ÉGLISE SAINT-SÉVERIN
EUX saints du nom de Séverin ont vécu en France, et environ à la même époque : lequel des deux est titulaire de l'église qui porte leur nom? Telle est la question que beaucoup d'historiens se sont posée, que beaucoup ont résolue, sans qu'un seul, après nombre de pages, et de citations, et de conjectures, ait prouvé la supériorité de son opinion. Voici la double thèse : L'un de ces deux saints, abbé d'un monastère nommé Agaunum (Saint-Maurice
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en Savoie), fut appelé en France par les médecins de Clovis, sur la réputation de ses cures merveilleuses, guérit le roi qui, pour le récompenser, lui donna de grosses sommes et l'autorisation de délivrer autant de prisonniers qu'il voudrait, quels que fussent leurs crimes. Ce saint Séverin, d'Agaune, prit congé de Clovis, se retira à Chàleau-Landon, près de deux prêtres qui desservaient en cette contrée un petit oratoire ; il mourut chez eux, et y reçut la sépulture. L'année de sa mort reste inconnue. L'autre Séverin était un solitaire retiré, sous Childebert, à Paris, près de la porle
méridionale : pieux personnage, très vénéré pour sa sainteté, ses vertus, et sous la discipline duquel se mit Clodoalde, petit-fils de Clolilde, le dernier des malheureux petits princes égorgés par Clolaire, leur oncle. Gel enfant échappé au carnage sauva sa vie en prenant l'habit monastique des mains de saint Séverin son maître. Celui-ci mourut sous le règne de Childebert, et, comme cela s'est fait à l'origine de la plupart des églises, il fut construit une chapelle à l'endroit où s'élevait la cabane du solitaire. L'on peut conjecturer, sans invraisemblance, que les fondateurs de l'église Saint-Séverin, connue plus tard au xi" siècle, n'avaient été que les successeurs des premiers religieux successeurs de saint Séverin. Cela n'est pas une preuve, mais une probabilité tout aussi
acceptable que la première, et ce saint Séverin, d'Agaune, qui va mourir à Château- Landon, n'est pas un titulaire plus authentique que le solitaire de F'aris, vivant et mort à Paris, où sa mémoire respectée lui aurait valu l'honneur de donner son nom à une importante église parisienne. Les deux causes sont exposées.
Juge qui pourra.
On cite d'ailleurs une charte du roi Henri I", par laquelle ce prince, en I03I, donne à l'église de Paris diverses chapelles ou églises des faubourgs, dévastées, pillées par les Normands, désertes, et parmi ces églises : celle de Séverin le solitaire.
Il est donc à supposer que, pendant l'invasion normande, la chapelle ou l'église de Saint-Séverin ayant été détruite, et les restes du saint mis à l'abri, il y aura eu dans le xi" siècle, reconstruction de celte église, sous l'invocation de saint Séverin le solitaire.
Quoi qu'il en soit, reconstruite et agrandie à différentes reprises, elle fut sérieusement restaurée et définitivement constituée en i489, avec protection et subsides du pape Clément VI. Au point de vue de l'art, cet édifice mérite notre attention, notre curiosité.
On y peut suivre, époque par époque, les restaurations et agrandissements de Saint-Scverin, dont l'architecture est un composé d'autant de styles qu'il y eut de changements opérés dans cette église. Le roman, le gothique, toutes les formes du premier et du moyen âge y sont représentés, par l'adoption naïve du type à la mode, implanté sur le type démodé. L'ogive, dont chaque variété déclare une époque de l'art, se montre à Saint-Séverin dans toutes ses variétés. C'est d'abord la forme sévère du xii° succédant aux pleins cintres, puis l'ogive élégante et hardie à la fois, forme solide et noble dans la plénitude de son âge viril, puis, au xv* siècle, époque de décadence pour le gothique, un luxe, un fouillis de sculptures bizarres et grossières dans lesquelles on ne reconnaît plus un art qui semble endormi, jusqu'au moment où la renaissance amène l'harmonie des masses, la lumière et le goût dans les détails, de l'air, de la grâce qui sont le caractère de son style. Vient enfin le travail du xvn» siècle, un peu froid, un peu lourd, mais sérieux et sur.
Le portail, d'une grande et noble simplicité, s'accompagne de lions de pierre sculptés et scellés dans la muraille, à l'endroit, sans doute, où, dans les temps anciens, s'élevail le siège du doyen ou archi prêtre lorsqu'il rendait la justice, ayant de chaque côlc de sa chaire des lions rampants, d'où la formule des sentences rendues : Donnée entre les lions, qui révèle l'usage, aux premiers siècles, de rendre la justice à la perle des églises.
Jadis la porte de Saint-Séverin était couverte de fers à cheval — les uns neufs, les autres usés. Le voyageur, au départ, faisait son vœu à saint ."^larlin, patron des
voyageurs; il priait d'abord le saint de le protéger dans le chemin, et suspendait à la porte un fer neuf en son honneur. De retour sans accidents, le voyageur venait remercier saint Martin, et consacrait, en signe de remerciement, l'un des fers usés par son cheval.
L'intérieur de l'église est remarquable par sa belle ordonnance, par le goiit de sa distribution et la multiplicité de ses ornements de tout style et de toute époque, sculptures d'une grâce et d'une originalité que j'oserais dire divertissantes, si le mot était séant quant au lieu et à la circonstance. Rien ne donne, si l'on n'a vu, l'idée de ces scénettes, sujets conçus avec esprit, traités avec une verve rare.
Les vitraux, comme on n'en trouve pas de plus beaux à Paris, étaient du célèbre Bunel, de Blois, peintre du roi Henri IV. Brisés pour la plupart, ils ont fait place à d'autres, non sans valeur, mais qui ne les remplacent pas.
On changea, sous Louis XIV, l'antique autel contre un nouveau du dessin de Charles Lebrun, sculptures de Jean Tuby. La dépense de ce morceau d'architecture romaine, mais non plus chrétienne, fut payée par Mademoiselle, la somme de 24,000 livres. Mademoiselle, Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, habitait pourtant le Luxembourg et devait être paroissienne de Saint-Sulpice, non de Saint-Séverin ; mais ayant eu à se plaindre de Messieurs de Saint-Sulpice, la princesse, autorisée par M. de Harlay, archevêque de Paris, changea de paroisse en passant à Saint-Séverin avec ses officiers et tous ses gens.
Saint-Séverin fut l'une des premières églises dotées d'un orgue ; on lit sur un nécrologe manuscrit cette mention : « L'an 1358, le lundi après l'Ascension, maître Kcgnault de Douy, eschollier en théologie et gouverneur des grandes escholles de Saint-Séverin, sa parouesse, donna à l'église unes bonnes orgues et bien ordenées. »
11 y avait une coutume touchante dans cette paroisse : les pauvres femmes relevant de couches allaient à Saint-Séverin rendre grâces de leur délivrance, et, pour les garantir du froid, on leur couvrait les épaules d'un manteau fourré, présent de la paroisse.
On voit, dans les vieilles gravures du xvi° et du xvn° siècle, près de la porte de l'église, un retrait de pierre, sorte de cellule couverte et fermée, sauf un guichet, qui servait d'asile à une recluse. Là, emprisonnée volontairement jusqu'à sa mort, la malheureuse soutenait sa vie avec les aliments grossiers que lui jetait le passant charitable. Beaucoup de ces infortunées expiaient dans leur cachot glacé les erreurs, peut-être les crimes, d'une trop longue existence, et, de leur trou obscur, voyaient, à chaque minute, la porte du cimetière, où, par charité encore, la paroisse leur accorderait le dernier asile.
Le cimetière ou charnier de Saint-Séverin, comme aussi l'église dans ses chapelles, donna la sépulture à beaucoup de savants distingués. Voici les noms de quelques-uns :
la famille dos Brisson, l;j29; Etienne Pasquier, l'auteur des Recherches de la France, avocat-général à la Cour des comptes, 161 Fi ; Scévolc et Louis de Sainte-Marthe, frère» jumeaux, savants historiographes de la Maison de France, 1050-1650; Louis Moreri, auteur du Grand Dictionnaire, 1080; Eustache Lenoble, 1711 ; Pierre Grassin, conseiller du roi, fondateur du collège des Grassins, etc., etc.
C'est dans ce cimetière de Saint-Séverin que fut pratiquée, sous Louis XI, la première opération de la pierre. On choisit, dans les prisons du Châtelet, un archer, vaurien de la pire espèce, condamné à mort pour toute sorte de crimes, et sa grâce lui fut promise s'il survivait à l'opération. Il résistait bien un peu, mais on lui fit observer qu'il allait mourir pour rien, tandis qu'au prix d'une petite incision il pouvait guérir de son mal, et causer la guérison d'autres malades pareils à lui — ce qui lui importait peu — mais qu'alors il vivrait libre et heureux : cela le détermina. Il se laissa faire, on recousit sa plaie, et quinze jours après, dit Jean de Troyes, il se guérit, « eut rémission de son cas, sans dépens, et quelque argent par dessus le marché. »
Sur la porte de ce cimetière, on lisait un distique dont le premier vers, adressé au passant, est très beau encore aujourd'hui :
Tous ces morts ont vécu, toi qui vis, lu mourras.
La cure de Saint-Séverin avait été depuis longtemps érigée en archiprèlrise. Le clergé de cette paroisse se fit trop souvent remarquer par l'àpreté de ses réclamations et exigences en matière temporelle. Lorsque la Ligue s'établit à Paris, l'archiprètre curé de Saint-Séverin,, lean Prévôt, se distingua par l'exaltation de ses passions politiques: furieux ligueur, il déblatérait en chaire contre le roi Henri III, avec une telle violence, que le roi se le fit amener au Louvre et lui infligea une mercuriale capable de le faire réfléchir; mais en général, à cette époque, sous la funeste influence des Guise, le clergé parisien, fanatisé, souleva l'écume populaire, poussa la multitude à tous les e.\cès el déshonora l'habit du prêtre et son caractère. Nous en pourrons dire plus dans rhistoire de la Sorbonne.