Paris sous Louis XIV
Avant d entreprendre d'écrire l'histoire de la Grande cité parisienne au temps de Louis XI\', il nous paraît utile d'esquisser tout d'abord la physionomie tle la X'illc, au lendemain de l'échautlourée de la Fronde.
Le voyageur qui se rendait pour la première fois à Paris, par la route de Versailles, vers le milieu du dix-septième siècle, était constamment sous le charme des agréables spectacles qui ne cessaient de se dérouler devant lui à partir du moment où il côtoyait les bords de la jolie <i rivière » de Seine.
11 rencontrait tout d'abord, à sa gauche, les délicieux villages d'Auleuil et de Passy, qui commençaient déjà à être recherchés, le premier surtout, par les financiers et les gens aisés, en attendant qu'ils le fussent plus tard, par les écrivains et les personnages célèbres.
Plus loin sur la hauteur, le petit hanaeau de Chaillot, perdu dans ses grands arbres, ajoutait, à son tour, sa note harmonieuse en égrenant genliment sur les flancs du coteau, ses vergers, ses vignes et ses villas.
La route, elle-même, semblait vouloir participer à cet ensemble charmeur, par l'animation singulière qu'elle prenait à mesure qu'on se rapprochait de la grande ville dont un spectacle impré\u donnait d'ailleurs, un avant-goût.
Sous de belles allées qu'un large fossé séparait de la route, on voyait, en effet, une foule élégante de dames distinguées, toutes en riches toilettes, qui .se promenaient dans de superbes carrosses pour montrer l'élégance et le bon goût de leurs atours et de leur équipage, et surtout, comme l'a dit malicieusement \'ictor Cousin, k pour s'y montrer elles-mêmes » (i). De fringants cavaliers caracolaient aux portières.
C'était la fameuse promenade du Cours-la-Reine, qui, s'étendant des confins de Chaillot jusqu'au Jardin des Tuileries, était alors le rendez-vous du » beau monde, n le promenoir des Parisiens, suivant une Mazarinade de 164g (2).
(i) Victor Cousin. — La Société française an dix-septième siècle, T. II, p. 2S5. (2) Voir Bibliographie des Mazarinades: n' 836.
Aussi, lorsque vers les dernières années du dix-septième siècle, l'élégante calèche fit sa première entrée au Cours-la-Reine, Molière s'empressa-t-il d'en porter la nouvelle en ces termes aux Parisiens :
Marquis, allons au Cours faire voir ma calèche; Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair En fait à mon faiseur faire une de même air. i^i)
Planté en i6i6, sur l'ordre de la reine régente, Marie de Médicis, a pour servir de promenade aux personnes en carrosse, » ce Cours se composait de trois allées formées par quatre rangées d'ormes. L'allée centrale, plus large que les deux autres, permettait à six carrosses de circuler aisément de front.
Au milieu, était ménagé un immense rond-point.
Tel était le cadre dans lequel on avait vu les favoris du temps, les Concini, les d'Epernon, les ducs de Guise et de Xevers, parader autour de la régente avec leurs costumes si riches et si brillants, qui avaient remplacé les vêtements sombres et sévères dont l'économie de Sully et la rigidité des mœurs calvinistes avaient introduit l'usage à la cour de France, sous le règne d'Henri IV. Mais nous ne nous attarderons pas davantage à évoquer des souvenirs déjà lointains.
L'aspect champêtre du Cours-la-Reine s'était modifié sous Louis Xlll qui avait fait apporter plus de soin et même un certain art dans l'entretien et l'aménagement des allées. Aussi l'ensemble de la promenade formait-il un contraste très accentué avec les Champs- Llysées tout voisins, qui n'étaient encore qu'un bois touffu et sauvage que la main de Colbert transformera vingt ans plus tard.
Ajoutons que du côté de Chaillot, de même que du côté des Tuileries, l'entrée du Cours était fermée par des grilles monumentales dont l'accès était rigoureusement interdit u aux habits de tiretaine, aux bas de laine noire et aux chaperons de drap » en un mot à toutes ces catégories de gens qu'on désignait alors sous ces termes génériques et singulièrement dédaigneux ce les bourgeois et la canaille. »
Ln poursuivant notre route, nous arrivons à la porte de la Conférence qui se dresse devant nous à l'angle du jardin des Tuileries, point d aboutissement de l'enceinte de Paris sur la rive droite.
Malgré sa structure massive qui lui donnait un aspect de forteresse, elle avait cependant grand air, et elle ne manquait pas, non plus, d'élégance, cette porte de la Conférence qui avait été récemment reconstruite pendant les dernières années du règne de Louis XIIL
La porte dépassée, on entrait dans la ville par le quai des Tuileries, et l'on arrivait en longeant les murs du jardin, jusqu'au Palais encore inachevé. Une rue séparait le Palais du jardin.
En face, sur la rive gauche, dans tout cet immense espace circonscrit entre les berges de la Seine, la rue du Bac, la rue de l'Université et l'Esplanade actuelle des InvaHdes, ce n'étaient que terrains vagues, derniers vestiges de l'ancien Pré aux Clercs (2). Les bords du fleuve étaient seuls occupés par des chantiers ser\-ant de dépôt de bois et par le petit quartier de la Grenouillère où l'on ne trouvait que quelques masures et quelques misérables guinguettes.
(i) On sait que la calèche se faisait remarquer par la mobilité de la capote en cuir dont elle était pourvue.
(2) Les autres parties du Grand et du Petit Pré aux Clercs avaient été absorbées par le développement du faubourg Saint-Germain.
El voilà ce qu'élail en 1050, nuire quai d'Ursay actuel où se dressent aujuurd liui tant de superDes palais et d'hôtels somptueux dont l'excellent Germain Brice (i^ semblait prévoir la translorination iuture quand il déplorait l'état a abandon d un quartier aussi admiraoiement situe !
I\ous signalerons incideniineiU, à ce propos, que la nouvelle gare d Orléans a été éditiée sur remplacement de lancienne Grenouillère.
Le Pont Royal n'existait pas encore à cette époque. 11 n'a été construit qu en lOiiO, pour remplacer le PonL Rouge dont nous allons parler tout à 1 heure.
Jusqu'à ce moment, un bac continua comme par le passé, à faire ccunmuniquer les deux rives, entre la rue des Tuileries et la rue au Bac, (2;.
Ce pont « Rouge » auquel nous venons de faire allusion, est représenté sur le plan Gombousi, comme inelianl en relation le quai longeant la Galerie du Louvre avec le quai Malaquais, vis-à-vis de la rue de Beaune. Son nom lui venait de la couleur de la peinture dont il était revêtu. On l'appelait aussi pont u Barbier » du nom de sou propriétaire qui l'avait fait édifier en 1632, pour se rendre plus commodément au clos qu'il possédait dans le voisinage de la rue de Beaune. 11 consistait en une passerelle de bois supportée par dix arches. Au milieu du fleuve, s'élevait une haute construction en bois, adossée au pont et reposant sur de grosses poutres entre lesquelles' étaient installées de grandes roues. C'était une pompe élévatoire, comme il en existait près de plusieurs ponts de Paris.
Emporté par les eaux en 1684, le Pont-Rouge fut, comme nous l'avons dit, remplacé en i6y6 jjar le Poni-Royal actuel, que l'architecte Gabriel construisit en moins de deux années.
Quelle admirable perspective s'ouvrait devant les yeux émerveillés du spectateur placé au milieu du pont Rouge ! Et, en même temps, quelle leçon de choses I
A ses pieds, coule la Seine, si animée par son prodigieux mouvement de batellerie, tjui vient encombrer ses ports, apportant à la grande capitale le tribut et les richesses des provinces, ses vassales.
A gauche, la grande Galerie construite par Henri IV, court entre le jeune palais des Tuileries et le Vieux Louvre de Philippe-Auguste, qui, tout délabré, attend là-bas qu'un Colbert et un Perraud viennent panser ses plaies et le sauver de la ruine !
A droite, depuis la rue de Beaune jusqu'à la rue des Saints-Pères, .des moines prenant leurs aises, occupent presque tout le quai Malaquais. Ce sont les Pères Théatins, voisinant avec les Petits-Augustins, qui, eux-mêmes, s'étendent jusqu'à la rue de Seine.
Passons !
Mais, en face, quel décor !
Au premier plan, le superbe Pont-Neuf, encore dans loute sa splendeur, joignant les deux ri\es et portant sur son terre-plein, à la pointe de la cité, la statue équestre du plus populaire de nos rois, Henri IV.
Derrière le Pont-Neuf, se dresse le vieux Palais, au milieu de
(i) Dans sa « Description de la ville de Paris » T. IV. p. 13.
(2) Ce bac avait été installé en 1550 pour faciliter les relations entre la rive droite et le chemin conduisant à la rue de Sèvres: le chemin qui avait été pour ce motif appelé d'abord chemin du Bac, était devenu, depuis, la rue du Bac.
son enceinte fortifiée, englobant dans ses murs la 'merveilleuse église de la Sainte-Chapelle.
Enfin, comme fond de tableau, la masse imposante de Notre- Dame, S3'mbolisant la grande époque du moyen-âge.
Ce spectacle évoquait (|uatrc siècles de notre histoire!