‹ Paris sous Louis XIVChapitre 74 sur 88 · LA SORBONNE · texte numérisé non relu

LA SORBONNE

La Sorbonne est le premier collège qu'on ait fondé dans le quartier de l'Université, Il dut son existence, non à Robert de Sorbon dont nous allons parler amplement tout à l'heure, mais à Robert de Douay, auteur premier de cette fondation et dont le nom est

ignoré aujourd'hui. Robert de Douay fui un chanoine de Senlis, médecin de la reine Marguerite de Provence, femme de Louis IX. Il mourut laissant par testament une somme de quinze cents livres parisis pour la construction d'une maison de retraite et d'étude destinée aux pauvres écoliers qui étudieraient, sous la direction de Robert de Sorbon, ami du défunt et son légataire. Plus lard, d'autres collèges furent fondés dans les mêmes conditions, en ce même quartier, surtout rue du Fouarre, et devinrent

SOnBONNE

comme la semence des nombreuses maisons de l'Université dont on comptait, au temps de Louis XIV, vingt dans le quartier Saint-Benoît, et quinze, quartier de Saint-Andrédes-Arts, duquel ces lignes retracent l'histoire.

Robert de Sorbon accomplit les volontés de son ami Robert de Douay. C'était, d'après Etienne Pasquier, un homme de bonnes études « qui se fit paraître personnage de grand sens » : ses bonnes œuvres le recommandèrent au roi saint Louis, qui le prit pour confesseur et l'admit dans sa familiarité. Mais, chose singulière, cet excellent homme, bon professeur et religieux parfait, était de sa nature un ergoteur tout épris de

disputes, dont Joinvillc, son contemporain, nous a laissé quelques histoires charmantes, et l'on dirait que ce dispuleur quand même, fondateur do la Sorbonne, où l'on a tant ergoté, sans parler de ce qu'on y dispute encore, a laissé l'empreinte inetTaçable de son esprit dans les pierres mêmes de la maison.

La fondation du collège eut lieu de 1250 à 1256, grâce au legs de Robert de Douay, d'abord, et grâce également aux libéralités du saint roi qui jamais ne résistait au plaisir de faire le bien en tous genres. Celte idée de venir en aide aux studieux pauvres, et de les nourrir du double pain du corps et de l'esprit, passionna le roi qui fit acheter des maisons dans les deux rues situées devant le palais des Thermes, la rue aujourd'hui de Sorbonne et la rue Coupe-Gueulle, cette dernière appelée depuis rue des Deux-Portes : on bâtit sur cet emplacement les premiers édifices du collège et une chapelle, puis d'autres bâtiments après d'autres acquisitions de terrains jusqu'à la rue des Poirées, en sorte que les diverses parties de la maison des Pauvres maîtres — Sorbon avait donné ce nom modeste à la communauté — s'étendaient dans l'espace compris entre l'hôtel de Cluny, l'église Saint-Benoît, la rue de la Harpe et celle des Gordiers. On possède l'acte par lequel Louis IX concède à maître Robert de Sorbon, en faveur des écoliers, une maison qui avait appartenu à Jeanne d'Orléans, y compris les étables contiguës à celte maison et situées rue Coupe-Gueulle, devant le palais des Thermes. Le nom n'est pas beau, mais l'origine de l'édifice n'est plus douteuse.

Le pape Urbain IV pressa les fidèles d'encourager cette Sorbonne destinée à sauver, de la misère et des humiliations, les maîtres du collège réduits à se vêtir des habits les plus grossiers et à se nourrir plus grossièrement encore.

Quant à Robert de Sorbon, jamais il ne se déclara fondateur, mais seulement proviseur de l'établissement dont, selon ses vues, l'utilité devait être immense. En effet, le but de l'institution était de rétablir, en plein Paris, au sein même de l'Université, l'ancienne école du Parvis, celle de la théologie pure, et de lui rendre l'éclat dont elle brillait au temps des Guillaume de Champeaux et des Abailard, à l'exclusion rigoureuse des sectes monacales dénuées de saine doctrine et d'indépendance. Humbles et dignes, ces maîtres, qui nommaient leur communauté joaw/?e/Twm nostra Sorbona, supportaient la pauvreté, et se bornaient à étudier sans cesse, à résoudre les cas de conscience ou questions litigieuses qui leur étaient soumis en toute sincérité; leurs catéchistes allaient, aux jours de dimanche, enseigner la doctrine et la morale du christianisme dans les prisons et les églises paroissiales ; quelques-uns, consolateurs des criminels, exhortaient les condamnés jusqu'au lieu du supplice. Tels furent le but, et telles les œuvres de l'institution , surtout dans la pensée des fondateurs.

Mais les temps, à mesure qu'ils propagèrent la renommée de la Sorbonne, y intro-

duisirent l'orgueil, et ce sentiment mauvais de la supériorité intellectuelle qui rend l'homme infatué, trouble la lucidité de l'esprit, et l'induit à se croire indispensable parce qu'il se croit infaillible. Consultés de toutes parts, dans des questions absolument extérieures au primitif programme, les maîtres pauvres devinrent des docteurs influents et riches dont les consultations cessèrent bientôt d'être désintéressées. Peu à peu, même, ces docteurs de Sorbonne régentèrent non plus les écoliers, mais les maîtres. On les voit disputant contre l'Université , puis contre les parlements, puis contre l'Église, puis contre les rois. Leur champ clos, ce n'est plus la théologie, la philosophie, la science, c'est la politique ; ils s'y plongèrent, on va voir s'ils ont pu surnager.

D'abord, les multitudes ignorantes sur lesquelles leur influence s'exerçait trop aisément leur offrirent à discuter les questions les plus redoutables — les complots, la rébellion, les violences. Et ils discutèrent ces formidables thèses et s'engagèrent à fond dans la bagarre , ni plus ni moins que des soudards rebelles, impies, sacrilèges. Pendant les guerres intestines qui déchirèrent la France sous le règne de l'infortuné Charles VI, quand le Bourguignon, un rebelle, l'Anglais, un hérétique, les bandits, sacrilèges, mettaient le royaume à l'encan, la Sorbonne embrassa le parti du traître Jean-sans-Peur. Ce prince - brigand assassina le duc d'Orléans dans un guet-apens infâme qui souleva toutes les consciences honnêtes : la Sorbonne fit publiquement l'apologie du crime de la rue Barbette. — Voilà pour la morale.

A ce moment l'opinion flétrit l'assemblée des docteurs du nom de Sorbonne bourguignonne.

Lorsqu'après la bataille de Poitiers, la France, sans roi, fut envahie et Paris occupé par les Anglais, la Sorbonne, oubliant qu'elle était française, se rangea parmi les courtisans de l'étranger vainqueur.

Lorsque l'héroïque fille de Vaucouleurs, victime d'une trahison, fut prise par les Anglais, ce fut la Sorbonne qui écrivit au duc de Bedfort pour réclamer la mise en jugement de Jeanne d'Arc. Écoutons la lecture de sa lettre. « Vous avez employé votre noble puissance à appréhender cette femme qui se dit vierge , et commettriez une offense envers la majesté divine si elle était délivrée. » — Plus loin, toujours au duc anglais de Bedfort, en son hôtel des Tournelles : « La Sorbonne supplie sa Haute Excellence, en l'honneur de Jésus-Christ, d'ordonner que cette femme soit mise brièvement es maiiis de la justice. » Et enfin au même duc : « car ce serait peu de chose d'avoir fait telle prise, s'il ne s'en suivait ce qu'il appartient. »

Ce qu'il appurlenail fui accordé à la Sorbonne, et, comme l'a dil MicheleC, Jeanne d'Arc, en 1430, lui adjugée au docteur Pierre Cauchon. — Voilà pour le palriolisme.

L'opinion de France flétrit alors les docteurs du nom de Sorbonne anglaise.

Ce que saint Louis avait protégé, ce que Robert de Sorbon avait rêvé pour l'avenir de sa fondation, était-ce bien ces deux litres de gloire? Mais la Sorbonne, dans ses égarements, n'était pas au bout de sa carrière.

L'imprimerie est découverte. — C'est l'émancipation du génie humain. Faust apporte en France les premiers livres imprimés. La Sorbonne déclare Faust coupable de magie, et, sans Louis XI, peut-être Faust eùt-il été brûlé comme sorcier.

L'auteur d'une traduction, en français, des Heures de Notre-Dame , un poêle français, demande au parlement l'autorisation de faire imprimer ce livre innocent. — Le parlement mande et consulte sur le cas les docteurs de Sorbonne. Leur délégué, régent de la faculté de théologie, déclare pernicieuses et dangereuses toutes traductions des livres de religion, parce qu approuvés en latin, ils doivent ainsi demeurer. — Voilà pour l'indépendance de la pensée.

Enfin, nous arrivons à la Ligue, ce temps de l'insurrection en permanence.

Les docteurs de Sorbonne se jettent en forcenés dans le parti des Guises contre le roi. En 1584, ils font soutenir dans les thèses publiques qu'il est permis de tuer le roi qui abuse de son autorité. L'encouragement est assez clair ; aussi le duc de Guise s'empresse-t-il d'aller rendre visite à ces fidèles ligueurs et il leur dit : « Messieurs, vous sentez-vous assez forts avec la plume, sinon faudra-t-il l'être avec l'épée ? » El, plus tard, réunis en séance secrète, les docteurs, statuant comme sur un cas de conscience, décidèrent qu'on peut ôter le gouvernement aux princes qu'on ne trouve pas tels quil le faut, comme l'administration à un tuteur devenu suspect. — Voilà pour la doctrine évangélique.

Et l'opinion publique appliqua aux docteurs la flétrissure de ce nom : Sorbonue guisarde et ligueuse.

Après le meurtre du duc de Guise, l'Université tout entière, obéissant aux Seize, assembla la faculté de théologie pour qu'elle donnât son avis sur celle question : Peut-on refuser obéissance au roi et prendre les armes contre lui?

La réponse des docteurs ne se fit pas attendre. Ils déliaient les sujets du serment d'obéissance, rayaient son nom des prières de l'Église et poussaient les peuples à s'armer contre le tyran.

Quand Jacques Clément eut assassiné Henri 111 , la Sorbonne loua l'assassin et glorifia son crime. Elle se déclara contre Henri IV, et, s'alliant avec l'Espa-

â84 PARIS SOUS LOUIS XIV.

gnol, fit engager le roi d'Espagne à donner sa fille en mariage au jeune duc de Guise. Henri n'eut pas plus tôt abjuré pour tout concilier en France et rétablir la paix, que la Sorbonne, le déclarant deux fois renégat, poussa les fanatiques à l'assassiner. Henri IV ne fut pas dédaigneux et faible comme Henri IH. 11 fit arrêter, condamner ces rebelles , exécuter ou bannir ces fous furieux, et força les récalcitrants à faire amende honorable, tète nue, à genoux, devant le Parlement.

Tel fut le rôle politique et moral de la Sorbonne de 1256 au ministère de Richelieu, 1624.

Toutes ces folies, sinistres et criminelles, qui n'avaient pas l'excuse de l'ignorance ni du besoin, sont d'autant plus odieuses et méritent une flétrissure d'autant plus sévère. Voilà pourquoi nous avons fait passer ces rapides tableaux devant le lecteur, afin que, connaissant la cause, il juge impartialement, selon leurs œuvres, les successeurs du sage et honnête Robert de Sorbon, qui, certes, n'eiil pas fondé la Sorbonne,. s'il eiàt prévu ce qu'elle deviendrait.

En 1630, elle était vieille et décrépite, cette maison ; les cœurs s'y étaient endurcis, les pierres amollies ne tenaient plus : Richelieu, qui avait fait dans ce collège ses études théologiques et en était devenu proviseur, fut tenté par le rôle de bienfaiteur, et demanda un plan de restauration pour la Sorbonne à l'architecte Lemercier qui venait de lui bâtir le Palais Royal. On déposa, dans la première pierre qui fut posée, une médaille représentant Dame Sorbonne, écrasée sous le poids des ans, avec cette devise en latin : Je vieillissais tranquillement ici — ce qui sous-entendait une autre médaille future figurant la Sorbonne rajeunie et rendant grâces à l'enchanteur Richelieu, son résurrecteur. — Mais Richelieu n'eut pas le temps de frapper cette médaille. L'église magnifique dont il fît présent à son collège ne fut achevée qu'en 1653, onze ans après la mort du grand cardinal, et les bâtiments du collège n'étaient pas encore complets en 1642.

La description détaillée de cet édifice, que tout le monde connaît et voit chaque jour, serait une superfluilé. Un trait de crayon doit suffire. — La Sorbonne se divise en trois grands corps de bâtiments, flanqués, dans leurs encoignures, de* quatre pavillons, et qui entourent une cour en forme de carré long. La partie de cette cour qui avoisine l'église est surélevée de quelques pieds pour rehausser l'efTet du portail. Le portique en est formé de dix colonnes corinthiennes dont six de face et quatre en retour, et comme elles se détachent du corps de bâtiment d'environ dix pieds, elles composent un porche dont l'entrée est couronnée par un fronton portant l'inscription dédicatoire. Un dôme de proportions sages et d'une bonne coupe domine heureusement,

"mais sans éclat, l'ensemble des édifices, et les quatre pilastres qui le soutiennent sont vides et servent de conducteurs aux ondes sonores quand il y a musique dan» le chœur.

L'intérieur de l'église, savamment distribué, était orné de douze statues des apôtres par Guillain et Berthelot, mais la révolution, en passant, a supprimé les apôtres el effacé tout le luxe religieux que le cardinal avait répandu sur son église. Il ne reste plus de» magnificences passées que le tombeau du grand Richelieu, ouvrage d'un goûl el d'une délicatesse qui méritent une notice à part.

On admirait la richesse de la bibliothèque, composée des plus rares manuscrits, el dos exemplaires introuvables des premiers livres reproduits par l'imprimerie. Elle renfermait la précieuse collection des planches que fit graver Louis XIV d'après ses tableaux, ses statues et ses tapisseries. La plupart de ces richesses onl émigré à la bibliothèque royale jadis, nationale aujourd'hui.

La Sorbonne, sous Louis XIV, comprenait dans un bâtiment à part, situé place el rue de Sorbonne, les écoles de théologie scholastique et positive fondées par Henri IV, écoles pour la controverse, la philosophie et les humanités, six chaires en loul. Ces dernières écoles représentant la tradition de l'ancien collège de Caivi, créé par Robert de Sorbon, cl surnommé la petite Sorbonne. Richelieu fit détruire cette maison pour donner plus d';un[)lcur à la Sorbonne nouvelle. Son église est bâtie à la place même du vieil édifice de Calvi, el, dit-on, par un caprice étrange du sort, le tombeau de l'illustre cardinal, ce souvenir pompeux de sa puissance et de sa gloire, s'élève à l'endroit que ce collège aircclail aux plus vils usages. Vanitas vanitatiim.

TOMBEAU nu CARDINAL DE RICHELIEU

Ce mausolée de Richelieu, exécuté par Girardon, dont il est le chef-d'œuvre, fut érigé en 1694, cinquante-deux ans après la mort du cardinal. Il occupa d'abord dans l'église le milieu du chœur, plus tard on le plaça au côté droit de la nef.

Richelieu près de mourir est à demi couché sur un lit funéraire ; le regard en haut : la main droite sur son cœur comme pour attester Dieu. La gauche indique le livre pieux qu'il a écrit pour la Religion, et que celle-ci, soutenant le cardinal, lient ouvert à son côté. La figure de la Religion, attentive et sereine, et qu'on a fort critiquée, me paraît d'autant plus belle qu'elle est conçue dans un sentiment plus élevé. — La religion ne plaint pas le mourant, et un mourant tel que Richelieu n'a pas besoin qu'on l'exhorte. Cette grave figure de femme assiste seulement une créature en défaillance; deux |)etils

génies, s'effaçant derrière, maintiennent l'écusson du cardinal. L'exécution du groupe est supérieure : expression, coniposition, draperies, étoffes, tout est hors ligne.

On voit au pied du lit, renversée, s'abandonnant au désespoir, une autre figure de femme d'un superbe mouvement, d'un ajustement admirable. — C'est, disent les uns,

TOUBEAU DU CARUINAI, DE RICHELIEU

la Science éplorée ; mais rien qu'un livre ouvert sur ses genoux ne caractérise ce personnage. — C'est une femme qui pleure le grand politique, l'incomparable ministre, l'immortel auteur d'une résurrection providentielle de l'État, menacé de ruine par la mort d'Henri IV. Cette femme-là serait la France, si Girardon eiit osé la couronner du diadème; mais veut-on qu'elle ne soit qu'une science, j'y consens; seulement je l'appellerai l'Histoire.

Page 1