‹ Paris sous Louis XIVChapitre 80 sur 88 · L'ÉGLISE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE SAINT-SULPICE

On a trop vanté l'antiquité de Saint-Sulpice. Une église exista dans le quartier ou le bourg Saint-Germain sous le nom de Saint-Père ou Saint-Pierre, mais elle parut

insuffisanle aux nombreux paroissiens qu'elle comptait déjà au xi' siècle. On fut donc obligé d'en construire une nouvelle vers 12H. Les uns prétendent qu'elle portail le même nom que la précédente, Saint-Pierre; d'autres, parmi lesquels ce prudent archéologue Jaillot, parlent d'une église sous le vocable de Saint-Sulpice, dont une charte désigne le curé Raoul, preshyter sancti Sulpitii en date de 1210. Il est donc

S*I\T-SUI.PICI

prouvé qu'une église Saint-Sulpice existait à Paris à cette époque; et celte certitude doit suffire à quiconque ne se délecte pas dans les obscurités d'une controverse sans utilité. Cette paroisse du bourg de Saint-Germain, nommée Saint-Sulpice, fut agrandie d'une nef sous le règne de François I".

Cela n'empêchait pas qu'une chapelle de Saint-Pierre fonctionnât dans ce même quartier. Un titre des archives de Sainl-Germain-des-Prés, à la date de 1380, nous apprend que

le curé de Saint-Sulpice allait faire l'office à la chapelle Saint-Pierre aux fêtes annuelles, le jour de Saint-Pierre, le dimanche des Rameaux et y conduisait la procession, le jour des Cendres; cet usage subsista jusqu'en 1658, époque à laquelle les desservants de ladite chapelle Saint-Pierre rachetèrent du curé de Saint-Sulpice, moyennant 18,000 livres, l'indépendance complète de leur petite église. Nous n'avons donc plus à nous occuper que de Saint-Sulpice, dégagée désormais de toute confusion originelle.

Celte église de Saint-Sulpice ne ressemblait guère, malgré toute son importance, à celle que Paris possède aujourd'hui ; ou, pour mieux dire, tout ce qu'elle a conservé du passé ne peut s'apprécier qu'à l'intérieur. Voulant rester fidèles au titre de cet ouvrage, nous ne décrirons ici que l'église connue jusqu'en 1715, mais après avoir rempli cette tâche, il nous sera permis d'esquisser à traits rapides les principales modifications qui, substituant un édifice tout nouveau à l'ancien, rendent méconnaissable celui que représente notre gravure de 1650.

Saint-Sulpice a toujours été l'une des plus considérables paroisses de Paris. Même aux temps anciens, elle eût pu composer quatre paroisses et en occuper largement les desservants. Seule, sur ce vaste territoire, et tombant de vétusté, elle sollicitait non seulement une reconstruction, mais des agrandissements proportionnés au nombre infini des fidèles. On fit une assemblée des plus notables paroissiens qui décidèrent la fondation d'une nouvelle église; l'architecte Gamard fournit ses plans, le duc d'Orléans, Gaston, frère unique du feu roi Louis XIII, posa la première pierre (1646) ; on s'aperçut bientôt que l'église ne serait pas assez grande, et Levau donna un nouveau plan et la reine d'Autriche posa une autre première pierre (1655). Levau étant mort, l'exécution des travaux fut confiée à Daniel Gittard. Celui-ci, trouvant la chapelle de la Vierge trop resserrée, voulait la démolir avant d'aller plus loin. Les marguilliers s'y opposèrent. Gittard acheva donc la chapelle, bâtit le chœur, un carré long de soixante-huit pieds sur quarante-deux de large, terminé au chevet par un hémicycle de 20 pieds de rayon et percé, au pourtour, de sept arcades. Ce chœur avait, du sol à la corniche et de celle-ci au milieu de la voiite, quatre-vingt-douze pieds de haut; Gittard fit aussi les bas côtés, la croisée et le portail de gauche, mais alors il fallut s'interrompre, la fabrique n'avait plus d'argent (1678) et tout au contraire elle devait plus de 500,000 livres.

Après diverses contestations, qui firent perdre le temps jusqu'en 1688, un arrêt du . Conseil commit les sieurs Bignon, de la Reynie etle.sieur la Briffe, conseillers d'Etat et maître des requêtes, pour arrêter, en présence des marguilliers et des créanciers, l'état des dettes et des ressources de la fabrique. On découvrit alors que les dettes s'élevaient à 672,000 livres, l'actif de la fabrique seulement à 143,000 livres. Le Conseil fit vendre les effets de la fabrique et, pour l'acquit du surplus, condamna les menses abbatiale et

îonveritueile de Saint-Germain-des-Prés à payer un sixième du principal, drcidant que les cinq autres sixièmes seraient imposés sur les propriétaires du faubourg Saint-Germain au prorata de leurs taxes sur les boues et lanternes. Mais ce même arrêt permit aux habitants et intéressés de faire la recherche des sommes dues à la fabrique et des effets recelés. Un autre arrêt ordonnait aux marguilliers de Sainl-Sulpice de communiquer tous les comptes aux syndics des habitants et des communautés séculières el régulières du faubourg. L'examen de ces comptes ne tourna pas à l'honneur des marguilliers. Une instance s'ensuivit, mais « elle parut si odieuse que les conseillers d'État furent priés, par l'autorité, d'assoupir l'afï'aire. »

Tous ces démêlés avaient lieu en 1691 et les travaux restaient toujours suspendus. Cet état dura jusqu'en 1719; alors le zèle et le génie charitable d'un seul homme sauvèrent la paroisse dans son existence el dans son honneur.

Cet homme de bien, Languet de Gergy, était curé de la paroisse. Il entreprit de tout concilier, de tout réparer, avec ses seules ressources. Il possédait en tout une somme de 300 francs. Il en acheta quelques toises de pierre, et annonça au prône qu'il allait commencer la reprise des travaux de son église. Cet exemple, ses exhortations, la foi qu'il apportait dans une telle œuvre, émurent non seulement ses paroissiens, mais la ville, la cour; les dons lui arrivèrent de toutes parts : piété, charité, orgueil délièrent les cordons de toutes les bourses. Le roi voulut contribuer au succès par l'autorisation qu'il donna en 1 721 , pour une loterie dont le produit considérable termina tous les embarras. L'histoire de Saint-Sulpice n'eiit pas été possible sans l'empiétement forcé que nous faisons du xvu° siècle sur le xvni°. Il reste à savoir que les travaux de Gittard furent continués par Oppenord, architecte d'un goiit souvent équivoque. Par bonheur l'édiGce était assez avancé pour qu'il ne le gâtât pas tout entier par son ornementation corruptrice. On sait que le portail de la croisée de droite et la nef furent achevés de 1719 à 1736 et que le grand portail, morceau capital de l'édifice, fut fondé en 1733 sur les plans el dessins de Servandoni moins heureusement inspiré dans l'exécution des tours qui flanquent ce heau portail.

Il est singulier que Saint-Sulpice, dans le cours de sa longue existence, n'ait offert aux chroniqueurs d'autres épisodes que deux historiettes de voleurs. Nous avons raconté celle des marguilliers, l'autre date de 1648, sous la régence d'Anne d'.-Vutriche. Nous cédons, en la racontant, au besoin de montrer comment pensait Paris il y a deux siècles.

En 1648, dis-je, deux voleurs, entrés par une fenêtre à Saint-Sulpice, dans la nuit du 27 au 28 juillet, forcèrent le tabernacle de la chapelle de la Vierge, enlevèrent le saint ciboire el se débarrassèrent des hosties qu'il contenait en les jetant dans un

confessionnal. Le bruit se répand du sacrilège; tout Paris s'émeut : on purifie l'église, on ordonne prières expiatoires, prédications, processions. Le 6 aoiat, toutes les boutiques sont fermées ; les rues, sur le parcours de la procession, tendues et tapissées comme pour la Fête-Dieu ; à la procession, les prêtres de la paroisse, les Jacobins du faubourg, les religieux de l'abbaye de Saint-Germain, le nonce du Pape portant le Saint-Sacrement, la reine Anne d'Autriche, la princesse de Condé, les duchesses d'Enghien et de Longueville, la cour, une foule pieuse et recueillie, voulant par une manifestation d'éclat réparer l'injure faite au Saint-Sacrement. La Reine Régente malgré la chaleur du jour et la longueur du chemin assista jusqu'à huit heures du soir à toutes les cérémonies.

Dans Saint-Sulpice avaient été inhumés un grand nombre de personnages célèbres : d'Herbelot, savant professeur orientaliste au Collège de France, 1695, pensionné par Fouquet, appelé par Colbert; Galland, 1697; Rlondel, maréchal de camp, célèbre architecte, 1686 ; Pierre Bourdelot, célèbre médecin, 168o; Julio Zombo, habile modeleur en cire, 1701 ; la comtesse d'Aulnoy, auteur de charmants contes de fées, 1705 : Élisabeth-So[>hie Chéron, poète et peintre, 1711; Jean Jouvenef, peintre produit et protégé par Ch. Lebrun, auteur des principales peintures des Invalides et de Versailles, 1717; Baluze, savant, érudil de premier ordre, 1718; le marquis de Dangeau, 1720; Jean-Baptiste Languet, curé de cette paroisse sauvée, régénérée par son zèle et ses vertus, etc., etc.

Et beaucoup d'autres sépultures plus anciennes encore, contenues dans l'église souterraine, où se voyaient quelques piliers massifs de l'église primitive ne servant plus qu'à constater l'exhaussement du sol de Paris depuis la fondation du vieux Saint-Sulpice.

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