayonnait sur toutes les contrées de l'Europe, et s'était acquis des propriétés en tous pays. Outre ces maisons et leurs dépendances, dont les revenus représentaient des sommes considérables, le trésor de l'ordre, administré avec sagesse et successivement augmenté par tous les grands-maîtres, sans qu'on perdît une occasion de l'enrichir, ce trésor surpassait en valeur la fortune des plus grands Etats de l'Europe. On citait, comme preuve de l'intelligente avidité des économes du Temple, l'installation qu'ils avaient faite, dans leur enclos, d'une boucherie si florissante que les bouchers de Paris, émus de la concurrence, s'en étaient plaints au roi Philippe-Auguste. Le roi fut obligé de donner une compensation aux bouchers. C'étaient là de bien petits ennemis pour ces hauts seigneurs du Temple, habitués à

combaltre des rois, infid«";lcs ou chrétiens, à rançonner les uns et le» autres cl à dicter leurs conditions souverainement, même aux Papes, si l'occasion le demandait.

Telle était la situation de l'ordre au début du xiv' siècle, et sa colossale fortune, après 200 ans, croissait encore par la force de l'impulsion.

Parallèlement à cette prospérité, la France végétait, toujours entravée par quelque difficulté nouvelle, soit qu'elle eût à se défendre contre les dernières convulsions de la féodalité, soit que la guerre étrangère la fît tantôt victorieuse sans bénéfice, lantôl vaincue jusqu'cà être envahie, soit que l'argent lui manquât pour relever ses affaires, elce dernier cas se présentait incessamment. Philippe le Bel, malgré tous ses efforts, n'avait pu réussir à combler les vides laissés dans le trésor royal, depuis la mort de son aïeul saint Louis. C'était pourtant un prince bien armé pour la défense, brave jusqu'à l'audace, politique jusqu'à la perfidie, intéressé jusqu'à l'avarice; un roi qui ne s'épargnait guère dans l'accomplissement de ses devoirs ou de ses desseins , mais qui n'épargnait pas non plus quiconque y mettait obstacle. Philippe cherchait de l'argent partout, et sans scrupules. Son excuse, qu'on lui doit d'admettre avec impartialité, c'est que, pour son royaume, les conditions d'existence avaient entièrement changé. Sous le régime féodal, peuple, seigneurs et rois vivaient du produit de la terre; mais sous un gouvernement monarchique, pas un des rouages si compliqués dont il se compose ne peut se mouvoir sans argent : sans argent, c'est-à-dire sans l'élément vital, la monarchie devait périr.

Philippe mit tout en œuvre pour s'en procurer; par les impôts, d'abord, ressource funeste et bientôt tarie, puis par la spoliation; il dé[>ouilla les Juifs et les Lombards de tous leurs biens, il les expulsa ensuite. Mais ce n'était pas encore assez; le roi, par trois fois, fit altérer les monnaies, ce qui indigna les peuples et lui valut le surnom éa faux monnayeur. Enfin, il créa un nouveau .«.ystème d'impôt, la maltôte, suprême torsion, applicable à la bourse, pour en extraire tout ce qui peut y être resté. Le procédé ne donna pas de résultats. « Le patient, dit Michelet, était devenu tellement sec que la nouvelle machine n'en put exprimer rien ou presque rien. »

Philippe, alors, tourna ses yeux inquiets vers les dernières ressources. Le clergé vivait riche, tandis que pauvres étaient le peuple et le roi. Il eût fallu oser confisquer les biens du clergé. Ce rêve hantait Philippe et l'obsédait. Mais le pape Boniface devinait sa pensée et se tenait en garde. Déjà les opérations fiscales du roi, en ruinant les fidèles de France, avaient amoindri les ressources du Saint-Siège. Boniface VIII en avertit Philippe paternellement, mais avec une noble fermeté qui éveilla l'attention et la sympathie de toute la chrétienté ; le roi répondit à cette remontrance par une attaque ouverte; il menaça nettement d'envahir les biens ecclésiastiques, et il convoqua les trois ordres du royaume pour délibérer sur cette question : Qui a tort? est-ce le Pape? est-ce le Roi? C'était la

première fois, en France, que les députés du Tiers-État étaient appelés à siéger en corps à côté des barons et des prélats du royaume.

Philippe fut si bien servi par ses conseillers légistes, que personne dans l'assemblée ne défendit la cause du Saint-Siège, et que tous, jusqu'aux députés du clergé, jurèrent de défendre l'autorité temporelle du roi.

C'était en 1 303 ; la France venait de perdre une armée à la bataille de Couriray gagnée par les Flamands. Edouard, roi d'Angleterre, allait se joindre aux victorieux; le Pape, poussé à bout, voulait excommunier Philippe et délier ses sujets de leur serment de fidélité; les Flamands, passant à l'ofFensive, préparaient une invasion en France. Le roi, intrépide au milieu de ces périls, fit face à tous en même temps. Il conclut la paix avec le roi anglais, fît arrêter le Pape par Guillaume de Nogaret, à la tête d'une troupe d'aventuriers italiens, la veille même du jour où la Bulle d'excommunication allait être fulminée. Le malheureux pontife en mourut de douleur. Puis, levant en hâte tout ce qu'il put recueillir d'impôts, convoquant le ban et l'arrière-ban du royaume, il partit, avec soixante-douze mille hommes, à la rencontre des Flamands, les battit à Zierckzée, à Mons-en-Puelle, et tout vainqueur qu'il était, fit la paix avec eux, car les Flamands avaient toujours de l'argent pour recommencer la guerre, tandis que le roi de France n'en avait plus.

Ce fut à l'occasion de cette double victoire que Philippe le Bel entra dans Notre- Dame, achevai, pour remercier Dieu et la Vierge, et leur consacra les armes dont il était revêtu pendant la bataille. Il dut aussi leur demander de venir en aide au royaume de France sur lequel tous les maux se déchaînaient à la fois, fléaux du ciel et calamités publiques. Des inondations, telles qu'on n'en connaissait pas, changèrent la ville en une mer furieuse, submergèrent, entraînèrent ponts, moulins, maisons, ba'eaux, digues, et, envahissant les campagnes, interrompant la navigation, les communications, amenèrent la disette d'abord, puis les maladies et une terrible mortalité.

Ces malheurs venant des choses furent bientôt aggravés par l'égoïsme et l'avidité des hommes. L'accapareur, ce fléau plus redoutable que la peste et la guerre, consomma la ruine des malheureux peuples. On ne trouvait plus de blés ni de vivres. Vainement ces accapareurs furent-ils punis, le mal était fait, et sans remède. Bien plus, il s'accrut encore des exactions et des fiscalités autorisées par le roi. Les monnaies, altérées depuis longtemps, n'étaient plus reçues dans le commerce. Philippe en fît frapper d'aulres, et celles-là d'un bon titre, ordonnant que l'ancienne moimaie, la mauvaise, perdrait deux tiers de sa valeur primitive! Cet édit porta au comble la colère et l'indignation des Parisiens.

On était au milieu de l'année 1306.

De la colère à la révolte il n'y a pas loin pour le peuple de Paris. Attribuant ces opérations désastreuses aux conseils d'Etienne Barbette, argentier du roi, voyer de la ville, les séditieux incendient la maison de ce riche bourgeois, coupent, arrachent ses arbres, rompent ses tonneaux, répandent son vin ou le boivent. Meubles, vaisselle d'argent et d'or, tout est brisé ou pillé. De l<à, on court au Temple, où le roi se tenait avec ses barons ; le palais est cerné, investi ; les vivres, qu'on y apportait pour le roi, sont dispersés dans la boue. Il fallut toute l'habileté, toute l'éloquence caressante du prévôt de Paris et des conseillers royaux pour fléchir cette multitude en délire, l'apaiser, la persuader de rentrer paisiblement en ses logis, ce qu'elle fit avec une obéissance digne d'un meilleur sort, car le roi n'eiit pas dîi méconnaître la cause première de la révolte et de ses excès. Tout au contraire, implacable dans son ressentiment, il fit, pendant la nuit, arrêter un grand nombre des séditieux; et les Parisiens, la veille de l'Epiphanie, aperçurent, au matin, vingt-huit cadavres pendus tant à l'orme de l'entrée Saint-Denis, qu'à ceux de la porte Saint-Antoine, du Roule, des Quinze-Vingts et de Notre-Damedes-Champs, et, dit la chronique de Saint-Denis, le menu peuple « chut en granl douleur».

Mais ce n'était là qu'un commencement. Le roi avait pris ses résolutions. Comprenant que, toutes ressources épuisées, il n'avait plus rien à attendre des peuples sinon leur haine et leur vengeance, il en revenait désormais aux mesures suprêmes. Mal pour mal, crime pour crime, il allait droit au moyen qui sauve.

Déjà, se souvenant du danger qu'il avait couru dans sa (|uerelle avec le pape Boniface, déterminé à mettre l'Église de son côté, il avait, par d'habiles négociations, placé sur le trône de saint Pierre un Souverain Pontife reconnaissant et dévoué à ses intérêts. Clément V et le clergé ne compteraient plus parmi ses adversaires, et l'aideraient à en triompher. Bien assuré de n'être gêné en rien dans l'exécution terrible des plans qu'il méditait, et dont le succès lui vaudrait une autorité sans bornes et une richesse à jamais assurée, Philippe le Bel frappa soudainement le coup si longtemps suspendu.

Le 13 octobre 1307, à la pointe du jour, sur tous les points du royaume à la fois, toutes les commanderies de l'ordre des chevaliers du Temple sont envahies par les sénéchaux et baillis du roi ; les chevaliers arrêtés et jetés en prison ; toutes les propriétés de l'ordre saisies par les officiers royaux. A Paris, celui-là même qui avait arrêté le pape Boniface, Guillaume de Nogaret, surprend en personne et occupe le Temple; il y arrête cent quarante chevaliers, parmi lesquels le grand-maître Jarques .Molay; et, le même jour, Philippe le Bel vint s'établir au Temple, amenant, avec son trésor et le trésor des Chartes, toute une armée de gens de loi pour instrumenter et pour inventorier la fortune des vaincus. Il tenait la proie.

La proie, si longtemps convoitée, et qu'il n'avait jamais osé ni pu saisir! Ses détours, ses ruses avaient échoué : vainement avait-il demandé à faire partie de l'ordre ; une fois élu grand-maître, tout lui eiàt appartenu. Mais les Templiers, fiers de refuser pour compagnon un roi de France, ne l'acceptèrent pas. Philippe, politique profond, tourna sa déconvenue en avantage : l'orgueil des Templiers fut exploité contre eux; il leur avait déjà fait tant d'ennemis ! Nul ne s'intéressait à eux, qui s'étaient tenus à l'écart pendant les crises les plus funestes à l'État, à eux qui sommeillaient dans leur bien-être et leur somptuosité, tandis qu'à leurs portes, des milliers de pauvres mouraient de faim ; à eux qui n'avaient eu pas même l'ambition de se rendre utiles et de se faire aimer.

Philippe ne perdit pas un instant pour accabler sans pitié, sans retour, des ennemis si puissants naguère. Lorsque Paris s'éveilla, stupéfait de cette exécution incroyable, tout était prêt pour la justifier devant l'opinion. Les bourgeois convoqués par paroisses et par confréries dans le jardin du Palais de la Cité, furent endoctrinés par des prédications violentes qui leur apprenaient les crimes trop longtemps impunis des Templiers. On rassemblait aussi l'Université pour lui donner connaissance de l'acte d'accusation formé contre eux, et, peu de temps après, une autre assemblée était tenue au Temple même où assistait l'Université tout entière, maîtres et écoliers de chaque faculté.

Telle fut l'explosion de cette mine si savamment calculée, si patiemment conduite, que ceux-là qu'elle devait anéantir n'entendirent, ne devinèrent rien de ce qui se machinait sous leurs pas ; le roi avec une habileté consommée ayant, jusque dans les pays étrangers, fomenté les jalousies, les haines des peuples conire les Chevaliers du Temple, et ceux-ci, assurés de leur force, endormis par une confiance incompréhensible, se livrant partout sans avoir soupçonné le danger.

Le nouveau pape Clément V, d'accord sans doute avec la cour de France, avait attiré dans le piège les principales têtes de Tordre. A ce moment le grand-maître Jacques Molay guerroyait dans Chypre contre les Turcs. Clément V lui fit savoir que des imputations, dont il lui importait de justifier l'ordre, ne seraient convenablement réfutées que par sa présence, et il l'engagea à revenir. Molay n'hésita pas, il revint avec soixante de ses chevaliers les plus renommés, parmi lesquels étaient Guy, frère du dauphin d'Auvergne, et Hugues de Péralde, et ce fut au Temple que les trouva le chancelier Nogaret, exécuteur-justicier de Philippe le Bel.

Et comment le grand-maître eiît-il pu soupçonner les desseins du roi? La veille de l'arrestation, il avait porté le poële à la cérémonie des obsèques de la princesse Catherine, comtesse de Valois, héritière de l'Empire de Constantinople. Il était parrain dun des fils du roi. On l'avait comblé à la cour de respects, d'honneurs et de caresses Quels griefs pouvait-on avoir conire l'ordre? Quelles accusations eùt-on pu produire?

ss

Voici les principales consignées dans l'acte dressé contre le Temple et répandu parmi le peuple avec la rapidité de l'éclair.

« Les Templiers, disait ce manifeste, sont impies, ils nient Dieu. Chez eux le néophyte est reçu de nuit. Revêtu des habits de l'ordre, on le mène dans un lieu obscur, où d'abord il doit renier Dieu, fouler aux pieds la croix, cracher sur le visage du Christ

et saluer le grand-maître par d'étranges baisers sur la bouche et le ventre On le

présente ensuite à la véritable divinité des Templiers, une idole en bois doré, à tète barbue, dont les yeux flamboient, étant des escarboucles reluisantes. Ils se vouent au culte de celte idole. Leur vœu public de chasteté, ils le violent de toutes façons les plus

criminelles S'il meurt quelque Templier, réprouvé, scélérat consommé, ils le brûlent

et mêlent ses cendres aux boissons et aliments des nouveaux adeptes. S'il naît d'un Templier quelque pauvre enfant, ils le font cuire et en réservent la graisse dont ils sacrent et oignent leur idole, etc., etc. »

Telles étaient les monstrueuses imbécillités de cet acte d'accusation, empruntées en partie aux légendes créées par la superstition et l'ignorance. C'était à de pareilles imputations que durent répondre sérieusement ces chevaliers, orgueilleux certainement, dissolus sans doute, coupables peut-être d'exactions, de pillages et de tous péchés, mais guerriers valeureux, pleins d'honneur pour la plupart, et dont l'autorité, le crédit et les richesses même avaient été conquis par leurs exploits, au prix de leur sang.

Traqués en France et dans les pays voisins, ils furent sommés de se disculper ou d'avouer les crimes dont on les chargeait. Ceux qui refusèrent d'avouer, furent d'abord appliqués à la question ; on sait ce qu'un tel mot représentait de tortures. Quelques chevaliers cédèrent à la douleur et avouèrent tout ce qu'on voulut. Us furent punis par des amendes et des pénitences, ou même absous complètement. Ceux qui n'avouèrent pas ou qui, ayant avoué, se rétractèrent, furent punis de mort. On en conduisit cinquanteneuf près l'abbaye Saint-Antoine, dans un champ fermé par des palissades. On lia chacun d'eux à un poteau, puis on leur mit le feu, d'abord aux pieds, puis aux jambes, de façon à les briller à petit feu, les uns après les autres ; les pressant d'avouer, leur promettant de les délivrer aussitôt. Pas un d'eux ne céda. Ils périrent tous en protestant de leur innocence, et cet affreux spectacle frappa le peuple d'effroi et d'admiration. Neuf autres furent, peu de temps après, condamnés au même supplice. Les exécutions continuèrent pendant les années suivantes.

En Italie, en Castille, en Aragon, en Angleterre, on poursuivit les Templiers comme en France ; mais le pape Clément V voulait en finir avec cette redoutable question, et après tant de violences qui n'aboutissaient à aucun résultat, on réserva la solution capitale à la décision d'un concile qui s'ouvrit à Vienne, en France, au mois

d'octobre 1311. Philippe le Bel, pour imposer aux Pères du Concile, se rendit à Vienne accompagné de ses trois fils et d'une suite nombreuse de gens de guerre. Le Pape ayant consulté l'assemblée sur la suppression projetée de l'ordre du Temple, trois cents archevêques, évoques et docteurs d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, d'Espagne et de France, tous en un mot, sauf les archevêques de Sens, de Reims, de Rouen, et un Prélat italien, furent d'avis qu'il serait contraire à l'équité de supprimer l'ordre des Templiers avant de les avoir entendus dans leur défense et confrontés avec leurs accusateurs. Ces accusateurs étaient deux misérables chevaliers expulsés de l'ordre pour leurs crimes, l'un, Noffo-Dei, Florentin, l'autre, prieur de Montfaucon près Toulouse. Ils accusaient, par vengeance et par cupidité.

A ce moment se présentent neuf chevaliers délégués de quinze cents à deux mille qui offrent de défendre l'ordre contre toute accusation. Malgré le sentiment des membres du Concile qui eussent voulu entendre ces chevaliers, le Pape les fît mettre aux fers et l'ordre ne fut pas défendu.

Dans une deuxième séance, les pères du Concile persistant à réclamer pour l'ordre un jugement en forme, Clément V, surpris de cette opposition à ses idées, s'écria que si, faute de procéder selon certaines formalités, le Concile refusait de prononcer juridiquement contre les accusés, la plénitude de la puissance pontificale suppléerait à tout, et qu'il prononcerait lui-même, par voie d'expédient, ne voulant point fâcher son cher fils le roi de France.

En effet, quelque temps après, il cassa et annula l'ordre des Templiers. La sentence portait « que, n'ayant pu les juger selon les formes de droit, il les condamnait d'autorité apostolique et par provision » .

Celte sentence du Souverain Pontife transférait tous les domaines du Temple aux Frères hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Mais Philippe, qui déjà s'était mis en possession de tous les biens mobiliers de l'ordre, et dont la part de butin était immense, réussit à yjoindre un certain nombre de domaines et de terres des Templiers, sans compter les frais de séquestre qu'il fit payer largement par les Hospitaliers de Saint-Jean. Le roi de France n'avait plus à craindre la gêne, et l'ordre du Temple, la gloire et le bouclier de l'Europe pendant près de deux siècles, était anéanti à jamais.

Les princes de la chrétienté se partagèrent le reste des dépouilles. L'Anglais, écrit un historien, s'empara des biens que les Terhpliers possédaient en Angleterre, disant que ces biens donnés par la vieille Angleterre avaient été donnés aux Templiers, non aux Hospitaliers ; qu'il était donc juste, puisqu'il n'existait plus de Templiers, que ces biens revinssent à leurs anciens maîtres.

Le roi de Caslille les réunit à ses domaines, le Portugal les donna à l'ordre du

Christ, le roi d'Aragon s'appropria dix-sept forteresses que possédait le Temple dans le royaume de Valence.

U restait à décider du sort des grands dignitaires de l'ordre. Le Pape s'était réservé de prononcer. Jacques Molay, grand-maître, Guy, commandeur de Normandie, frère du Dauphin d'Auvergne, Hugues de Péralde, commandeur d'Aquitaine et le Visiteur de France, survivaient, en prison depuis 1307. On les fit comparaître devant un tribunal composé de l'archevêque de Sens et d'autres prélats et docteurs et de deux cardinauxlégatsi Ils avaient avoué tout ce dont l'accusation les avait chargés, ils persévéraient dans ces aveux, le conseil les condamna tous quatre à une prison perpétuelle. Mais le roi n'ignorait aucun des bruits répandus parmi le peuple : que les Templiers avaient été accusés, mais non convaincus, et condamnés bien moins pour leurs crimes que pour leurs richesses ; il voulait donc prouver hautement la culpabilité des chevaliers du Temple, et pour cela, puisqu'on avait obtenu leur aveu, il fallait le confirmer par une confession publique dont l'efTet calmerait les esprits que tant de persécutions et de supplices avaient révoltés.

En conséquence, les cardinaux-légats firent dresser un échafaud sur la place du Parvis, devant le portail de Notre-Dame. Ils y montèrent avec les quatre coupables auxquels, en présence d'un peuple nombreux, on lut la sentence qui réduisait leur punition à une détention perpétuelle. Puis, l'un des légats, dans un long discours, énuméra tous les crimes des Templiers, l'aveu que les coupables en avaient fait, et il somma le grand-maître et ses complices de renouveler ces aveux et leur confession. « Parlez donc », ajouta-t-il. Le grand-maître avait éventé le piège: « Eh bien, oui, répondit-il, je vais parler ; je vais dire la vérité, que j'ai trop longtemps trahie. Sois mon témoin, ô grand Dieu ! reçois mon serment, et puisse-t-il te fléchir quand je comparaîtrai devant ton tribunal. Je jure que tout ce qu'on vient de dire des Templiers est faux, et que si j'ai eu la faiblesse de parler difTéremment, à la sollicitation du Pape et du Roi, et aussi pour mettre un terme aux affreuses tortures de mes bourreaux, je m'en accuse, je m'en repens !

« Je sais ce qu'on a fait à ceux qui, ayant avoué comme moi, ont rétracté leurs aveux; mais ayant menti une fois, je ne ferai pas un second mensonge. Tous les tourments qui m'attendent ne sauraient expier l'otTense que j'ai faite à mes frères, à la vérité, à la religion; me voici prêt à souflVir. Je renonce à la vie et reprends mon honneur. »

Au grand-maître se joignit courageusement Guy, maître de Normandie, et tous deux, niant leurs confessions et aveux précédents, accusèrent les gens et greffiers de justice d'avoir falsifié leurs dépositions, ce qui n'était ni impossible, ni invraisemblable.

Cette fîère attitude des accusés produisit sur l'auditoire un effet que Philippe n'attendait pas.

Les cardinaux saisis d'étonnement se consultent et remettent les prisonniers à la garde du prévôt de Paris jusqu'à plus ample délibération. Mais le roi ne perdit pas de temps. Sur l'avis de ses gens à lui, et sans en référer aux juges ecclésiastiques, Jacques Molay et Guy furent menés, le soir même, dans un petit îlot de la Seine, entre le jardin du roi et l'église des Hermites de Saint-Augustin, à l'endroit précisément où s'élève la statue de Henri IV. Un bîicher formé à la hâte les attendait ; ils y montèrent, et, brîilés lentement, à petit feu, protestèrent jusqu'au dernier soupir de leur innocence et de celle des Templiers.

Cette barbare exécution eut lieu le 18 mars 1314. Les deux autres chevaliers qui ne s'étaient pas rétractés eurent la vie sauve.

On dit que les cendres des victimes furent pieusement recueillies pendant la nuit : et le bruit courut par toute la ville que le grand-maître, sur son bûcher, avait, du milieu des flammes, ajourné au tribunal de Dieu ses deux bourreaux, le pape Clément Y et Philippe le Bel, celui-là dans les quarante jours, et l'autre dans l'année. La mort de l'un et de l'autre arrivée dans les délais annoncés par le grand-maître fut considérée comme un châtiment céleste. Légende et tradition à part, ce supplice des Templiers est jugé sévèrement par l'histoire. Bossuet en a caractérisé l'iniquité par un mol profond : « Ils avouèrent à la torture, mais ils nièrent dans les supplices. » Et ailleurs : « On exerça contre eux des cruautés inouïes, et l'on ne sait s'il n'y eut pas plus d'avarice et de vengeance dans ces exécutions, que de justice. »

Des deux renégats accusateurs de l'ordre, l'un périt misérablement ; l'autre, Noffo-Dei, fut pendu pour de nouveaux crimes.

Un autre ennemi des Templiers, le principal ministre de Philippe le Bel, Enguerrand de Marigny, qui, dans cette douloureuse affaire, avait flatté et servi, sans scrupule, les ressentiments et l'avidité de son maître, reçut, lui aussi, sa part du châtiment réclamé par les Templiers contre leurs persécuteurs. On sait qu'il fut pendu au gibet de Montfaucon, en 1315, sans procès ni formalités légales, — la peine du talion.

Nous avons décrit brièvement, mais avec le plus d'exactitude possible, l'enclos et les bâtiments du Temple. Celte grosse Tour si tristement célèbre, dont nous avons parlé, avait été bâtie en 1222 par frère Hubert, trésorier de l'ordre. Sous Louis XIV, en 1702, l'enclos formait, bien que réduit depuis trois siècles, un vaste trapèze, dont le principal côté longeait la rue du Temple ; le second, la rue de Vendôme ; le troisième, la rue de la Corderie; et divers terrains bâtis limitaient le quatrième côté de l'enceinte.

L'église, du style gothique, construite, disait-on, sur le modèle de l'église Saint- Jean de Jérusalem, n'offrait rien de bien remarquable ni dans sa construction ni dans ses décorations intérieures. Ses caveaux et chapelles renfermaient plusieurs sépultures

LEr.LISE ET LA COUK DU TEMPLE

de chevaliers ou grands prieurs. Après la ruine de l'ordre, le Temple devenu la propriété des Frères Hospitaliers de Saint-Jean, plus tard chevaliers de .Malte, fut habité par les grands prieurs de cet ordre, et vers la fin du règne de Louis XIV, l'un de ses grands prieurs, Philippe de Vendôme, en fit un séjour de plaisirs et de fêtes dont le récit nous entraînerait hors du cadre de notre ouvrage.

Ce XIV' quartier, du Temple, renfermait :

Le bailliage du Temple; 1 bureau : du Temple pour les entrées du vin, Pied-Fourché, domaine, barrage et Poids-le-Roi ; 1 laissez-passer : du Temple pour prendre les laissez-passer; 1 barrière des Marais pour renvoyer au bureau ci-dessus; I roulette :

du Pont-aux-Choux, où il y a deux gardes pour veiller aux fraudes qui peuvent se commettre le long du Grand-Egout; 1 barrière : de la Croix; 1 brigade : de la Courtille, pour veiller aux fraudes en ce quartier; Belleville, paroisse nommée Saint-Jean, conliguë à la Courtille et à la Roquette ; 2 boucheries ; 1 butte : Saint-Chaumont ; 1 carrefour : des Filles-du-Calvaire où aboutissent les rues Saint-Louis, Boucherai, Vieille-du-Temple; de Bretagne, des Filles-du-Calvaire, de Normandie; 1 commanderie : du Temple, lieu privilégié pour toute sorte d'artisans, contenant cent maisons au moins ; paroisse, haute et basse justice, les habitants paient 250 livres au bailli pour l'entretien des lanternes et le nettoiement de l'enclos; l communauté : des Filles du Sauveur, rue de Vendôme; 2 couvents, hommes : des Capucins, rue d'Orléans; des Pères de Nazareth rue du Temple vis-à-vis le Temple; 3 couvents : Filles du Calvaire, entre les rues des Filles-du-Calvaire et du Pont-aux-Choux, des Filles Sainte-Elisabeth, rue du Temple ; des Filles du Saint-Sacrement, rue Saint-Louis au coin de la rue Saint- Claude; la Courtille, partie du faubourg Montmartre au haut de laquelle est une maison où l'on fait de la corde à boyau, et plusieurs plâtrières; 1 échelle : du Temple, marque de la juridiction de la Commanderie du Temple au coin de la rue des Vieilles-Haudrieltes ; 3 égouts : Vieille rue du Temple où était ci-devant le Théâtre des Comédiens, près les Filles du Calvaire, contre la Porte du Temple; 3 fontaines : une appelée Boucherai ou de Vendôme; une autre au coin de la rue de Poitou, appelée de l'Échaudé ; une autre au coin de la rue des Vieilles-Haudriettes; 1 hôpital : des Enfants rouges, rue Porte-Foin; 4 hôtels considérables : de Boucherai, rue Saint- Louis; d'Epernon, Vieille rue du Temple; Salle, rue Torigny ; de Voysins, rue Saint- Louis; 1 marché : rue de Beauce, appelé : petit marché du Marais; 2 paroisses : Saint- Jean de Belleville; de la Commanderie du Temple, amovible; 2 ponts sur le grand égout: le Pont-aux-Choux, pont du faubourg du Temple; 1 prison: de la Commanderie du Temple ; 2 réservoirs : des eaux de Belleville reçues proche la porte Saint-Louis, vont à la fontaine de l'Echaudé et autres fontaines : autre, située au bas de Belleville, faubourg du Temple; 852 maisons; 56 rues y compris les culs-de-sac; 361 lanternes; voirie : rue du Mesnil-Montanl.

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