‹ Paris sous Louis XIVChapitre 6 sur 20 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

Les doctes entretiens' ne sont pas mon affaire; J'aime à vivre aisément: et dans tout ce qu'on dit, Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit; C'est une ambition que je n'ai point en tête. Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête; Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. (3)

Si, après que l'hôtel de Rambouillet eut fermé ses portes, un certain nombre de Précieuses avaient continué à habiter le quartier Saint- Honoré, les nouvelles Précieu.ses, dont quelques-unes appartenaient à la bourgeoisie, étaient venues, à la suite de Mlle de Scudéry, se fixer dans le quartier du Marais, ou autour de la Place Royale.

C'était dans ces parages que logeaient, en effet, Artémise (Mlle Aragonais), Roxane (Mlle Robineau), Glicérie (la belle Mlle Legendre), qui demeurait avec sa tante, la spirituelle Mme Cornuel, célèbre pour ses bons mots.

A la place Dorique (la place Royale), habitaient la superbe Mme de Sablé, la comtesse de Maure, sa parente, l'excjuise Mlle de Vandy.

Terminons, enfin, par la belle Nidalie (Mlle Ninon de Lenclos). dont nous avons décrit l'appartement de la rue des Tournelles, et qui était également membre de la Société des Précieuses.

(i) Voir la Préface des Précieuses ridicules. — Œuvres de Molière. — Ed. Firmin-Didot, I, p. 152.

(2) Les Femmes savantes: Acte II, Scène VIII.

(3) Les Femmes savantes: Acte III, Scène VI.

Nous en avons dit assez pour montrer avec quel empressement les quartiers du Marais et de la Place Royale étaient recherchés par l'élite de la société parisienne.

Le Temple

A l'extrémité de la rue Saint-Louis, se trouvait l'immense enclos du Temple, entouré de son enceinte fortifiée et crénelée.

Cet enclos resté en dehors de l'enceinte de Philippe-Auguste, avait été englobé dans l'enceinte de Charles V, d'où lui était venu son nom de « Ville neuve du Temple » c'était une ville dans la Ville.

On y avait construit en grand nombre, des maisons et des hôtels qui étaient devenus très prospères, car l'enclos était un lieu privilégié, un lieu de franchise, exempté de certains impôts et où le commerce et l'industrie pouvaient s'exercer librement, en dehors des restrictions, des exigences et des entraves des maîtrises et des corporations de métiers.

Les débiteurs insolvables trouvaient également asile dans cet enclos où ils étaient à l'abri des poursuites de leurs créanciers.

On n '^évaluait pas à moins de 4.000 âmes la population qui habitait l'enclos et cjui, en dehors des petits commerçants et des petits industriels, comprenait des nobles de petite fortune, des dames veuves, des abbés disposant de modestes revenus, qui venaient chercher là, le calme et la tranquillité.

Le Temple était une formidable forteresse, dont la grosse tour carrée, aux murailles hautes et épaisses, était flanquée de quatre tours rondes plus hautes avec un avant-corps à. tourelles. Ce bâtiment avait été élevé au commencement du treizième siècle (vers 12 12), par le trésorier de l'Ordre des Templiers, pour servir de donjon et pour y enfermer les archives et le trésor.

Fondé en Terre-Sainie, en 11 18, dans le double but de défendre les pèlerins et de servir de barrière contre l'Islam, l'Ordre, lui-même, n'avait pas tardé à négliger sa mission hospitalière et militaire, pour s'enrichir et augmenter sa puissance devenue, en peu de temps, toim»dable, et même redoutable pour les autres Ordres similaires, aussi bien que pour les intérêts de la chrétienté.

Les grands maîtres étaient de véritables souverains dans leurs commanderies 'où ils exerçaient un pouvoir sans contrôle, suivant les règles secrètes de l'Ordre. Tout était, d'ailleurs, mystérieux chez les Templiers, affiliation, genre de vie, ainsi que le véritable but poursuivi.

Ce tut précisément ce caractère secret et mystérieux qui provoqua la ruine de l'Institution, car il servit de prétexte à l'accusation d'hérésie portée contre ses membres, riches et fastueux seigneurs, dont le besoigneux Philippe-le-Bel, toujours à court d'argent, convoitait avidement les trésors.

Le 13 mars 1314, tous les Templiers qui ne s'étaient pas reconnus coupables des crimes imaginaires dont ils avaient été accusés, ou qui avaient rétracté des aveux arrachés par la torture, périssaient par le feu, sur un bûcher dressé à la pointe de la Cité.

Les plus illustres de ces victimes étaient Jacques Molay, grandmaître de l'Ordre des Templiers, et Guy, maître de Normandie, qui subirent leur supplice avec une fermeté héroïque, en ajournant le roi de France à comparaître devant Dieu, quarante jours après eux, et le pape un an après, si l'on en croit la légende.

(Jiiui qu'il en soit, les coffres royaux bénéticièrent des trésors amassés par les Templiers, et la Commanderie du Temple fut attribuée par le pape à l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint, plus tard, l'CJrdre de IMalte.

De ce fait, le Palais du Grand maître était simplement devenu le Palais du Grand prieur, et ce fut tout.

Ce palais, reconstruit au dix-septième siècle, en bordure de la rue du Temple, échut vers la fin du règne de Louis Xl\', à un tjrand prieur épicurien, le prince Charles de \'endôme, dont la conduite licencieuse scandalisa tout Paris.

Enfin, voici ce qu'était devenu le Temple au temps de MercitT (iS" siècle), qui nous dit dans son Tableau de Paris:

« 1^'ancienne demeure des Templiers sert d'asile aux débiteurs cjui ne paient point. Là l'exploit de l'huissier devint nul. L'arrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur prendre la main. S il faisait un pas de plus, il serait pris; on fait tout pour l'attirer au dehors, mais il n'a garde de toml^er dans le piège. 11 pai'e cher une petite chambre étroite toujours préférable à la prison ; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite, il négocie...

La visite des jurés des communautés n'a plus lieu dans le Temple. Toutes les professions y sont libres ; en voici un exemple récent. Vn épicier ruiné, avant trouvé la recette d'ime tisane purgative et confi;rtative, la débite aujourd'iuii dans le Temple avec un prodigieux succès , le débit de cette tisane monte jusciu'à douze cents pintes par jour.

Monseigneur le duc d'Angoulème, fils de Monseigneur le comte d'Artois, frère du roi, est grand prieur du l\'mi)le ; on enterre dans l'église du Temple tous les commandeurs, che\-alier de l'Ordre de IMalte cjui meurent à Paris... »

On sait que, pendant la période révolutionnaire, le donjon du Temple servit de prison à la famille royale. Il reçut plus tard, d'autres prisonniers politicjues de marcjue, comme Pichegru, Toussainf-Louverture, Cadoudal, Moreau, etc.

linhn, au commencement du dix-neuvième siècle, tout cet ensemble de bâtiments dont se composait le Temple, disparut peu à peu, morceau par morceau ; un scjuare a été aménagé sur son emplacement.

Des deux tronçons dont se composait jadis la rotonde du Temple, il n'en existe plus C[u'un aujouril'luii ; c'est celui qui confine à la Mairie du 111'' arrondissement.

L'enceinte du Temple touchait à la porte du même nom, où conv mençait la rue du faubourg du Temple qui s'en allait, à travers champs et marais, rejointlre le chemin montueux conduisant au petit village de Belteville, situé tout en haut de la colline.

Porte Saint-Martin

En continuant à suivre la ligne des boulevards, la première porte que l'on rencontrait dans la direction de l'Ouest était la Porte Saint- Martin, qui, au lieu de revêtir la forme d'entrée de forteresse, constituait cf)mme la porte Saint-Denis, sa voisine immédiate, un arc de triomplie monumental destiné à commémorer les grandes victoires de Louis XIV.

Cette porte séparait la rue, du faubourg Saint-Martin.

Suivons cette rue Saint-Martin qui, comme nous l'avons déjà dit, faisait partie de la grande croisée de Paris, à travers la rive droite, la Cité et la rive gauche.

A notre gauche, nous trouvons le prieuré de Saint-Martin des Champs, l'un des établissements religieux les plus importants de la rive droite. Son vaste enclos carré entouré de murailles crénelées, cjui était resté en dehors de l'enceinte de l^hillippe-Auguste, avait été englobé dans l'enceinte de Charles V.

Fondé en 1060 par le roi Henri i", ce monastère fut placé par son fils, Philippe 1", qui dédia l'église en 1067, sous le patronnage de l'abbaye de Clun}-.

Cl Cette maison, nous dit M. de Guilhermy, a été gouvernée par une longue suite de prieurs illustres, d'abord réguliers, puis commendataires. Le cardinal de Riciielieu en a porté le titre. Le prieur jouissait d'im revenu d'environ quarante-cinq mille livres; il avait, en outre le droit de nommer à vingt-neuf prieurés, à plus de soixante cures, à plusieurs vicariats et chapelles. » (i)

En 1712, les religieux cédèrent à la Ville de Paris, une grosse tour ronde située a l'angle de la rue Saint-Martin et de la rue du Vert-Bois, pour y établir une fontaine. La tour et la f(jntaine existent encore.

Plus tard, en 1798, les bâtiments du prieuré ont été entièrement affectés au Conservatoire des Arts et Métiers, qui les occupe encore.

Tous ces édifices ont été, depuis, l'objet d'une consciencieuse et habile restauration de la part de l'architecte Vaudoyer, cjui a, cependant, respecté l'aspect général et la physionomie de l'ancien monastère. On y trouve encore quekjues fragments de l'enceinte, l'église, le cloître, l'admirable réfectoire, l'un des chefs-d'œuvre du treizième siècle, qu'une tradition constante attribue à cet architecte de génie qui s'appelait Pierre de Montereau, l'illustre auteur de la Sainte-Chapelle et du réfectoire de l'abbave Saint-Germain-des-Prés, malheureusement disparu depuis.

Habilement réparé, l'ancien réfectoire a été affecté à la riche bibliothèque du Conservatoire, et n'a pas, de la sorte, à rougir de sa nouvelle destination, qui, au lieu du pain du corps, lui permet de distribuer aujourd'hui le pain de l'esprit.

Eglise Saint-Nicolas des Champs

Un peu plus bas dans la rue Saint-Martin, on trouve la vieille église Saint-Nicolas-des-Champs remontant au treizième siècle. Elle n'était alors qu'une simple chapellle bâtie dans la campagne sur un terrain dépendant du monastère de Saint-Martin-des-Champs : Saint- Nicolas était le patron des jeunes garçons et des mariniers. Cette église ne suffisant plus aux besoins de la population toujours croissante, dut être agrandie à différentes reprises, notamment au commencement du quinzième siècle et à la fin du seizième, sous le régime de Henri HI (1576). Des personnages célèbres ont été inhumés dans cette église, comme le savant Guillaume Budé, le philosophe Pierre Gassendi, les frères Henri et Adrien de Vafois, connus par leurs travaux historiques, et enfin Mlle de Scudéry, sans compter les nombreuses épitaphes que l'on retrouve dans les chapelles, et portant le nom de familles de robe.

(i) F. de Guilhermy. — Itinéraire archéologique de Paris, p. 240.

Eglise Sain t-Julien-d es-Ménétriers

Plus bas encore dans la rue Saint-Martin, s'élevait l'Eglise de Saint-Julien-des-Ménétriers, tout contre l'hôpital de la Confrérie des jongleurs et ménétriers. L'histoire de sa fondation est trop touchante pour ne pas être rappelée.

La voici telle que la rajjporte le père du Breul, dans son théâtre des antiquités de Paris :

<( En l'an de grâce 1328, le mardy durant la Saincte-Croix en septembre, il y avoit en la rue de Saint-Aiartin-des-Champs, deux compagnons ménétriers qui s'entr'avmoient et estoient toujours ensemble. Si estoit l'un de Lombardie et avoit nom Jacques Grare de Pistoie, autrement dit Lappe ; l'autre estoit de Lorraine et avait nom Huet,le guette du Palais du Roy. Or advint que le jour susdit après disner, ces deux compagnons estant assis sur le siège de la maison dudit Lappe et parlans de leur besongne, virent de l'autre part de la voye, une pauvre iemme appelée Fleurie de Chartres laquelle estoit en une petite charrette et n'en bougeait jour et nuict, comme entreprised'une partie de ses membres, et là, vivait des aumosnes des bonnes gens. Ces deux, esmeus de pitié, s'enquerrent à qui appartenait la place, désirans l'achepter et y bastir quelque petit hospital. Et après avoir entendu que c'estoit à l'abbesse de Montmartre, ils l 'allèrent trouver et pour le faire court, elle leur quitta le lieu à perpétuité, à la charge de payer par chacun an cent solz de rente et huict livres d'amendement dedans six: ans seulement et sur ce, leur fit expédier lettres, en octobre, le dimanche devant la Sainct-Denys 1330...

(c... Les jongleurs, ménétriers et maistres en l'art de menestrauderie dépendant de la science et art de musique c^ui lors étoient demourans en ceste ville de Paris » s'associant ta l'idée de leurs confrères, il fut décidé d'un commun accord, que sur l'emplacement obtenu, on construirait un hôpital pour recueillir les pauvres, ainsi qu'une chapelle, <c en l'honneur et révérence de Dieu, de Notre-Dame, de Saint- Julien du Mans, et enfin de Saint-Genest, patron des jongleurs. )>

Devant le portail de l'église, on voyait à certaines heures de la journée, stationner des groupes de personnages bizarrement accoutrés et qui, pour la plupart, étaient munis d instruments de musique variés. C'étaient des membres de la corporation des ménestrels, jongleurs, chanteurs, musiciens, attendant qu'on viennent les louer pour rehausser l'éclat des cérémonies ou fêtes quelconques, pour égayer les convives de noces ou de banquets, etc.

Le siège de la corporation était non loin de là, dans la rue des Jongleurs. C'est là que trônait le grand chef élu qui s'intitulait « roi des Jongleurs, prévôt de vSaint-Julien » et qui était chargé de faire observer les règlements interdisant à quiconque n'était pas reçu « confrère de Saint-Julien », de venir sur la place offrir ses services au public.

Ces usages ne disparurent qu'en 1776, époque à laquelle Turcrot supprima définitivement toutes les corporations, maîtrises et jurandes.

Plus tard, sous la Révolution, les derniers confrères survivants firent don à la nation de la vieille église qui fut aussitôt démolie, malgré les protestations des membres de l'Académie de danse, ancienne communauté des maîtres à danser, qui revendiquaient la co-propriété du monument.

Les rues aux Oues et Ouincampoix

Non loin de l'église de Saint-Julien des Ménétriers, était la rue aux Oues ou aux Oies, (devenue par corruption la rue aux Ours) ainsi appelée parce qu'on y trouvait autrefois un grand nombre de rôtisseries ne vendant que des oies rôties, « viande très méprisée à présent, disait Germain Brice, mais dont nos pères cependant, moins sensuels et moins délicats cjue l'on ne l'est aujourd'hui où le luxe immodéré et la gourmandise régnent au suprême degré, faisaient tout leur régal. Les chapons du Mans, les poulardes fines de Mézerai, engraissées avec art, les poules de Caux et mille autres raffinements ridicules étaient absolument inconnus dans ces temps heureux de modération et de continence, où les bonnes mœurs régnaient ». (i)

A cette occasion, Germain Brice nous dit encore que les dindons firent leur première apparition en France sous le règne de Charles IX. Ce fut, en effet, au festin de noce de ce monarque que fut servi fe premier dindon provenant du Mexicjuc.

C'était à la rue aux Oues que se terminait une petite rue parallèle à la rue Saint-Martin, la rue Quincampoix, ainsi appelée, disait-on, parce qu'elle relevait de cinq paroisses différentes (a quinque campanis), et cjui, en 171Q et en 1720, était destinée à acquérir une si grande célébrité à cause de l'agiotage effréné des billets de la bancjue Law. Elle devait attirer les Juifs les plus ardents, et les usuriers les plus actifs et les plus rapaces de toute l'Europe.

Eglise Saint-Merry

En continuant la rue Saint-Martin, on trouvait, à gauche, la triste et sombre église Saint-Merry qui existe encore aujourd'hui.

Cette église avait été reconstruite de 1525 à 1612, sur l'emplacement d'une ancienne église dite de Saint-Pierre-aux-Bois, ainsi appelée parce cju'elle avait été bâtie alors au milieu d'un petit bois sohtaire où Saint-Merrv, abbé de Saint-Martin d'Autun, s'était retiré vers la fin du septième siècle, pour y finir ses jours dans la prière et le recueillement.

Eglise Saint-Jacques la Boucherie

A partir de son point de rencontre avec la rue des Lombards, la rue Saint-lLartin se continuait par la rue des Assis (ou des Arcis), et enfin par la vieille rue de la Planche-Mibret (ou Mibray) qui aboutissait au pont Notre-Dame.

A l'angle de la rue des Assis et de la rue des Ecrivains, se trouvait la vieille église Saint-Jacques la Boucherie flanquée de son admirable tour gothique qui, seule, nous est restée.

Aliénée en 1797 par l'administration du domaine national, l'église a été complètement démolie peu de temps après, et de nombreux débris des monuments de sculpture dont elle était ornée ont été recueillis au cours des travaux de nivellement de la rue de Rivoli, qiîi traverse une partie de l'ancien emplacement de la nef.

Derrière l'église cjui devait son nom au voisinage de la grande Boucherie installée à côté du grand Chàtelet et de 1' (( Apport Paris »,

fi) Germain Brice. — Livre II, p. 22.

situé à l'entrée de la rue Saint-Denis, ce n'étaient que des ruelles infectes et marécageuses portant les noms suggestifs de la rue de la Tuerie, rue de la Tannerie, rue de Vieille place aux Veaux, et enfin la petite rue de la Vannerie conduisant à la place de Grève.

Mais sur ces ruelles, la viabilité se trouva améliorée lorsque le ciuc de Gèvres eut obtenu de Louis XIV, en 1686, le privilège de construire entre le pont au Change et le pont Notre-Dame, des voûtes ouvertes sur la rivière par une série de grandes arclies, et supportant une série de maisons symétriques reliant les deux ponts.

La Seine s'était trouvée ainsi renfermée sur ce point, dans un carré formé par le pont au Change, le pont Notre-Dame la rue de la Pelleterie et le quai de Gèvrès.

Au nord de l'église Saint-Jacques la Boucherie, était la petite ruelle des Ecrivains, habitée par l'habile et patiente corporation des écrivains et enlumineurs.

Vers la fin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième, le plus célèbre d'entre eux avait été assurément l'illustre Nicolas Flamel, artiste de haut talent et de grande réputation, époux d'une bonne et sage bourgeoise, dame Pernelle. Son échoppe, aux vitrages de laquelle étaient exposées des pages remarquablement miniaturées, portait comme enseigne : La Fleur de Lys. Sa clientèle choisie se composait de riches bourgeois, de princes, et le roi Charles \', lui-même, lui avait fait exécuter une superbe Bible. Il était, d'ailleurs, très populaire.

Nicolas Flamel avait amassé avec son art, une belle fortune grossie outre mesure par les bonnes gens du cjuartier qui l'accusaient d'avoir obtenu du diable, par magie, le secret de la pierre pliilosopiiale.

Cette légende s'était accréditée à cause de ses bonnes œuvres et des largesses qu'il faisait aux hôpitaux et aux églises. Il avait notamment, consacré une forte somme à doter l'église Saint-Jacques dont il était notable paroissien, d'un petit portail sculpté clans le tympan duquel il s'était fait représenter agenouillé avec sa femme aux pieds de la Vierge.

Enfin, après sa mort survenue en 1418, il avait eu dans l'église, sa dalle tumulaire représentant son cadavre étendu, avec cette inscription :

De terre suis venu et en terre retourne

L'âme rens à toi IHS qui les péchés pardonne.

Le Grand Châfelet, la Grande Boucherie, L'Apport-Paris

A gauche de la tour Saint-Jacques et en face du Pont au Change, se dressait la masse énorme du Grand Chcâteiet, à la fois forteresse, prison et siège de la juridiction de la prévôté et vicomte de Paris.

De nombreux édits royaux avaient frécjuemment modifié et réorganisé l'étendue de cette juridiction.

Enfin, sous Louis XIV, toutes les justices particulières de la ville et de la banlieue furent définitivement supprimées et réunies à la justice royale du Châtelet dont la tâche se trouva considérablement accrue.

Après la réforme, le personnel du Châtelet comprenait :

L^n lieutenant-général civil, im lieutenant criminel, deux lieutenants particuliers, cinquante-quatre conseillers, quatre avocats du roi, un procureur du roi, huit susbstituts, un greffier en chef, de nombreux huissiers audîenciers dont un premier huissier audencier, près de cin-

quante commissaires, cent quinze notaires, deux cent trente procureurs, trois cent quatre-vingts huissiers à clieval, cent vingt huissiers priseurs, et cela sans compter les nombreux clercs, ni le personnel subalterne de geôliers et des tortionnaires chargés d'appliquer la question.

« Les prisons du Châtelet, à cette époque (1684), dit le bibliophile Jacob, étaient, comme toutes les prisons de Paris, aussi horribles qu'au seizième siècle, lorsque Clément Marot y composait son Enfer: elles n'avaient pas changé d'aspect, bien que le roi, dans sa fameuse ordonnance de 1670, eût dit: <( Nous voulons que les prisons soient saines et disposées de manière que la santé des prisonniers n'en soit point incommodée ». C'étaient des antres humides et ténébreux, où les détenus, entassés les uns sur les autres, s'apportaient et se communicjuaient des maladies de toute espèce. Les détenus pour dettes, les prisonniers civils et les criminels se trouvaient réunis dans une affligeante promiscuité. Le préau étroit et sombre, entouré de hautes murailles noires et nues, suffisait à peine à contenir un amas d'existences déclassées et insociables. Ce préau, long de 50 à 60 pieds sur 30 de large, renfermait quelquefois cinq cents prisonniers, qui n'y trouvaient pas même l'air respirable, car les bâtiments du Châtelet, n'aj^ant pas de fenêtres ni d'ouvertures extérieures, ne recevaient l'air que par en haut. Le Concierge de la prison se faisait un revenu de 20 à 25.000 livres sur les prisonniers cjui paj^aient un droit à leur entrée et à leur sortie, sans compter une cjuantité de petites redevances pour le loyer des meubles ou la nourriture. Le lieutenant de police, aussi bien que le lieutenant civil, ne devait compte à personne des arrestations qu'il faisait exécuter (i).

(Juant aux cachots du Châtelet, ils avaient une sinistre réputation : leurs noms, d'ailleurs, en disaient assez long à ce point de vue. On les appelait les Oubliettes, les Chaines, le Puits, la Grièche, la Boucherie, la Gourdaine, Barbarie, Gloriette, le Berceau, le Paradis, et enfin Fin d'Aise, Chausse d'Hypocras, sans parler de la Chambre de la Question, et de la Morgue où l'on entreposait les cadavres trouvés dans la rue ou dans la Seine.

Rappelons, enfin, que les jugements criminels rendus par le tribunal du grand Châtelet étaient exécutés soit en place de Grève où la potence était dressée en permanence, au commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Henri IV tout au moins, soit à la Croix du Trahoir, au coin de la rue de l'Arbre-Sec.

Le peuple, beaucoup moins sensible cjue de nos jours, était très avide de ces spectacles barbares qu'il recherchait avec un intérêt soutenu.

Ecoutons, d'ailleurs, le triste récit suivant du supplice de la roue subi par un malheureux patient, que nous a laissé l'abbé Sébastien Locatelli, au cours de son voyage en France (1664-1665).

Supplice de la roue. — Les gens qui tuent en trahison, les coupejarrets qui assassinent pour de l'argent, les meurtriers de grand chemin qui ont pris la bourse et la vie, et les autres criminels du même genre y sont condamnés.

Voici en quoi consiste ce supplice que subit en ma présence, le 3 décembre 1664, Jean Soldano de Bergame, pour avoir tué et assassiné son maître, à une demi-journée de Paris, en allant à sa maison de campagne.

(i) Institutions, Usages et Coutumes au XVII' siècle, par Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob), pages 317-318. — Firmin-Didot, éditeurs.

A trois heures, je me rendis au faubourg Saint-IIonoré, sur la petite place où ont lieu habituellement les exécutions capitales dans ce quartier. Là se trouvait préparé l'échafaud sur lequel était une grantle roue ferrée. Le pauvre patient, vêtu seulement d'un calec^on, y étant arrivé, on le lia par les pieds et les mains à quatre ciievilles de fer, comme l'apôtre Saint-André sur la croix. Puis le bourreau levant cette roue pesante verticalement, la laissa retomiîer deux fois pour briser le bras droit à deux places; il brisa de la même manière l'autre bras, puis les cuisses et les jambes. Cela fit huit coups en tout. Quand le roi accorde cette grâce, on donne au patient, sur le creux de l'estomac, un coup de plus cjui le fait mourir en moins d'une heure. Mais le malheureux Soldano n'eut pas cette faveur-là. On le retourna ensuite; on playa sur son derrière la roue à plat, et rej^liant sur la roue ses bras et ses jambes brisés, on les lia ensemble; puis on retourna la roue, et on le laissa ainsi vivant regarderie ciel, jusqu'à ce qu'il expirât dans les tortures. Jamais le coupable moribond n'est abandonné par les Pères Jésuites qui assistent les condamnés. Quelques patients, me dit-on, vécurent trois jours dans cet état. Je restai si bouleversé, et le cœur si rempli de compassion, que l'envie d'assister à de pareils spectacles ne me revint jamais. Elle me revint d'autant moins, cjue cette populace sans cœur et sans pitié accompagnait d'injures les coups du bourreau et l'excitait à les redoubler, peine bien cruelle pour le pauvre justicié (i).

Les pendaisons avaient lieu sur la place de Crève où la potence était dressée en permanence, notamment sous Henri 1\^ avons-nous dit, car le gibet de Montfaucon ne servait déjà plus pour ce genre d'exécution.

Quant aux exécutions secondaires <i qui n'entraînaient pas la mort », nous dit encore le bibliophile Jacob, elles se faisaient toujours aux halles devant le pilori. C'était là qu'on essorillait et qu'on mutilait, en cas de récidive, les voleurs et les filous c'était là qu'on les marciuait, au fer rouge, d'une fleur de lys, sur les épaules ou sur le front ; c'était là qu'on les battait de verges. Le pilori servait, comme de tout temps, à l'exposition publique des malfaiteurs, dans une sorte de cage de bois, tournant sur pivot, où la tête et les mains du condamné étaient seules visibles. (2).

Mais revenons au terrible Châtelet qui présentait, au débouché du Pont au Change, une double voûte formant comme une espèce de porte de ville.

Ce passage voûté longeait à droite, la cour de la Morgue. On passait ensuite devant la vieille petite chapelle de Saint-Leuffroy dépendant de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, et démolie en 1684 pour l'agrandissement des prisons.

La seconde voûte, à gauche, conduisait au carrefour de la rue Saint-Denis, appelé Apport-Paris (Porte de Paris). C'était un marché établi depuis un temps immémorial, à côté de la Grande Boucherie à l'ombre des tours du Châtelet, et du marché au poisson, comme l'indiquait le nom de rue Pierre-à-Poisson donné à l'abominable petite rue

(i) Voyage de France. — Mœurs et Coulumes françaises 1664-1665). Relation de Sébastien Locatelli, prêtre bolonais, traduite et publiée p.ir Adolphe Vautier. Paris, 1905. Alphonse Picard et fils, éditeurs, LXXIV, 348 pages, pp. 148, r49.

(2) Voir le liibliophile Jacob. — Institutions, Usages et Coutumes au XVIf siècle, p. J2;.

qui conduisait à la Vallée de Misère, au bas du quai de la Mégisserie, qui était tréquemment inondée.

A propos de la grande Boucherie dont nous venons de parler, rappelons que la fameuse corporation des Bouchers était l'une des plus anciennes et des plus puissantes communautés de la Ville, qui avait constitué une véritable républicjue autonome avec ses prérogatives et ses règlements spéciaux. Fondée en 1133, elle avait provoqué, sous Charles VI, de très graves désordres dans Paris, alors qu'obéissant aux ordres de l'écorcheur Caboche et de ses membres cités par Juvénal des Ursins, tels que les Goix, les Thibert, les Luilliers, les Saint-Yon, les Maillots, elle avait semé partout la terreur, pendant la terrible lutte des Armagnacs et des Bourguignons cjui avait mis Paris à feu et à sang.

Paris avant la construction de la place des Victoires et de la place ]'endôvie.

Remontons, maintenant, la rue Saint-Denis, la grande rue Saint- Penis, comme on l'appelait alors parce qu'elle était la plus bruyante et la plus encombrée des rues de Paris, dont la population changeait à chaque instant.

On trouvait d'abord à gauche, la rue et la place du Chevalier du Guet, et en face la rue d'Avignon où était le fameux cabaret de la Galère, célèbre, d'après Edouard Fournier, par les orgies dont il fut le théâtre.

Tout ce quartier de la rue et de la place du Chevalier du Guet, aussi bien cjue les rues avoisinantes, telles que la rue des Bourdonnais, faisant suite à la vieille ruelle Thibault-aux-Dez, la rue aux Febvres, qui avaient autrefois si mauvaise réputation, à cause des tripots et des mauvais lieux qu'on y rencontrait, s'était peu à peu assaini sous Louis XIV.

Ainsi, nous dit Edouard Fournier, le bon renom de ce quartier s'était si bien établi, que indépendamment des dames du grand monde on trouvait, dans cette foule allante et venante, quantité de gens de robe, de poètes, de médecins, qui habitaient ces rues ou venaient y visiter leurs amis.

N'est-ce, pas là la meilleure preuve de la sécurité de ces parages?

On pourrait, ajoute Edouard Fournier, en trouver une preuve certaine dans ce fait qu'un homme aussi paisible que Gui-Patin, après avoir longtemps habité la place du Chevalier-du-Guet (i), avait choisi comme son dernier retrait de savant, un logis de la rue des Bourdonnais, où il était venu mourir (1672).

Cette rue des Bourdonnais était, d'ailleurs, fréquentée par les dames du monde qui venaient y faire leurs emplettes de velours, de taffetas, de draps de soie et d'or, et se rendaient ensuite à la rue aux Febvres pour y acheter leurs guipures et leurs dentelles.

Continuons encore la rue Saint-Denis, et après avoir franchi la rue assourdissante de la Heaumerie, occupée par des chaudronniers et

(i) Le 13 Décembre 1650, le savant docteur Gui-Patin écrivait, en effet: « Je vais demeurer dans la place du Chevalier du Guet, joignons le logis de M. Méron, Maître des Comptes ». — Quelques mois après, dans sa lettre du 24 Janvier 1651, il parlait de Temménagement de ses in-folio, dont 1600 étaient déj4 en ordre. ■ — Le 21 Avril suivant, toute l'installation était terminée. (Voir Edouard Fournier. Paris démoli. — Introduction).

des fabricants d'armures, nous rencontrons la fameuse rue des Lombards, ainsi appelée parce que c'était là que s'étaient autrefois concentrés plus spécialement les banquiers, usuriers et prêteurs sur gages, avides exploiteurs du peuple qui ne les aimait guère et qui avait pris l'habitude de les comprendre tous, sous la désignation générique de (( Lombards » parce cju'ils étaient, pour la plupart, d'origine italienne.

Après la rue des Lombards, on remarquait h gauche de la rue Saint-Denis, l'église Sainte-Opportune, fondée depuis de longues années, sous le nom de Basilique Notre-Dame des Bois, parce qu'elle avait été bâtie dans une petite forêt s'étendant alors jusque sur les bords de la Seine. Elle avait reçu plus tard le nom de Sainic-Opporlunc à cause des reliques de cette sainte, aniMi'nnc abbesse de Wontreuil en Normandie qui y avaient été transportées. Cette église était l'une des quatre collégiales qui dépendaient de l'Archevêché. Elle est représentée sur le plan Gomboust, flanquée de son cloître.

Après la rue des Lombards, on trouvait la rue Troussevache, et, en face de cette dernière, la rue de la Eerronnerie qui longeait !e cimetière des Innocents et aboutissait à la rue Saint-Honoré, sur la place aux Chats, située au point de rencontre de la rue de la Lingerie et de la rue de la Chaussettene

Nos ancêtres ne s'offusquaient nullement du voisinage immédiat du charnier des Innocents. A un moment donné, pendant le moyen-âge, on avait élevé dans le cimetière même, et adossé au charnier, un théâtre sur lequel on représentait avec des costumes ad hoc, la Danse macabre où l'on vovait la Mort mener la sarabande des vivants, depuis le pape juscju'au plus misérable gagne-denier.

C'est aussi dans le cimetière, que des marchandes accortes vendaient aux coquettes, des garnitures de téfc qui étaient très recherchées.

Ce singulier rapprochement méritait, au moins, d'être signalé.

Rue de la Ferronerie — Assassinat de Henri IV.

Rappelons encore, à propos de la rue de la Ferronnerie dont nous venons de parler, qu'un certain nombre d'habitants du cjuartier des Halles ont émis, à diverses reprises, le vœu, d'ailleurs très légitime, qu'une plaque commémorative indiquât le lieu précis où Henri IV fut assassiné le 14 mai 1610, par Ravaillac.

Malheureusement, la réalisation de ce vœu a paru, jusqu'à présent, sinon impossible, du moins très difficile, en raison des transformations opérées dans ce quartier.

Cette question a notamment donné lieu à une très intéressante discussion de la part des membres de la Commission du Vieux-Paris, dans la séance du 12 février 1903.

L'un des membres de cette Commission, l'érudit .M. l'^dpar .^lareuse, faisait remarquer que si l'on savait que le roi Henri IV se rendait à l'Arsenal pour y rendre visite à Sully, lorsque son carrosse fut arrêté par un encombrement de voitures, dans la rue de la Ferronnerie, en quittant la rue Saint-Honoré, il serait très difficile de déterminer aujourd'hui au droit de quelle maison se trouvait exactement le carrosse, l'extrémité de la rue de la Ferronnerie à sa rencontre avec la rue Saint-Honoré, ayant été détruite par le percement de la rue des Halles.

C'est donc sur la voie publique que se trouve aujourd'hui l'emplacement recherché.

D'autre part, la difficulté se complique de ce que la rue de la Ferron-

ncrie, elle-même, a été élargie et redressée en 1660, lors de la démolition des baraques appuyées au charnier des Innocents.

Dans ces conditions, la Commission avait dû se borner à émettre le vœu qu'il fût posé, sur le sol du terre-plein situé rue des Halles, entre la rue de la Ferronnerie et la rue des Déchargeurs, une plac^ue portant cette inscription, rapjjelant le lieu de l'assassinat:

14 Mai i6ro.

Le musée Carnavalet possède, en effet, une plaque commémorative en marbre, apposée en 1660, sur la maison qui était autrefois située à l'extrémité de la rue de la Ferronnerie.

Ouoi qu'il en soit, la question est restée sans solution jusqu'à ce jour.

Eglise ilcs Saints-Innocents. — Après avoir dépassé la rue de la Ferronnerie, on trouvait, à gauche, dans la rue Saint-Denis, et à côté de la fontaine des Innocents, une église de moyenne grandeur, aujourd'hui disparue. Cette église, dont la construction remontait au XIII' siècle, renfermait plusieurs monuments funéraires, entre autres, nous dit M. de Guilhermy, le tombeau et la statue de bronze que le roi Louis XI avait consacrés, en 1466, à la mémoire de sœur Alix la Bourgotte, morte recluse après un emprisonnement volontaire de plus de cjuarante ans. Jean de France, duc de Berry, affectionnait l'église des Saints-Innocents ; il y avait même choisi sa sépulture, avant la fondation de sa Sainte Chapelle de Bourges. Ce fut lui Cjui fit sculpter au portail, en 1408, l'histoire des Trois vifs et des Trois morts, si ]Dopulaire à cette époque. Des inscriptions en rimes françaises explicjuaient l'allégorie, et rappelaient les paroles cjue les per!;'onnages devaient s'adresser mutuellement sur la fin de toutes choses. La même histoire est représentée par une curieuse peinture, Cjui date aussi du xv" siècle, dans la chapelle de la Trésorerie, en l'église autrefois abbatiale de la petite ville de Saint-Ricjuier (i).

Continuons encore à remonter la rue Saint-Denis, et nous trouvons à notre gauche, d'abord la rue aux Fers qui aboutissait à l'extrémité de la rue de la Lingerie et près du Marché aux Poirées, puis la rue de la Cossonnerie, et la rue des Prescheurs qui mérite de retenir un instant notre attention.

La maison cjui était située au coin de la rue Saint-Denis n° 83 et de la rue des Prêcheurs, portait un poteau cornier figurant un arbre de Jessé, c'est-à-dire l'arbre généalogique du Christ, dont la représentation a été l'une des plus fréquentes et des plus gracieuses compositions du moyen-âge.

Cet arbre est aujourd'hui conservé au musée Carnavalet, et voici la description qui en a été faite par M. Cliarles Sellier le 8 février 1900, devant les membres de la Commission du Vieux Paris dont il fait partie :

(( On voit, au bas, le vieux Jessé, autrement Isaï, le père de David ; de sa poitrine sort un tronc vigoureux, dont les branches se terminent en calice de fleurs d'où sortent les rois de la tribu de Juda, ancêtres du Christ. Au sommet, figure la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras, sous un dais à pinacle gothicjue.

L'exécution de ce dais, à en juger par les détails architectoniques

(i) Voir Itinéraire archéologique de Paris par M. F. de Guilhermy. — Vve A. Morel et C", éd. i vol. pp. 223 et 224.

que l'on y remarque, tant que par les costumes de l'œuvre, paraît remonter à la lin du xv° siècle.

Mais, en dehors de l'intérêt qui s'attache à cette œuvre, d'autres souvenirs la rendent plus précieuse encore, en raison du passé qu'évoque le milieu où elle était placée.

Cette vieille rue des Prêciieurs, bien réduite aujourd'hui, reliait l'artère maîtresse qui s'appelait la rue Saint-Denis, aux anciens Champeaux, situés .sur l'emplacement actuel des Halles.

Il est bon de rappeler qu'une partie de ce territoire des Champeaux (campelli ou Petits-Champs) a\ait été achetée par Louis VI, le Gros, au prieuré de Saint-Denis de la Chartre, pour y établir un marché.

Plus tard, Philippe-Auguste avait fait entourer ce marché de murs et l'avait protégé par deux galeries couvertes. 11 avait ensuite fait transférer dans cette enceinte la foire Saint-Ladre rachetée à la léproserie de Saint-Lazare, puis il avait fait in\iter presque lous les corps de métiers a venir y vendre leurs marchandises, sur lesquelles le Trésor royal percevait certains droits.

D'une manière générale, on peut dire que ce territoire des Champeaux englobait les Halles actuelles, l'ancien cimetière des Innocents et se terminait au couvent des Filles pénitentes de la rue Saint-Denis dont l'église était placée sous le vocable de Saint-Magloire.

Il était compris dans la censive de plusieurs seigneuries, celles du roi, de l'évêque de Paris, des chapitres de Sainte-Opportune et de Notre-Dame, de l'évêque de ïhérouanne et du prieuré de Saint-Martindes-Champs (i).

(Juant à cette pauvre petite rue des Prêcheurs, elle a été énormément réduite par la pioche des démolisseurs. Au lieu de se prolonger comme au dix-septième siècle, avec ses quarante maisons d'alors, depuis la rue Saint-Denis jusqu'à la rue des Piliers des Potiers d'étain, en face du Filon, c'est-à-dire à peu près à la hauteur de la rue Pirouette actuelle, elle s'est trouvée réduite lors de l'extension des Halles en 1853 et 1854, à ses dix maisons actuelles ne dépassant pas la rue Pierre-Lescot.

La savante et très intéressante communication de M. Charles Sellier était appuyée de la nomenclature exacte et complète des quarante maisons de la rue des Prêcheurs existant au commencement du dixhuitième siècle, d'après le Terrier du roi (2) établi vers 1703, avec l'indication de leurs ciuotités respectives de cens à payer chacjiie anné' au roi, le jour de la Saint-Rémy:

Voici cette nomenclature :

Indépendamment de son enseigne, chaque maison est désignée par un numéro d'ordre correspondant au numérotage porté sur le plan qui accompagne cette partie du dit terrier.

I. — Maison et bouticiue où est pour enseigne appliquée contre le mur t'imagc de Saint-Louis et où pend celle des Gros raisins, faisant le coin de la rue des Prêcheurs, en entrant à droite par la rue Saint- Denis, et appartenant au sieur Jacques Carrier, écuyer, conseiller du roi et trésorier général de France à Orléans, cjui en a passé déclaration le 21 août 1702. — Ci 2 sols i denier.

2. — Maison à l'enseigne de la Levrette rouge, qui a son entrée par la rue Saint-Denis, au n° 389, et sa sortie rue des Prêcheurs n" 2,

(i) Voir Sauvai T. I, p. 69. — Piganiol de la Force. — T. III, p. 281, 282. — Jaillot T. II. — Quartier des HaUes. — Procès-verbaux de la Commission du Vieux Paris: Année 1900, page 15.

(2) .\rcliives nationales 9' 1099.

appartenant aux demoiselles de Saint-Onier de Trouves et Herbinot, qui en ont passé déclaration le 2g décembre 1669. — Ci 2 s. id.

3. — Maison et boutique à l'enseigne du Cheval noir, appartenant au sieur Hector Le Clerc, marchand, bourgeois de Paris, qui en a passé déclaration le 13 février 1702. — Ci 15 d.

4. — Maison à grande porte carrée, à l'enseigne de la Tête noire, appartenant au sieur Brullé, qui en a passé déclaration le 23 avril 1688. — Ci 15 cl. t.

5. — Maison et boutique appartenant à la dame i3anfreville (sans plus).

6. — Maison et bouticjue à l'enseigne de la Côte de baleine, appartenant à la dame Brandon, y demeurant en consorts. Jean Brandon, bourgeois de Paris, et son épouse Jeanne Brandon, en avaient passé déclaration le 7 août 1659. — Ci 5 s.

7. — JMaison à grande porte carrée, à l'enseigne de la Croix verte, appartenant à la veuve Matière y demeurant. Etienne Matière, maîtretapissier, et Jacques Tacqueville, valet de garde-robe ordinaire de Monsieur, frère du roi, en avaient passé déclaration, chacun pour moitié, le 28 décembre 1668. — Ci 2 s. 3 d.

8. — Maison et boutique à l'enseigne de VEspérance, appartenant à la dame Saussay. Guillaume Houssoys, marchand, beau-irère de la dame Saussay, tant en son nom c^ue comme tuteur des enfants mineurs de lui et de leue Florence Hubert, sa femme, en avait passé déclaration le 31 décembre 1667. — Ci I obole parisis.

9. — Maison et boutique où était autrefois pour enseigne VEcu de licauvais et, à présent la Tinette appartenant aux sieurs Paul et André Vérany de Varennes, frères, marchands joailliers, cjui en ont passé déclaration le 17 octobre 1702. — Ci 6 s. 3 d.

10. — Maison à l'enseigne du Boisseau d'or, laquelle a son entrée rue de la Chanverrerie (i) appartenant à Messire Jean-Pierre de Maridat, conseiller au parlement de Metz. Le dit de Maridat et son épouse Anne Poquelin en ont passé déclaration le 28 mai 1701. — Ci. . i s. 6 d.

11. — Maison à porte cochère, à l'enseigne l'image Saint-Charles, lacjuelle a son entrée rue de la Chanverrerie, apprutenant au sieur de Faverolles et consorts. Jean de FaveroUes, sieur de Montreuille, et Jacc}ues le Sueur bourgeois de Paris, au nom et comme tuteur des enfants mineurs de feu Antoine Parât, écu\er, lieutenant-colonel du régiment d'Artois, et de IVLarie Angélique de Faverolles, sa femme, en ont passé déclaration le 20 novembie 1701. — Ci 15 d.

12. — Maison à porte cochère, laquelle a aussi son entrée, rue de la Chanverrerie, appartenant à Ph. Pecoil écuyer, sieur de Villedieu, qui en a passé la déclaration le 6 décembre 1701. — Ci. .12 s. 6 d.

13. — Maison et boutique à l'enseigne de la Croix blanche, appartenant à la veuve Braconnier. Antoine Braconnier, juré porteur de grains es ports et place de Grève à Paris, et ALirie Mesnage, sa femme, en avaient passé déclaration le 2g décembre 1667. — Ci 8 d. t"

14. — Maison à porte cochère à l'enseigne de la Pomme de Pin, laquelle a son entrée rue de la Chanverrerie, appartenant au sieur Gabriel de Villeneuve et à sa sœur. Leur père, Jacques Gabriel, architecte ordinaire des bâtiments du roi, en a passé déclaration le 5 juin 1703. — Ci 12 d. p".

(i) Cette rue, ainsi nommée parce qu'on y vendait du chanvre et de la filasse a été absorbée en 1838, par la rue Rambuteau.

15. — Maison et boutique où était autrefois l'enseigne de la l'ucclle tenant une licorne et à présent la Petite Hotte, faisant le coin de la rue Mondétour et appartenant au sieur Langlois de Compis, maître dflfe comptes. Son père, Michel Langlois, avocat en la cour, en avait passé déclaration le 25 juillet 165g. — Ci 2 d. p'.

16. — Maison et boutique à l'enseigne Samson Fortin, faisant l'autre coin de la rue Mondétour et appartenant au sieur Souet, payeur des rentes. Sa mère Barbe Conian, veuve de feu Jacques Souet, maîtrerôtisseur, son père, en avait passé déclaration le 15 décembre 1673. — Ci 22 sols ob. p".

17. — Maison et boutique à l'enseigne du Prêcheur, laquelle a aussi son entrée rue Mond'etour, appartenant au sieur Faunelay, dont le père Marie Faunelay, marchand bonnetier, en avait passé déclaration le 24 août 1667. — Ci 23 d. p'.

iS. — Alaison et boutique à l'enseigne de V Aigle impériale, appartenant au sieur Perrier et consorts. Anne Dionis, veuve de Pierre Perrier, marchand drapier, bourgeois de Paris ; Pierre Perrier, conseiller du roi, receveur général et payeur des rentes à l'Hôtel de Ville; J. B. Perrier, ancien conseiller du roi, trésorier de l'hôtel et grande prévôté de France; François Perrier, avocat au parlement; Constantin Perrier, marchand drapier ; François Desplaces, marchand, à cause de Denise Perrier, sa femme; et Noël Mehon aussi marchand, à cause d'Fdmée Denise Perrier, sa femme, en ont passé déclaration le 24 janvier 1702. — Ci 2 s. 4 d.

ig. — Maison et bouticjue à l'image de Saint-Louis, faisant le coin de la rue des Prêcheurs et de la rue des Piliers-des-Potiers-d'étain (i), appartenant aux religieux de la Charité de Paris et aux héritiers de Louis Pineron, avocat au parlement. — Ci 2 s. p.

20. — Maison et boutique à l'enseigne des Trois rois, faisant l'autre coin de la rue des Prêcheurs et de la rue des Piliers-des-Potiersd'étain, appartenant au sieur Richebraque, chihrurgien-major des carabiniers du roi, juré expert bourgeois de Paris, cjui en a passé déclaration le 31 mars 1702. Ci g d. t'.

21. — Maison et boutique à l'enseigne du Treillis, appartenant à Pierre Papillon, marchand, bourgeois de Paris, qui en a passé déclaration le 12 février 1702. Ci 4 s. 2 d.

22. — Maison et boutique à l'enseigne de La Sellette, appartenant au dit Papillon, cjui en a passé déclaration le même jour. Ci 15 d.

23. — Ahiison et boutique à l'enseigne du Petit Saumon, appartenant au dit Papillon, qui en a passé déclaration le même jour. Ci 15 d.

24. — Maison et bouticjue à l'enseigne du Grand Sau^non, appartenant au sieur Eustarhe de Chaumont, bourgeois de Paris, y demeurant, qui en a passé déclaration le 21 février 1702. Ci 6 s. 3 d.

25. — Maison à grande porte carrée et boutique où était ci-devant l'enseigne de la Tête de Mouton, et à présent les Trois Marteaux, appartenant k Guillaume Dautel, marchand, bourgeois de Paris. Ci 15 d.

26. — Maison à porte cochèrc et boutique, anciennement appelée la Maison des Singes, où est à présent pour enseigne, Notre-Damedes-Smges, appartenant à la veuve Baquet et au sieur Baquet, son fils, Geneviève Bézard, veuve de Etienne Baquet, pourvoyeur de Mme la

(i) Rue supprimée par Décrets du 10 Mars 1852 et 21 Juin 1854 pour Tagrandissement des Halles.

Dauphine, et Nicolas Baquet, pouivo veiir de la maison du roi, en ont passé déclaration le 3 février 1702. — Ci 7 d. ob.

27. — Maison à porte cochère à l'enseigne du Coq, appartenant au sieur Pierre Boucher, marchand teinturier, cjui en a passé déclaration le 30 septembre 1701. Ci 12 s. 10 d.

2S. — Maison et bouticiue à l'enseigne de la Croix de fer, appartenant au sieur Robert Aufroy. Ci 5 d. t.

29. — Maison et boutique à l'enseigne de la Corne de Cerf, appartenant aux Chartreux.

30. — Maison à grande porte carrée et boutique à l'enseigne de l'Epéc de bois appartenant à la' veuve Clément. Guillaume Clément, écuyer, sieur de V'inière, à cause de M"" de Launey, sa femme, en avait passé déclaration le 2 août 165g. Ci 12 d.

31. ^ Maison et Ijoutique à l'enseigne du Pilon d'or, appartenant à Jacques François Mallet, procureur au Châtelet de Paris, cjui en a passé déclaration le 31 mars 1703. Ci 8 d.

32. — Maison et boutique où étaLt autrefois l'Image Saint-Simon, Saint-Jude et le Jardin de Portugal, appartenant à la société de Sorl)onne et au sieur Dalmas et consorts, qui en ont passé déclaration le 29 décembre 1702. — Ci 9 d. maille obole.

33. — Maison et boutique où était autrefois l'enseigne de l'Empereur et à présent la Bouteille, appartenant au sieur Salo. Marguerite VioUe, veuve de feu Jacciues Salo, chevalier, seigneur de Beauregard, conseiller du roi en ses conseils et en sa cour de parlement, mère dudit Salo, en avait passé déclaration le 23 septembre 1660. Ci 15 d. t.

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