‹ Paris sous Louis XIVChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Rive droite

Hôtel royal S'-Paui. — Hôtel de Sens. — Le Couvent des Célestins. — La Bastille. — Hôtel Lesdiguières. — Palais des Tournelles. — La Place Royale. — Les environs de la Place Royale et le quartier des Âlarais; hôtels Carnavalet, Lamoignon, Chavign}-, Sully, Mavenne, Beauvais, Deffiat, d'O, de la Trémouille, de la rue de Chaume, de Xinon de Lenclos, la maison de AL et Aime Scarron. ^- Mlle de Scudéry et les dernières Précieuses. — Le Temple. — Porte Saint-Martin. — Eglise Saint-Nicolas des Champs. — Eglise Saint-Julien des Ménétriers^ — Les rues aux Uues et Quincampoix. — Eglise Saint-Merrv. — Eglise Saint-Jacques et de la Boucherie. — Le grand Châtelet, la grande Boucherie, l'Apport Paris. — Paris avant la construction de la place des Victoires et de la place Vendôme. — Place des Victoires. — Le quartier du Louvre: Palais du Louvre, le Carrousel, le palais des Tuileries, les Feuillans, les couvents des Capucins et de l'Assomption, hôtel et place du Palais Royal. — Quartier Saint-Roch. — La place Vendôme. — Rue de la Chaussée-d'Antin. — Les Porcherons et le Cabaret Ramponneau. — Coup-d'œil sur les faubourgs de la rive droite; folies et petites maisons au dix-huitième siècle.

(i) Cette lettre, que Voltaire écrivait le 24 Août 1768, à l'architecte Guillaumor,

e-.T reproduite dans la savante Notice de M. de Boislisle, sur la Place de Vendôme,

publiée dans la collection des Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de ('Ile de France. — T. XV. p. 107.

D'après les constatations formulées dans les chapitres qui précèdent, nous pouvons dire que tandis que la Cité appartient à riiglise représentée par l'Evêque, la Rive gauche est le domaine exclusivement réservé à l'étude et ;i la science, dont elle est toujours, malgré certaines imperfections de détail, le foyer rayonnant.

Tout autre est le caractère de la Rive-droite. Ici, c'est le bruit, le mouvement, le tumulte, provoqués par la suractivité fiévreuse du monde des affaires, du négoce, qui se manifeste sous toutes les formes, et notamment par la circulation prodigieuse d'une population agffée et bruyante dont les efforts sont constamment inspirés par les nécessités impérieuses de l'âpre lutte pour la vie. Cette remarquable activité a, d'ailleurs, été de tout temps l'un des traits distinctits de la laborieuse population parisienne.

Là, aussi, sont les -maisons des riches financiers, les beaux hôtels de la noblesse, les riches monuments, les promenades aristocratiques, etc.

Nous allons maintenant passer en revue les différents quartiers de la Rive droite, en commençant tout d'abord par ie quartier Saint- Paul où se dressait autrefois ie superbe hôtel royal bâti par Charles V.

L'Hôtel royal Saint-Paul

Lorsque, vers la fin du quatorzième siècle, le roi Charles V avait définitivement abandonné le vieux Palais de la Cité, il était allé habiter le magnifique hôtel Saint-Paul qu'il avait fait construire sur les bords de la Seine, pour en faire, d'après les termes de l'iidit de 1364, <( l'hôtel solennel des grands ébattements. »

Suffisamment protégée par le voisinage de la puissante forteresse de la Bastille, la nouvelle résidence royale n'avait pas besoin de revêtir le formidable appareil des anciens châteaux-forts de l'époque troublée du moyen-âge.

Elle consistait en une série d'hôtels princiers entourés de cours et de jardins et occupant un emplacement considérable entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, du Petit-Musc et la berge de la Seine, devant le port Saint-Paul, constamment encombré de bateaux.

Les jardins n'étaient pas, comme les nôtres, décorés de statues et de fleurs; ils étaient plantés d'arbres fruitiers, de treilles, etc. On y voyait, en outre, des volières, des poissonneries, des bains, des étuves, des colombiers et enfin une ménagerie renfermant des animaux féroces.

Les nombreux appartements dont se composait l'hôfel Saint- Paul étaient d'un luxe et d'une richesse inouïs ; la chambre de parade de chacun d'eux était d'une somptuosité rare.

La cour la plus vaste était la cour des joutes. C'était là que les chevaliers s'exerçaient à rompre la lance.

Tous les jeux étaient, d'ailleurs, en honneur à l'hôtel Saint- Paul, notamment le mail et la paume, très en faveur à cette époque.

Au commencement du dix-septième siècle, il ne restait plus rien de l'ancien Palais de Charles V, dont les bâtiments avaient été aliénés de 151g à 1551. Quelques noms de rues rappelaient seulement son existence, comme les rues Saint-Paul et rue Neuve-Saint-Paul, des Lions, Beautreillis, de la Cerisaie. L'église SaintT^iul, elle-même.

détruite pendant la Révolution, a été remplacée, depuis, comme église paroissiale, par l'église Saint-Louis des Jésuites, sa voisine. Derrière le cimetière de cette dernière église, se trouvait le couvent des Filles de l'Ave Maria, qui occupait l'espace compris entre la rue des Jardins-Saint-Paul et la rue du Fauconnier.

Hôtel de Sens

N'oublions pas de mentionner ici le superbe hôtel de Sens qui se dresse majestueusement au carrefour des rues du Fauconnier, du Figuier et de la Mortellerie. Cette ancienne demeure seugneuriale avait été la propriété des archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu'en 1623, date de l'érection du siège parisien en archevêché. Elle avait été construite en 1475, par le prélat Sénonais Tristan de Salazar, renommé par ses goûts artistiques et fastueux.

On admire encore aujourd'hui avec étonnement ce rare et glorieux vestige d'une époque déjà bien lointaine, qui a survécu à toutes les vicissitudes de la vie parisienne à travers les siècles, et qui, quoique tombé comme tant d'autres monuments, entre les mains profanes de l'industrie plébéienne a encore conservé son grand air de demeure patricienne.

Depuis trop longtemps déjà, les artistes et les admirateurs du passé sont en instance auprès de l'édilité parisienne pour empêcher qu'un jour, peut-être prochain, une banale maison de rapport ne vienne jeter bas et remplacer ces deux belles tourelles d'angle et ce splendide portail donnant sur un porche voûté aboutissant à la cour où un élégant donjon dorriine la tour d'escalier.

Malgré l'indifférence apparente des pouvoirs publics, nous espérons quand même qu'on ne voudra pas laisser disparaître un monument de cette importance, que tant de souvenirs rattachent à îla grande Cité.

Bornons-nous à rappeler, à ce propos, les deux faits suivants :

Le jour de l'entrée solennelle de Henri IV à Paris l'hôtel de Sens était occupé par le cardinal-archevêque de Paris, Pellevé, violent ligueur, qui, malade dans son lit, mourut en s'écriant, dans un accès de fièvre chaude, « Qu'on le prenne, qu'on le^prenne! »

Or, à ce moment même, on célébrait à Notre-Dame, un grand Te Deiini en l'honneur du nouveau roi. C'était le 22 Mars 1594.

Quelques années plus tard, la reine Margot, femme divorcée de Henri IV, après s'être échappée du château d'Usson oij elle était retenue prisonnière, en montrant à son geôlier son bras qu'elle avait encore fort beau malgré ses cinquante-deux ans, était venue s'installer au mois d'Août 1605, à l'hôtel de Sens qu'elle avait l'intention d'habiter pendant tout le temps que dureraient les travaux de construction de l'hôtel qu'elle faisait édifier rue de Seine, sur les terrains du Pré aux Clercs.

Ce fut pendant ce séjour à l'hôtel de Sens, que l'ex-reine était parvenue à exciter la jalousie féroce de ses deux jeunes pages, à peine âgés de vingt ans, Dat de Saint-Julien et Vermond, qui se disputaient ses faveurs. Le premier ayant paru un instant le préféré, son rival le tua d'un coup de pistolet le 5 Avril 1606, au moment où la reine rentrait du couvent des Célestins où elle était allée entendre la messe.

Deux jours après, la tête du meurtrier était abattue par la hache du bourreau, sur un échafaud dressé devant l'hôtel de Sens et en

présence de la reine qui, après l'exécution, fit hâter le plus possible les travaux de son hôtel de la rue de Seine qu'il lui tardait d'habiter pour faire oublier le scandale provoqué par son équipée de vieille coquette en mal d'amour.

En attendant, elle alla se réfugier, pendant quelque temps, au village dlssy, jusqu'à la ch'sparition complète du (( vutu%'iiis air » C|ui avait déterminé une épidémie dans Paris.

11 existait, aussi, non loin de l'iiôtel de Sens, l'hôtel du financier l^a Vieuville, qui bien délabré depuis qu'il est tombé entre les mains de l'industrie, se voit encore aujourd'hui h l'angle de la rue et du quai Saint-Paul.

Le Couvent des Célestins

Signalons encore que toute la partie orientale de l'hôtel Saint- Paul était longée par la rue mal famée du Petit Musc où pullulaient des filles, u folles de leur corps, » attirées par la présence des seigneurs de la Cour. Mais, par contre, cette compagnie constituait un étrange voisinage pour le monastère des Célestins qui s'élevait de l'autr* côté de la rue, et en face du Palais du roi.

Ce très important monastère fondé en 1365, par Charles V et qui avait reçu, en outre, de nombreuses et considérables libéralités du prince Louis, duc d'Orléans, frère du roi, était un des plus riches de France. Il était surtout particulièrement remarquable par la somptuosité des monuments funéraires renfermés dans son église qui ne le cédait sous ce rapport qu'à l'église abbattiale de Saint-Denis, Son cloître, réédifié au seizième siècle (1539 à 1559), était également l'un de plus beaux de Paris.

Derrière le couvent des Célestins, s'étendaient le grand et le petit ylr^cjia/ qui occupaient toute la partie de l'enceinte comprise entre la Seine et la forteresse de la Bastille.

La Bastille.

lille constituait, certes, un remarquable monument, cette formidable Bastnie-Saint-Antoine qui se composait de huit grosses tours rondes reliées entr "elles par de hautes courtines, et munies d'une puissante artillerie.

Commencée en 1369, sous Charles V, par le prévôt Aubriot, pour servir de défense, et terminée en 1382, elle avait été transformée plus tard en prison d'Etat et renferma de trop nombreuses victimes du pouvoir absolu.

Prise et détruite par le peuple de Paris le 14 juillet 1789, elle a laissé après elle une sinistre renommée, rappelant la triste et malheureuse époque des lettres de cachet et des détentions arbritraires.

Hôtel Lesdiguières.

La Bastille était contigiie, d'une part, à la Porte Saint-Antoine, qui séparaft la rue Saint-Antoine du faubourg Saint-Antoine, et, d'autre part, au somptueux hôtel Lesdiguières, appelé alors Desdiguières, qui s'étendait jusqu'à la rue de la Cerisaie.

Cet hôtel situé à l'entrée de la rue Saint-Antoine, avait été construit par Sébastien Zamet, fils d'un cordonnier de Lacques, qui,

après avoir fait tous les métiers, était devenu grand financier, et, dit la chronique « seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus, péchés en eau trouble pendant les guerres civiles. »

Ce fut dans cet hôtel où elle était descendue en 1599, pendant un séjour qu'elle était venue faire à Paris, en vue des préparatifs de son mariage projeté avec Henri IV, que la bel-le Gabrielle d'Estrées, récemment créée duchesse de Beauford, eut l'imprudence d'accepter des» mains de Zamet, lui-même, un fruit, dit-on empoisonné, après l'ingestion duquel elle s'en fut mourir affreusement défigurée par un mal subit et mystérieux, dans la maison de Mme de Sourdis, au cloître Saint-Germain l'Auxerrois, où elle s'était fait transporter précipitamment.

list-il bien réellement certain que le florentin Zamet ait empoisonné la belle Gabrielle?

C'est là une énigme de l'histoire.

Quoi qu'il en soit, moins de deux années après, Henri IV épousait l'italienne Marie de MédéTis, qui, une fois reine de France, devint une hôte assidue de Sébastien Zamet chez lequel elle n'éprouva Jamais le moindre malaise, bien qu'elle eût, maintes fois, accepté rho.spitalité chez lui et pris part à ces collations!...

Après Zamet, l'hôtel était passé au duc de Lesdiguières, connétable de France, dont il avait conservé le nom en devenant plus tard la propriété du duc de Villeroy.

On remarquait dans le jardin de l'hôtel, une petite pierre tombale érigée au temps de la famille Lesdiguières, et portant cette curieuse et touchante épitaphe :

Cy gist une chatte jolie.

Sa maîtresse qui n'aime rien

L'aima jusqu'à la folie.

Pourquoi le dire? On le voit bien.

Cette chatte avait appartenu à Marguerite de Gondi, veuve de F'rançois de Créquy, duc de Lesdiguières.

Palais des Tournelles.

Après le morcellement de l'Hôtel Saint-Paul, la résidence royale avait été transportée au merveilleux palais des Tournelles qui n'était séparé de l'hôtel Saint-Paul que par la rue Saint-Antoine.

A la tin du cjuatorzième siècle, ce palais avait d'abord, servi de demeure au chancelier Pierre d'Orgemont, et c'est là qu'était mort en 1393, '^ ''O' d'Arménie, Léon de Lusignan, qui était venu chercher asile en F'rance.

Les bâtiments dont il se composait étaient surmontés d'un nombre prodigieux de petites tourelles fines, gracieuses, élégantes, que l'on appelait alors des Tournelles, d'oij est venu le nom donné au Palais.

Le duc de Bedford, régent du royaume de France pendant la dénomination anglaise, avait fait agrandir et embellir l'édifice que Charles V II avait adopté comme résidence dès sa rentrée à Paris, et qu'habitèrent plus tard François I" et Henri IL

Mais après la mort de ce dernier roi tué accidentellement par son capitaine des gardes Montgomery, dans un tournoi qui s'était donné le 10 juin 155g sur une lice spécialement dressée rue Saint-Antoine,

— S'entre l'extrémité du Palais et la Bastille, sa veuve, la reine Catherine de ivlédicis, avait déclaré que le séjour de ce palais lui était devenu odieux et qu'il lui était impossible de continuer à l'habiter.

Ce ne fut cependant qu'à la suite de ses instances pressantes et réitérées, que le roi Charles IX se résolut à prescrire par lettres patentes du 28 janvier 1563, la démolition et la mise en vente du vieux et superbe logis royal.

Mais les mesures d'exécution avaient bien tardé à venir en raison des guerres de religion et des troubles de la iJgue, qui avaient détourné l'attention des rois de France Charles IX et Henri III.

La Place Royale.

Quoi qu'il en soit, à l'avènement de Henri IV, les bâtiments du vieux Palais des Tournelles tombaient en ruines et un marché aux chevaux s'était même déjà installé dans le parc où l'on ne voyait que dépôts de fourrage et tas de fumiers, tandis que, dans le quartier des Marais tout voisin et appelé à devenir le centre aristocratique le plus recherché de Paris, les hôtels à la mode s'élevaient de toutes parts.

La partie orientale du Palais touchant aux remparts, fut morcelée et vendue, et devint la rue des Tournelles. Le lotissement des terrains eut lieu en 1604.

Le reste était devenu, sous l'action de Henri IV et de son grand ministre Sully, la place Royale.

Dans la pensée première du roi, cette place était destinée à constituer un centre industriel important, devant comporter des manufactures d'objets de luxe à l'usage de la noblesse de robe et d'épée qui devait habiter les somptueux logis entourant une nouvelle grande place pubhque.

Ce sont, d'ailleurs, ces conditions qui avaient été spécifiées dans les Lettres patentes de juillet 1605, où nous lisons dans les considérants :

(( Ayant délibéré pour la commodité et l'ornement de notre bonne ville de Pans d'y faire une grande place bastye des quatre costez, laquelle puiss estre propre pour ayder à éstablir les manufactures des draps de soye et loger les ouvriers que nous voulions attirer en ce royaulme le plus qu'il se pourra.... )i

Dans ce projet, un seul côté de la place, celui de l'Est, aurait été réservé aux manufactures.

Quant aux trois autres côtés, le roi se les réservait comme étant sa propriété, avec faculté de les louer à des particuliers pour y construire des pavillons d'un modèle uniforme ayant façade en brique et pierre de taille, avec des galeries et des boutiques au rez-de-chaussée, deux étages au-dessus des arcades, hauts toits d'ardoises percés de mansardes et d'œils-de-bœuf, combles ornementés et décorations en plomb au faîte.

Mais le projet de manufactures fut abandonné et les quatre côtés de la place furent entièrement affectés aux habitations particulières.

D'après Sauvai, la place Royale était, de son temps, c'est-à-dire au milieu du dix-septième siècle, n quarrée, régulière, longue et large de soixante-douze toises, et on y entrait par quatre rues. »

Cet état a fort peu changé de nos jours, car, comme le constate

M. Lucien Lambeau, ce coin de Paris a conservé plus qu'aucun autre, l'empreinte du passé.

Comme du temps de Sauvai, on accède aujourd'hui à la place Royale par quatre rues, savoir:

1° l'ancienne rue Royale allant de la rue Saint-Antoine à la place, en passant sous les arcades du pavillon du roi, qui, après avoir été successivement appelée rue Nationale en 1792 et, plus tard rue des Vosges, (i) porte aujourd'hui le nom de rue de Birague ;

2° la rue désignée autrefois sous le nom de rue du Parc-Royal, aboutissant sous les arcades du pavillon de la Reine situé exactement en face du pavillon du Roi. Après avoir été appelée Chaussée des Minimes à cause du voisinage d'un couvent devenu, depuis, caserne de gendarmerie, elle porte actuellement le nom de rue de Béarn ;

3° l'ancienne fclite rue Royale, qui n'avait d'abord qu'une longueur de quelques mètres, entre le dernier pavillon Nord-Est, supprimé depuis, et la rue des Tournelles. En 1673, lors de la transformation en cours ou boulevard, des anciennes fortifications de la Ville entre la porte Saint-Antoine et la porte de la Conférence, on la prolongea jusqu'au boulevard, et elle prit, à partir de ce moment, le nom de rue du Pas de la Mule (2) sous lequel elle est encore désignée de nos jours.

Enfin la quatrième rue, située à l'Ouest de la place, a successivement porté les noms de rue Henri IV, puis de rue de l'Echarpe blanche en 1636, du nom d'une enseigne, plus tard de rue de l'Echarpe, et enfin, de rue des Francs-Bourgeois, sa dénomlmation actuelle.

Henri IV avait adopté définitivement les plans d'ensemble de la place Royale fournis par l'éminent architecte Androuet du Cerceau. En conséquence, il prit à sa charge les frais de construction des pavillons formant tout le côté de la place parralèle à la rue Saint-Antoine Enfin, par lettres patentes enregistrées au Parlement le 2 Août 1605, le roi ordonna cjue le nom de Place Royale serait donné à l'ancien parc des Tournelles, que le marché aux chevaux qui y avait été établi serait transféré sur un autre emplacement de Paris (3), et que les terrains cédés aux personnes qui faisaient construire des pavillons sur la nouvelle place demeureraient en toute propriété, à eux et à leurs héritiers ou ayant cause, sous la seule condition de payer au domaine un écu d'or de cens par chaque lot de terrain, c'est-à-dire 36 écus d'or de rente annuelle pour les trente-six pavillons composant les quatre côtés de ladite place.

Ces trente-six pavillons étaient répartis à raison dé neuf par chaque côté ; toutefois, il en existait dix sur le côté du pavillon de la reine; ce dixième, pavillon qui était situé au-dessus de la rue du Pas de la Mule, a été supprimé depuis.

(i) D'après certains auteurs, le nom de Place des Vosges aurait été substituée à celui de Place Royale pour rappeler que, pendant la période révolutionnaire, le département des Vosges avait été le premier département ayant acquitté l'intégralité de ses contributions.

(2) Ce nom provenait du montoir en pierre placé au bas de la rue dont la pente est très prononcée et dont se servaient les personnes âgées pour enfourcher leurs mules forcées d'aller au pas.

(3) Le marché ,aux chevaux avait été alors transporté à l'entrée du faubourg StHonoré, sur les terrains vagues où, depuis cette époque, a été créé le quartier Caillon.

La possession de ces pavillons fut jalousement recherchée parles plus grandes familles de la noblesse de France.

Le pavillon du Roi appelé dès l'année 1605, pavillon Royal, s'élève sur trois arcades plus hautes que celles des deux pavillons voisins et comporte aussi bien du côté de la place que du côté de la rue de liirague, une décoration toute particulière; on y voit des H palmés, des trophées d'armes, des attributs artistiques. Sur la façade de la place, on y a ajouté depuis, un buste de Henri IV surmonté d'une couronne royale.

Far contre, le pavillon de la Reine, construit dans les mêmes proportions, en face, de l'autre côté de la Place, ne comporte pas de décoration spéciale.

Le bon roi Henri IV qui venait surveiller tous les jours l'état d'avancement des travaux, n'eut malheureusement pas la satisfaction d'assister a l'achèvement de la place qui était bien son œuvre personnelle, ni au grand succès qu'elle obtint.

La mort vint le surprendre au moment où l'œuvre touchait à sa lin.

Voici maintenant, d'après M. Lucien Lambeau, (i) quels ont été les heureux possesseurs des différents pavillons.

Le pavillon voisin /Je celui du roi et dont l'entrée se trouve au n° II bis rue de Birague a continué jusqu'à nos jours, à s'appeler Hôtel de Coulanges. Là est née le 6 février 1626, la très-illustre marquise de Sévigné, comme le rappelle la plaque commémorative apposée sur la façade et cjui est ainsi conçue:

Dans cet Hôtel

est née

le 6 Février 1626

Marie de Kabutin-Chaiital

Marquise de Sévigné.

M. Lambeau a même poussé la conscience historique jusqu'à nous donner la teneur de l'acte de baptême de l'illustre marquise, dressé le jour même de sa naissance dans l'église Saint-Paul.

Les pavillons voisins étaient respectivement occupés pa'r les hôtels d'Lstrades (au n° 3) et Rotrou (n° 5). Au n° 7 (angle des côtés Sud et Ouest) se trouvait la porte donnant accès à l'Hôtel habité par Sully rue Saint-Antoine.

Le n° 9 était habité, en 1652, par le duc de Chaulnes, maréchal de France. Cet hôtel, d'une rare somptuosité, faisait l'admiration de riiistorien Sauvai. C'est de lui que parlait aussi Mme de Sévigné dans une de ses lettres:

« Je sais toutes les merveilles de l'hôtel de Chaulnes; je suis fâchée de n'en être pas témoin ; si j'avais pu changer les arrangements qui font que je suis ici quand ils sont à la place Royale, je l'aurais tait avec un plaisir » (2),

A son tour, Coulanges parlait en ces termes de l'hôtel de Chaulnes dans sa lettre du 27 février iôqô, adressée à Mme de Simiane :

<( L'ambassadeur de Portugal fit hier son entrée* solennelle à Paris par la porte Saint-Antoine et fit le tour de la place Royale. La

(i) Voir la très intéressante communication faite par M. Lucien Lambeau à la

Ccmmission du Vieux Paris, dans la séance du 23 Octobre 1902, et insérée, à sa date, dans la Collection des Procès-verbaux.

(2) Lettre de Mme Sévigné à Coulanges, du 22 Février 1695.

place avec des tapis sur les fenêtres et à tous les balcons, n'était pas un des moins beaux endroits de la Ville à faire voir à cet ambassadeur ; aussi en fit-il le tour et il vit belle et honorable compagnie sur le balcon de l'hôtel de Chaulnes, oii avaient diné M. le Cardinal de Bouillon, Mmes les duchess<?s de la Trémouille et d'Albret, Mme de Coulanges, l'abbé Têtu, (i) l'abbé d'Auvergne, le comte Albret et moi, et où beaucoup d'autres gens considérables se rendirent après le dîner pour le spectacle. »

En 1630, le pavillon n° 13 était habité par Antoine d'Aumont de Villec{uier, maréchal de F^rance et gouverneur de Paris, Cjui était le petit-iils du premier maréchal d'Aumont, compagnon d'armes de Henri IV.

Sauvai nous représente cet hôtel d'Aumont comme: k un bijou où l'on admire un salon à l'italienne, conduit par Levau, enrichi de figures et d'ornements de stuc pa'r V'anopstal et peint par Vouet, peintre le plus célèbre de son temps; il est éclairé de deux ordonnances de croisées, l'une sur l'autre, tout environné de vitres au second étage; accompagné d'une cheminée rehaussée d'or et de stuc; couronné d'une voûte encore plus riche, et enfin embelli d'une alcôve, où Buiret l'un des plus excellents sculpteurs en bois de notre temps, a épuisé tout son savoir. » (2)

Le même hôtel devint plus tard la propriété de la famille « des Hameaux, » et c'est sous ce nom qu'il est désigné sur le plan Gomboust.

Enfin, en 16S0, il passa à la grande et illustre famille Rohan- Chabot.

Le n° 15 de la place Royale était occupé par l'hôtel d'Ormesson du L'harret.

Aux n°' 21 et 2;^ était autrefois l'Hôtel Richelieu, remarquable par son admirable collection de tableaux, que le grand Cardinal était venu habiter pendant la construction de son Palais Cardinal, devenu depuis le Palais-Royal. Son neveu, le duc de Richelieu, habita l'hôtel après lui. Ce serait devant cet hôtel qu'aurait eu lieu, dit-on, le fameux duel entre le duc de Montmorencv-Bouteville et le marquis de Beuvron, duel à la suite duquel Bouteville et des Chapelles, l'un de ses seconds, furent exécutés tous les deux en place de Grève sur l'ordre du terrible Cardinal, le 21 juin 1627.

A côté de l'hôtel Richelieu, était l'hôtel du comte de l'Escalopier qui, par une rare fortune, resta dans la même famille pendant plus de deux siècles et demi, de 161 2 à 1880.

Mentionnons, enfin, dans l'aile droite du pavillon du roi, l'hôtel portant le n° 6, le fameux hôtel Rohan-Guéménée qui est resté dans cette illustre famille depuis le 23 février 1639 jusqu'en 1784, après avoir successivement appartenu: de 1605 à 1612, à l'intendant des Finances Isaac Arnaud ; du 14 août 1612 au i" mars 1621, au maréchal de France Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, qui se trouvait précisément dans le carrosse de Henri lY au moment de son assassinat; et enfin, du i''' mars 1621 jusqu'au 23 février 1639, à Pierre Jacquet, seigneur de Tigery, qui l'avait revendu au prix de 120.000 livres, à Louis Rohan, prince de Guéménée.

Cet hôtel s'appelle aujourd'hui le musée Victor Hugo, pour rap-

(1) L'abbé Têtu fut, depuis, membre de l'Académie française.

(2) Sauvai, T. II. p. 157.

peler que, comme le constatent les deux plaques en marbre blanc apposées sur la façade, il a été habité de 1832 à 1S48 par l'illustre poète qui écrivit là ses principaux chefs-d'œuvre.

Parmi les personnages de distinction qui ont habité la place Royale, on peut citer encore le marcjuis de Dangeau, qui avait réuni dans son hôtel une richeet nombreuse collection d'objets d'art; M. de Nouveau dont les plafonds avaient été peints par Lebrun et par Mignard, et bien d'autres grands seigneurs qui, comme le marquis de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, et le marquis de Canillac, avaient laissé de remarquables souvenirs de leur bon goût et de leur magnificence dans les hôtels qu'ils avaient habités.

Victor Cousin s'exprime en ces termes en parlant de la place Royale, dans son bel ouvrage d La jeunesse de Mme de Longueville )i : (( Que d'événements publics et domestiques n'a pas vu cette place pendant tout le dix-septième siècle ! Que de nobles tournois, que de fiers duels, que d'aimables rendez-vous! Quels entretiens n'a-telle pas entendus dignes de ceux du Décaméron, que Corneille a recueillis dans une de ses premières comédies, la Place Royale, et dans plusieurs actes du Menteur! Que de gracieuses créatures ont habité ces pavillons ! Quels somptueux ameublements, que de trésors de luxe élégant n'y avaient-elles pas rassemblés? Que d'illustres personnages en tous genres avaient monté ces beaux escaliers! Richelieu et Condé, Corneille et Molière ont cent fois passé par là. C'est en se promenant sous cette galerie, que Uescartes causant avec Pascal, lui a suggéré l'idée de ses belles expériences sur la pesanteur de l'air. C'est là aussi qu'un soir, en sortant de chez Mme de Guéménée, le mélancolique de Thou reçut de Saint-Mars l'involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener tous les deux à l'échafaud. »

Rappelons encore ces lignes dans lesquelles le grand écrivain qui s'appelait Gérard de Nerval, a su, mieux que tout autre, mettre en relief la simple et grandiose harmonie qui se dégage de la place Royale : .

« Rien n'est beau comme ces maisons du siècle dix-septième dont la place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs faces de briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du couchant, vous vous sentez à les voir la même vénération que devant une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; et si ce n'était un puéril rapprochement, on pour- .rait dire que la longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la place Royale et en complète la grave harmonie. » (i)

Certes oui, elle est belle, noble et impressionnante, cette majestueuse place Royale, la première grande place publique réellement digne de ce nom, qui ait été construite dans Paris, et dont l'apparition marque une date importante de l'histoire de la grande Ville. Elle coïncide, en effet, avec le moment oij le Paris du moyen-âge va disparaître peu à peu pour faire place à notre Paris moderne, qui, en échange de ses vieilles constructions homogènes, ayant conservé si profondément l'empreinte du passé, nous apportera ces maisons cubiques actuelles d'une uniformité et d'une banalité desespérantes.

Le malheur a voulu que, par surcroît, le premier coup de pioche

(i) Gérard de Nervol : La main enchantée dans la Bohème galante.

donné dans les anciens momunents parisiens, soit précisément tombé sur ce merveilleux palais des Tournelles, orné d'aiguilles, de flèches, de clochetons, de tourelles fuselées, qui chantaient si gaiement à l'œil et constituaient un incomparable et prestigieux souvenir de la brillante époque de la Renaissance!

Mais qu'importait à la florentine Catherine de Médicis d'arracher brutalement à Paris l'un des plus beaux joyaux de sa parure?

Sa jalousie à l'égard de son heureuse rivale Diane de Poitiers avait persisté après la mort de son royal époux Henri II, qui l'avait dédaignée.

Quoi d'étonnant, dès lors, à ce que la haineuse italienne ait cherché sa vengeance dans la destruction complète de ce palais oii elle avait tant souffert dans son amour-propre, et comme épouse et comme reine !

Les environs de la Place Royale et le quartier des Marais.

Comme nous l'avons vu, la construction de la place Royale avait fait de ce quartier, le centre le plus aristocratique de Paris, le plus recherché de la vieille noblesse de France.

Les familles qui n'avaient pu se loger dans les hôtels de la place, avaient cherché à s'en rapprocher le plus possible, en s'installant dans les rues avoisinantes.

C'est ainsi, par exemple, que nous vo3'ons s'élevei près de la rue du Parc-Royal, les magnificjues hôtels de Trèmes et de Saint- Géran, rue du Foin, et à côté le superbe hôtel de Vitry, dont les jardins longeaient d'une part, la rue neuve Saint-Gilles, et, d'autre part, la rue St-Louys, devenu notre rue de Turenne actuelle.

Hôtel Carnavalet. — Mais, parmi tous ces hôtels aristocratiques qui pullulaient dans ce quartier des Marais, le plus illustre était incontestablement cet hôtel Carnavalet qui eut l'honneur d'abriter la femme la plus spirituelle de la Cour de Louis XIV, la plus instruite, la plus policée, la plus esclave de l'étiquette, des belles manières et du bon ton : nous avons nommé Marie de Rabutin de Chantai, marquise de Sévigné, la grande dame, par excellence, qui, dans ses lettres immortelles à sa fille, Mme de Grignan, nous a laissé le tableau le plus vivant, le plus exact et le plus animé de la cour du grand Roi.

Construite vers 1550 pour le président au Parlement, Jacques de Ligneris, par Pierre Lescot et Jean Bullant, et décorée par Jean Goujon, cette magnifique demeure seigneuriale avait été achetée, vers 1578, par Françoise de la Beaune, veuve du marquis de Kernevenoy, qui lui imposa son nom breton francisé en Carnavalet. L'hôtel, continué par Ducerceau, avait été achevé par François Mansard, oncle de Hardouin Mansard, qui succéda à ce dernier dans sa charge d'intendant des bâtiments du roi.

Mme de Sévigné avait déjà habité un certain nombre d'hôtels dans le quartier du Marais, sans avoir jamais pu en trouver un seul à sa convenance, lorsqu'elle finit par jeter son dévolu sur l'hôtel Carnavalet dont elle parle souvent dans ses Lettres, et qui réalisait en tous points son rêve de grande dame. C'est qu'il lui fallait-, t-n effet, un hôtel ayant belle apparence, à la fois vieux et noble, commode et élégant, suffisamment vaste pour contenir toute sa famille et pour

permettre à la Cour de Louis XIV, d'évoluer à l'aise dans ses énormes carrosses.

Toutes ces qualités se trouvaient heureusement réunies dans ce merveilleux hôtel.

Aussi, que d'angoisses et de préoccupations pour mener à bien ces longues et difficiles négociations dont on retrouve les échos dans ces quelques lettres:

i6 septembre 1677, (( Je crois que d'Hacqueville nous a pris le Carnavalet; nous nous y trouverons fort bien ; il faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus honnête ni à meilleur marché que de loger ensemble. »

19 septembre 1677.

(( D'flacqueville lanterne tant pour le Carnavalet que je meurs de peur qu'il ne le laisse aller. Eh! bon Dieu, faut-il tant de façons pour six mois ? Avons-nous mieux ? )>

21 septembre 1677.

(( Je crois que d'Hacqueville nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne ne se ravise, et n'en veuille point sortir à cette Saint-Rémi. Je reconnaîtrais bien notre guignon à cela. »

Aussi, quelle joie quand l'affaire sera conclue, terminée!

4 octobre 1677.

« Pour moi, je m'en vais vous ranger la Carnavalette, car enfin, nous l'avons, et j'en suis fort aise! »

Paris, 7 octobre 1677.

<( Dieu merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est une

affaire admirable ! Nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air. Comme on ne peut tout avoir, il faut se passer de parcjuet et des petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et nous serons ensemble, et vous m'aimez, ma chère enfant. »

Ce fut en son logis de Carnavalet que, nous dit M. Victor Cousin, c( la marquise régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l'éblouissante chronique, au milieu d'une petite cour de familiers ayant noms Retz, La Rochefoucauld, Arnaud, Pomponne, Séguier, l'urenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d'autres. »

Son cher hôtel Carnavalet, la belle marquise ne le quittait que pour aller voir sa fille en Provence, ou pour aller se reposer dans son château des Rochers, près de Vitré.

Appelée en 1696, auprès de sa fille malade à Grignan, Mme de Sévigné quitta Paris où elle ne devait plus revenir. Après elle, l'hôtel passa en différentes mains, mais il eut cependant la bonne fortune d'échapper à la décadence qui menace les vieux monuments du passé, en devenant le musée de la Ville de Paris, sous le nom devenu célèbre, de Musée Carnavalet!

Hôtel Lamoignon. — En face de l'hôtel Carnavalet, de l'autre côté de la rue des Francs-Bourgeois, à l'angle de la rue Pavée, s'élève un autre magnifique palais seigneurial. C'est l'hôtel Guillaume de Lamoignon, qui, à partir du dernier quart du dix-septième siècle, fut

la demeure de l'illustre premier Président du Parlement de Paris, et qui ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent Sainte-Latherine du Val des Escolliers.

Cet hôtel remarquable, commencé au seizième siècle, par Diane de France, fille légitimée du roi Heïiri II, avait été terminé par un assez vilain personnage, Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. C'était ce triste sire cjui, négligeant de payer à sa valetaille, les gages qu'il lui devait, eut, un jour, le cynisme de répondre à ses réclamations légitimes : (( Des gages!... Vous êtes ici au carrefour de quatre rues!... C'est à vous à vous pourvoir... Profitez-en si vous voulez!.. »

On comprend, après cela, que le nom intègre et respecté du président Lamoignon ait été substitué unanimement par l'opinion populaire, comme désignation de l'hôtel, à celui du duc d'Angoulême!

C'est dans cette demeure seigneuriale que le vénérable président menait une vie calme et retirée, au milieu de la précieuse bibliothèque qu'il s'était constituée, et où il passait de délicieuses soirées en compagnie d'amis sûrs et fidèles, comme Boileau et Racine, avec lesquels il avait institué une académie de belle littérature dont faisaient partie le père Rapin,-Guy Patin et son fils.

Le docteur Guy Patin qui demeurait place du Chevalier-du- Guet, derrière le grand Châtelet, nous dit, à ce propos, dans une de ses lettres de 165S, qu'il dînait parfois chez le président Lamoignon : (I Je passe tranquillement les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Aliron, président aux Enquêtes et M. Charpentier, conseiller aux Requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier. Notre conversation est toujours gaie : si nous parlons de la religion ou de l'Etat, ce n'est qu'historiquement, sans songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne à ma maison, où, après quelque entretien avec mes livres, je vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir, comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique <( pars humanœ melwr vitœ. »

Je soupe peu de fois hors de la maison ; encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon (i), premier président. )>

C'était certes une grande et noble figure de parlementaire que celle de ce président Guillaume de Lamoignon qui était universellement aimé et respecté et pour lequel Louis XlV avait une estime toute particulière.

Dans r " Avis au Lecteur » qui précède son poème héroï-comique du Lutrin, Boileau fait le plus pompeux éloge de cet intègre magistrat dont il a tracé le portrait sous le nom d'Ariste :

« Je ne dirai point, dit-il, comment je fus engagé à travailler à cette bagatelle sur une espèce de défi, qui me fut fait en riant par feu M. le premier président de Lamoignon, qui est celui que je peins sous le nom d'Ariste. Ce détail, à mon avis, n'est pas fort nécessaire. Mais je croirois me faire un trop grand tort si je laissois échapper cette occasion d'apprendre, à ceux qui l'ignorent, que ce grand personnage, durant sa vie, m'a honoré de son amitié. Je commençai à

(i) Guy Patin oublie de dire, ce que nous apprend M. Charles Normand, dans Sî remarquaHe Etude sur le Bourgeois au dix-septième siècle, que le premier Président avait l'attention de placer une pièce d'or dans sa setviette.

le connaître dans le temps que mes satires faisoient le plus de bruit ; et l'accès obligeant qu'il me donna dans son illustre maison fit avantageusement mon apologie contre ceux qui \ouloient m'accuser alors de libertinage et de mauvaises mœurs. C'étoit un homme d'un savoir étonnant, et passionné admirateur de tous les bons livres de l'antiquité; et c'est ce qui lui fit plus aisément souffrir mes ouvrages, où il crut entrevoir quelque goût des anciens. Comme sa piété étoit sincère, elle étoit aussi fort gaie, et n'avoit rien d'embarrassant...» (i).

11 a conservé sa grande et belle allure d'autrefois, ce magnifique hôtel Lamoignon qui se dresse encore aujourd'hui à l'entrée de la rue Pavée, avec ses énormes pilastres corinthiens et les frontons de ses grands pavillons, ornés des emblèmes de la maîtresse de Henri II, les croissants, les cerfs et les chiens, attributs de Diane, chasseresse.

Quant aux appartements, ils ont subi le sort de ceux des anciens hôtels, qui livrés à l'industrie et au négoce, ont été morcelés et dépecés suivant les besoins de leur nouvelle et prosaïque destination.

A côté de l'hôtel Lamoignon se trouvait le superbe hôtel de Chavigny, qui, quoique de dimensions plus restreintes, ne hii cédait guère en magnificence. En face de l'hôtel Chavigny, de l'autre côté de la rue Pavée, était le beau logis de Lorraine.

Redescendons, maintenant, la rue de la Culture-Sainte-Catherine, appelée alors rue de la Cousture-Sainte-Catherine, et nous arrivons à la rue Saint-Antoine, en face de l'église des Jésuites-Saint- Louis.

Hôtel Sully. — Vis-à-vis de la rue Saint-Paul, nous trouvons une autre superbe demeure. C'est, au numéro 64 de la rue Saint- Antoine, le magnifique hôtel dont l'illustre compagnon d'armes et ami de Henri IV, Maximilien de Béthune, marq^uis de Rosny, duc de Sully, alors âgé de 74 ans, fit l'acquisition le 23 février 1634.

Par un acte du même jour, nous dit l'érudit M. Lucien Lambeau, dans sa savante étude présentée le 23 octobre 1902, à la Commission du vieux Paris « Louis XIII, voulant reconnaître les éminents services du vaillant compagnon de Henri W, et du grand ministre, avait formellement déclaré que toutes les charges, pensions, titres, dont il avait été pourvu par le feu roi, lui appartenaient bien en propre et qu'il pourrait en disposer comme de son bien et les transmettre à ses héritiers.

A tous ces titres et honneurs, Louis XIII avait ajouté comme récompense suprême, le bâton de Maréchal de France. »

Comme le fait très judicieusement remarquer M. Lucien Lambeau, de semblables procédés ne pouvaient qu'être agréables à Sully dont on connaît l'amour iîiimodéré pour les richesses, le faste et l'ostentation (2)

Les premières fondations de l'hôtel Sully avaient été faites par un certain Mesme Gallet, contrôleur des Finances, banquier et agioteur, qui dut brusquement suspendre les travaux, la fortune lui ayant tourné le dos.

(i) Œuvres de Boileau. — Préface de Sainte-Beuve. — Ed. Garnier, frères, — I vol. in-8°, p. 218-219.

(i) Voir la remarquable communication faite par M. Lucien Lambeau à la Commission du Vieux Paris, au cours de la Séance du 23 Octobre 1902.

L'hôtel ne fut définitivement terminé que par la dame veuve Rolland de Neubourg, qui le vendit à Sully.

Ce dernier y apporta d'importants agrandissements. Il fît construire d'abord dans le jardin qui le séparait de la place Roj'ale, un second logis que l'on prit l'habitude de désigner sous le nom de Petit- Sully. (I)

C'est par là que le vieux duc passait pour aller faire sa promanade quotidienne sous les arcades de la Place Royale, dont nous parle le bon Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes :

u Tous les jours, nous dit Tallemant, quand il habitait la rue Saint-Antoine, on pouvait le rencontrer sous les arcades de la Place Royale, vêtu à la mode du temps de Henri IV, paré de chaînes d'or et d'enseignes en diamant. Souvent il s'arrêtait, prenait de ses mains tremblantes une large médaille d'or qui pendait à son cou, frappée à l'effigie de son ancien maître, et la baisait dévotement. Tous les passants s'amusaient à le regarder. » (2)

Après la mort de Sully, survenue en 1641, l'hôtel resta la propriété de sa famille pendant près d'un siècle, jusqu'en 1730, et ne cessa jusqu'à cette époque, d'attirer l'élite de la haute société parisienne. Mme de Sévigné, notamment, était une des habituées de l'hôtel Sully, comme on le voit par sa correspondance.

C'est ainsi qu'elle écrivait, le 29 avril 1672, à Mme de Grignan : « Je suis fort bien avec le comte de Guiche ; je l'ai vu plusieurs fois chez Mme de Larochefoucauld et à l'hôtel Sully. »

Le 31 mai 1675, ^^'^ écrivait encore:

<( Je fus hier chez Mme de Verneuil, au retour de Saint-Maur, oîi j'étais allée avec M. le Cardinal. Je trouvai à l'hôtel de Sully Mlle de Lanno3% mariée au petit-fils du vieux comte de Montrevel. La noce s'est faite là. »

Enfin une dernière lettre datée du 23 février 1680, nous apprend que ce fut des fenêtres de l'hôtel Sully, que Mme de Sévigné vit défiler le triste cortège de la Voisin, conduite à la place de Grève, pour y subir son supplice.

Plus tard, vers la fin du dix-huitième siècle, l'hôtel Sully perdit son caractère de demeure aristocratique, et fut livré au commerce, à l'industrie et à la petite location. Plus rien ne resta ni des intérieurs démembrés, tii des meubles, ni des boiseries qui furent dispersés. On suréleva démesurément la façade et le portail, de façon à y agencer des boutiques qui transformèrent le vieil hôtel en la plus banale et la plus vulgaire maison de rapport qu'il soit possible d'imaginer.

Mais, malgré tout, si l'on pénètre dans l'intérieur de la cour, ort ret'ouve encore le beau perron et les nobles statues qui décorent ce qut fut la demeure seigneuh'ale de l'ancien compagnon d'armes de Henri IV, et l'on s'incline devant ces souvenirs d'un passé glorieux.

Hôtel de Mayenne. — Rue Saint-Antoine à l'angle de la rue du Petit-Musc, sur un terrain ayant fait partie de l'hôtel Saint-Paul, s'élève l'ancien hôtel du duc de Mayenne qui, comme lieutenant-géné-

(i) Il était alors d'usage, dans l'aristocratie française, de posséder un grand et un petit hôtel du même nom. C'est ce qui fait que l'on trouva fréquemment chez les historiens et les chroniqueurs de l'époque, cette expression : « petit hôtel de Luxembourg, petit hôtel d'Aumont, petit hôtel du Maine, etc., etc..

(2) Historiettes de Tallemant des Réaux. (Ed. Montmerqué. T. I, p. 117).

rai du royaume pour la Ligue, avait été un rude adversaire du Béarnais, adversaire malheureux, d'ailleurs, notamment à Arques et à Ivry.

Construit pour le duc de Mayenne par l'architecte Ducerccau, l'hôtel était passé, après lui, entre les mains de l'intendant des finances, Lefèvre d'Ormesson, qui lui avait donné son nom.

Le vieux duc de Mayenne était déjà mort, lorsque Sully était venu habiter la rue Saint-Antoine; certes, c'eût été un spectacle peu banal que de voir les deux anciens adversaires, oublieux des luttes passées, se retrouver presque face à face dans cette rue Saint-Antoine où, par une singulière coïncidence, ils étaient venus, l'un et l'autre, chercher leur dernier asile.

Nous pourrions citer encore bien d'autres hôtels, depuis lors disparus ou tombés en mal de misère, cjui existaient au dix-septième siècle, dans les parages du quartier Saint-Antoine, de la place Royale et du quartier du Marais.

Hôtel de Beaiivais. — Tel était, par exemple, ce remarquable hôtel de Beauvais, construit vers le milieu du dix-septième siècle pour Mme de Beauvais, par Antoine Lepautre, dans la partie de l'ancienne rue Saint-Antoine qu'on à débaptisée pour lui donner le nom de l'échevin François Miron.

Cette Mme de Beauvais était tout simplement une ancienne femme de chambre d'Anne d'Autriche, qui, après avoir accordé ses faveurs à Louis XIV encore tout jeune homme, était parvenue à force d'intrigues, à se glisser dans l'intimité de la vie de la reine-mère ellemême dont elle était devenue la confidente, en servant ses projets les plus secrets avec une habilité consommée.

C'est ainsi que l'ancienne femme de chambre, Henriette Bellier, avait réussi, par ses intrigues, à se constituer une belle fortune à laquelle avaient contribué successivement d'abord le roi, puis Foucjuet, la reine-mère et enfin Mazarin, qui avaient tous payé généreusement les services rendus.

De son côté, le mari qu'on lui avait choisi, suivant les usages de la Cour, avait été pourvu d'un poste conférant la noblesse, et c'est ainsi que vers l'année 1654, elle avait chargé l'architecte Antoine Lepautre de lui construire sur un terrain occupé par des maisons de l'abbaye de Chalis, achetées au surintendant Fouquet, le bel hôtel que nous voyons encore aujourd'hui au n° 68 de la rue François Miron, avec ses superbes pilastres entourant la cour ovale, qui lui donnent un aspect noble et imposant.

C'est du haut du balcon de l'hôtel de Beauvais cjue la reine-mère Anne d'Autriche assista le 26 aoïit 1660, à l'entrée triomphale de ■ Louis XIV et de sa jeune épouse, la reine Marie-Thérèse d'Autriche, dans leur bonne ville de Paris.

Le vestibule était orné de colonnes doriques et de trophées représentant des mufles de lion, alternant avec des têtes de bélier qui rappelaient le nom de famille de Mme de Beauvais.

On accédait aux grands appartements situés au premier étage, par un bel escalier orné de colonnes corinthiennes, de bas-reliefs, d'armoiries, et enfin d'une balustrade formée d'entrelacs à jour.

Après Mme de 'Beauvais, l'hôtel passa entre les mains d'un maltôtier peu scrupuleux, puis il devint l'ambassade de Bavière, et finalement un tripot de bas étage.

Enfin, devenu bien national en 1793, ses superbes appartements furent morcelés et divisés en petits locaux, tandis qu'une entreprise de diligences s'intallait dans ses vastes écuries et remises.

Que d'autres magnifiques logis nous pourrions encore- citteT, comme, par exemple, l'hôtel Deffiat et l'hôtel d'O, dans la vieille rue du Temple, et cet autre bijou de la rue des Bourdonnais, qui s'appelait l'hôtel de la Trémouille, entièrement détruit de 1841 à 1842 ! Sa tourelle, chef-d'œuvre de sculpture et de légèreté, était une pure merveille, et l'ensemble de l'édifice était, paraît-il, considéré comme la plus élégante construction civile du moyen-âge qui existât à Paris !

Plus heureux, le bel hôtel de la rue de Chaume, construit par le connétable Olivier de Clisson, et magnifiquement rebâti à diverses reprises, par les ducs de Guise et les princes de Soubise, existe encore pour la plus grande joie des artistes et des admirateurs du passé. Il renferme aujourd'hui, en même temps que notre admirable Ecole des Chartes, l'immense et précieux dépôt des Archives générales de France, si riche en documents historiques de toutes les époques de la monarchie.

La cour d'honneur de ce bel hôtel, ornée de somptueuses colonnades, est l'œuvre de l'architecte Lemaire, et remonte à l'année 1706.

Boffrand est l'auteur du salon principal dont les délicates peintures sont de Boucher.

Hôtel de Ninon de Lenclos. — Tout à côté de la place Royale, dans la rue des Tournelles et non loin de la rue du Pas-de-la^MuIe, demeurait une femme qui, à force d'esprit, sut arriver à se faire pardonner ses fantaisies d'épicurienne convaincue.

Cette femme s'appelait Ninon de Lenclos, dont Méry nous a laissé ce beau et séduisant portrait :

« Au dix-septième siècle, quand un trouble politique intimidait les écrivains et chassait l'esprit du domaine des lettres, il trouvait aussitôt refuge dans les salons et donnait naissance à la causerie française.

Pourquoi ne pas l'avouer? C'est là surtout, plutôt que dans les livres, que nous le voyons jeter ses plus vives étincelles. Il éclate en fusées, pétille, aiguise ses pointes, et donne à la conversation quelque chose d'une rencontre en champ clos. Il montre encore cette humeur batailleuse, agressive, qui s'est déployée jadis dans la guerre civile. Un bon mot entame une réputation, comme un bon coup d'épée entame la chair. Se détachant de la lèvre dédaigneuse qui l'envoie, il meurtrit, il déchire, et cause une blessure dont on ne guérit pas.

Tout-à-coup l'apparition suave de l'une des femmes les plus adorables qui aient régné sur la société parisienne vient adoucir l'âpreté de cette épigramme, cjui retentissait comme un coup de lanière, et pénétrait dans l 'amour-propre comme un poignard.

Un nouveau cercle s'ouvre.

L'esprit a trouvé un lieu où rien ne va gêner son essor ni mesurer l'espace à ses ailes.

Ninon de Lenclos commence à prêcher les doctrines de cette philosophie du plaisir qui la rattache, elle et ses amis, à la plus attrayante des sectes de l'antiquité. Sur la pente facile qui l'entraîne vers de complaisantes amours, elle se laisse- glisser avec une insouciance

heureuse, dont l'excès se trouve tempéré par rhonnêteté virile de son âme et par la solidité de ses relations.

Rien de fascinateur comme la puissance qu'exerçait cette femmç, animée du plus beau feu de l'esprit, et pourvue des plus riches dons de la grâce.

Mademoiselle de Lenclos n'eut que des amis d'élite: les Chapelle, les Bachaumont, les d'Estrées, les Clérambault, les Saint-Evremond, les Condé, les Molière; puis ces deux autres, Chaulieu Qt la Fare, le poète et le capitaine des gardes, qui durent faire regretter aux gentilshommes de la Régence l'heureux temps où l'on allait chercher, dans le salon de la rue des Tournelles la joie et la gaieté disparues de Versailles. » (i)

Or c'est précisément Saint-Evremond l'un des plus fidèles et des plus spirituels adorateurs de Ninon de Lenclos, qui va nous décrire dans une lettre qu'il lui adressait de Londres le 26 Août 1685, l'appartement habité par la célèbre courtisane qui l'engageait vainement à retourner à Paris :

... «J'aime beaucoup mieux ne revoir qu'en imagination votre adorable retraite, derrière la place Royale, où nous avons passé des heures si douces, et où la reine de l'esprit et de la beauté tenait chaque soir cour plénière. Après une aussi longue absence, je n'ai pas oublié le moindre détail de ce qui vous concerne: les reproches de votre dernière lettre n'ont donc pu m'atteindre; au lieu de diminuer chez moi la mémoire du cœur, le temps n'a fait que l'accroître.

Voulez-vous que je vous en donne une preuve?

Toutes nos relations me sont encore présentes. Je vois d'ici votre demeure de la rue des Tournelles, une petite maison propre et commode, avec deux appartements séparés, l'un donnant sur la rue, l'autre sur le boulevard.

Dans le premier était un fort beau et fort grand salon, où vous receviez vos visites et qui servait de pièce d'assemblée.

La compagnie se réunissait à cinq heures et se retirait à neuf.

Ce salon n'avait point de tapisserie; il était boisé avec des filets d'or. On y voyait les portraits de vos principaux adorateurs, de vos plus chères amies, quelques tableaux des grands peintres du temps, le clavecin et la bibliothèque. Il y avait des fauteuils uniquement destinés aux dames, et les hommes prenaient place sur des sièges à dos de maroquin noir, qui pouvaient se briser pour les voitures et qu'on appelait « perroquets », probablement parce que beaucoup de ceux qui venaient s'y asseoir ressemblaient à ces oiseaux jaseura.

Au tond du deuxième appartem.ent, se trouvait la porte d'une pièce, meublée plus voluptueusement que toutes les autres.

C'était le boudoir.

Lorsque la compagnie se trouvait peu nombreuse et à votre goijt, c'était dans le second appartement que vous vous plaisiez à nous réunir.

Il y avait là des fauteuils pour tout le monde. On causait ; vous animiez l'entretien de la verve de votre esprit, de l'éclat de votre imagination brillante. Votre conversation était un véritable feu d'ar-

(i) Méry. — Préface des « Confessions de Ninon de Lenclos ». — Calmann Lévy, éd. T. I. p. 8 à lo.

tifice, qui nous présentait en un instant cent images plus agréables les unes que les autres.

Vous aviez l'habitude de jouer du luth, et vous vous en acquittiez si parfaitement à ces petites réunions intimes, que cela nous jetait dans l'extase...

Vous étiez le centre de nos plaisirs ; nous voltigions sans cesse autour de vous comme les papillons autour d'un foyer de lumière. A la cour et à la ville on nous désignait sous le nom d' « oiseaux des 'l'ournelles, » ce qui inspira, si vous vous le rappelez, à M. de Charleval, le charmant couplet que voici :

« Je ne suis plus oiseau des champs Mais de ces oiseaux des Tournelles Qui parlent d'amour en tout temps Et qui plaignent les tourterelles De ne se baiser qu'au printemps. »

Je sais bien que nombre d'esprits moroses vous ont traitée de courtisane : ce sont des niais ou des fous.

Pour les personnes de sens, vous êtes un des flambeaux du siècle; si ce flambeau a été tenu par la main de l'Amour, c'était pour mieux le taire briller à tous les regards.

Il est avéré maintenant que vous avez eu assez de poids dans la société, assez de considérations dans le monde, pour inspirer, nonseulement aux hommes célèbres dans tous les genres, mais encore aux femmes de la plus haute distinction, le désir d'être admis chez vous...

Votre boudoir est le centre où la gloire, le génie, la haute naissance, se jouent avec les plaisirs.

Dans un siècle, à côté d'une cour où rien n'est confondu, où l'étiquette, les classes, les rangs sont des faits graves, vous proclamer l'égalité par l'intelligence. Vous ne demandez pas à vos hôtes d'être ducs ou marquis, vous leur demandez de plaire et d'être aimables.

Savez-vous, ma chère Ninon, que vous êtes un véritable chef de secte? Vous prêchez à la fois la religion du goût et la religion du plaisir. Ne craignez rien, vos disciples seront nombreux.

— Votre salon jadis était l'émule de Versailles: ne perdez rien de la posftion conquise, redoublez d'esprit et d'habilité pour empêcher Paris de suivre la malheureuse impulsion que lui donne la vieille maîtresse du roi.

Que la rue des Tournelles lutte contre Saint-Cyr. (i).

L'hôtel de Ninon de Lenclos était presque contigu à celui que Hardouin Mansart s'était fait construire rue des Tournelles, pour y finir ses jours. Malheureusement la mort, sur\'enue trop brusquement, vint le surprendre avant qu'il pût s'installer dans sa nouvelle demeure.

Plus heureuse, Ninon de Lenclos surs'écut une cinquantaine d'années encore à Hardouin Mansart, et continua à habiter son hôtel

(i) Lettre de Saint-Evremond servant de prologue aux Confessions de Ninon de Lenclos (Calmann Lévy, éd. T. L p. 19-22).

de la rue des Tournclles où elle mourut en 1706, presque centenaire, ayant, par un rare privilège, consei-vé le charme et la grâce qui avaient attaché à son char tant d'adorateurs d'élite!...

Cependant, les succès mondains de la belle Ninon ne furent pas complètement exempts d'amertume. Nous n'en voulons pour preuve que cette strophe, assez méchante, que le poète Scarron qu'elle avait d'ailleurs obligé, fit sur elle eh témoignage singulier de reconnaissance, à l'occasion de la mort de sa mère:

Parlons un peu du bel et saint exemple Que la Ninon donne à tous les mondains. Combien de pleurs la pauvre jouvenœlle A répandus quand sa mère sans elle, Cierges brûlant et portant écussons, Prêtres chantant leurs lugubres chansons, Voulut aller, de linge enveloppée, Servir aux vers d'une franche lippée !

La maison de M. et Mme Scarron.

Rappelons encore que c'est dans la modeste maison portant actuellement le n° 56 de la rue de Turenne (alors appelée rue Saint- Louys), au coin de ht rue \'illehardouin (ancienne rue des Douze- Portes), ciu'habitèrent pendant six années (de 1654 ^ 1660), le poète, culde-jatte, Paid Scarron, et sa femme, la célèbre Françoise d'Aubigné, qui, par un coup de fortune absolument extraordinaire, était destinée à devenir, sous le nom de marquise de Maintenon, la femme de Louis XIV.

Ce logis dépendait, d'après M. André Hallays, de la grande maison portant aujourd'hui le n° 54 de la rue de Turenne, cpii appartenait alors à Montrésor, l'un des héros de la Fronde.

L'appartement de Mme Scarron était, suivant M. André tL'illays, situé au premier étage. Au second étage, était la salle d'assemblée, et, à côté, la petite chambre où est mort Scarron.

Par derrière, quelques pièces servaient à la garde-robe et au logement des domestiques.

La maison, nous dit aussi M. Hallays, est encore reconnaissable aujourd'hui, malgré certaines transformations de détail.

Après avoir végété pendant quelque temps, Mme Scarron finit par trouver un asile plus confortable à Versailles (i). La petite maison de la rue Saint-Louys fut habitée, après Scarron, d'abord, par Lesage qui y demeura avant d'aller se fixer dans sa modeste demeure du faubourg Saint-Jacques, et plus tard par Prosper Jolyat de Crébillon, qui y mourut le 17 juin 1762 (2).

Rappelons encore cette fameuse pièce burlesque dans laquelle l'intortuné Paul Scarron, obligé d'habiter momentanément le faubourg

(i) Par une nuit du mois de Janvier 1685, l'archevêque de Paris célébrait secrètement le mariage de Louis XIV avec la veuve du poète Scarron.

(2) Voir la communication faite par M. André Hallays à la « Commission du vieux Paris », au cours de la séance du 14 Novembre 1901.

Saint-Germain, pour aller soigner son mal de dents, faisait ainsi son : (1 Adieu aux Marcls et à la Place Royale :

« Adieu, beau quartier des Marêts:

C'est avecque mille regrets Qu'une très- pressante besoigne Pour quelque temps de vous m'éloigne.

Je vais en faubourg Saint-Germain Tremper mon très-sec parchemin Dans un bain qu'on tient salutaire A la douleur qui me fait braire, Et jour et nuit depuis deux ans Autant que font les maux de dents, Cruels bourreaux de la mâchoire.

Adieu donc jusqu'après la Foire, Que vous me verrez revenir; Car qui peut longtemps se tenir Si loin de la place Royale?

C'est là que mainte âme loyale Daigne venir dessous mon toit, Oti tout malheureux on me voit

Or, adieu Place très-illustre. D'une illustre Ville, le lustre; Or, adieu pour peu de temps, Tous les illustres habitans De cet incomparable cloître Que je n'ai le bien de connoître.

M. et Mme Scarron avaient, en effet, des relations très étendues dans les quartiers du Marais et de la place Royale.

Ils voyaient, notamment, Mme de Bassompierre, le prince et la princesse de Guéménée, M. de Villequier, Mme de Blérancourt, la famille de Rohan, Mme de Choisy, Mme de Maugiron, Mme de Bois-Dauphin, les belles Ninon de Lenclos et Marion Delorme, etc.

Mme Scarron fréquentait encore, beaucoup d'autres nobles, maisons du quartier, comme, par exemple, l'hôtel de Richelieu, l'hôtel Lesdiguières, l'hôtel d'Albret, situé au n° 5, rue des Francs-Bourgeois, en lace de l'hôtel Carnavalet.

Mme de Sévigné qui n'habitait pas encore l'hôtel Carnavalet, écrivait alors souvent à sa fîlle : k Mme Scarron vint dîner hier », etc.

On peut dire, en résumé, que Mme Scarron, avant d'être emmenée par Mme de Montespan, au château de Saint-Germain où était la cour, fréquentait assidûment les salons de la plus haute société parisienne.

Le malheureux Scarron, quitta la vie le plus discrètement possible, mais laissant sa veuve fort dépourvue. Depuis longtemps déjà, il avait préparé pour son tombeau, cette touchante épitaphe :

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant ne fais icy de bruit.

Garde bien que tu ne l'éveilles Car voicy la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille!...

Quant à Mme la marquise de Maintcnon, on ne saurait mieux faire que de s'en tenir à ce jugement définitif porté sur son compte par l'éminent écrivain qui a le mieux étudié et décrit la cour de Versailles, M. Pierre de Nolhac :

(( Le roi cjui a trop aimé les femmes et ne saurait les abandonner, doit la dignité de sa vieillesse à celle C|ui a fixé son caprice et a su se faire épouser secrètement, Mme de Maintenon. Cette dame a fait beaucoup de bien, et elle a eu, en sa vie singulière, plus de cuisants soucis que de vraies joies; que faut-il de plus pour lui pardonner ses vertus? Par malheur pour elle, la postérité a vu son rôle coïncider avec les revers du règne et les fautes du sou\erain. » (i).

^Mllc lie Scitiléry et les dernières Précieuses.

Entre le quartier du Marais et le quartier du Temple, se trouve le petit quartier des Enfants-Rouges.

C'est dans l'une des plus modestes rues de ce dernier fjuartier, dans la rue de Beauce, cju'était venue se fixer une femme de haut mérite, Mlle de Scudéry, cjui, après la dispersion de la société de choix qui fréquentait la Chambre bleue de Mme la marcjuise de Rambouillet dans son hôtel de la rue St-Thomas-du-Louvre, centre de la Société des Précieuses, avait été d'un accord unanime, désignée comme étant désormais la Reine des noiivelles Précieuses.

Mlle de ScuHéry est l'auteur du roman « Le grand Cyrus » qui constitue, comme l'a justement dit Victor Cousin, « l'histoire en portraits du xvii" siècle ».

(( Née dans une société polie, nous dit encore le même auteur, elle en a exprimé la fleur, et elle en a aussi recueilli l'estime; elle a été aimée, recherchée, applaudie par Mme de Sévigné, par Mme de Eongueville, par le grand Condé (le grand Cyrus), par Leibnitz, par Mme de Maintenon.

K Mme de Sévigné lui écrivait, notamment, le ii septembre 16S4: <( En cent mille paroles, je ne pourrais vous dire qu'une vérité qui se réduit à vous assurer que je vous aimerai et vous adorerai toute ma vie: il n'y a que ce mot qui puisse remplir l'idée que j'ai de votre extraordinaire mérite. (Edition Montmerqué T. VIII, p. 156).

(( On trouve dans le grand Cyrus, dit également Victor Cousin, le tableau de la Société qui se réunissait à l'hôtel de Rambouillet, fréquenté aussi bien par l'aristocratie cjue par la bourgeoisie instruite et lettrée. Les illustrations les plus diverses s'y mêlaient et y vivaient fort bien ensemble. Tout le monde gagnait à ce commerce ; la noblesse s'y polissait, y prenait le goût et le respect des choses de l'esprit, et les gens de lettres sentaient s'élever leur intelligence avec leurs mœurs ».

Les réceptions de Mlle de Scudéry se donnaient tous les samedis, de deux heures à cinq heures. Elles étaient très suivies par toutes les classes de la société, par les plus grands seigneurs, comme par les plus grandes dames. La bourgeoisie, elle-même, était également représentée par Mlle Bouquet, Mme Cornuel, Mlle Robineau, Mme Alagonnais, toutes gracieuses et spirituelles. Quant aux lettrés, ils s'appelaient Sarrazin, Chapelain, Conrart, Pelisson.

(i) Voir l'article public par M. Pierre de Nolhac, sous le titre: Les Femmes de Versailles, dans la Revue hebdomadaire. — n" du 24 Novembre 1906. — p. 408.

Ces deux derniers se disputaient jalousement le cœur de Sapho, surnom que Mlle de Scudéry avait accepté de l'admiration unanime de ses sujets.

Dans cette lutte courtoise, la victoire resta à Pelisson, comme le prouve ce quatrain resté célèbre, que lui adressa Mlle de Scudéry.

Enfin, Acante, il faut se rendre:

Votre esprit a charmé le mien.

Je vous fais citoyen du Tendre, Mais, de grâce, n'en dites rien. (i).

Cette jalousie ne portait, d'ailleurs, que sur deux sentiments élevés, l'amitié et l'amour platonique.

La médisance attacha, cependant, à l'expression de ce sentiment, un but moins idéal et moins noble, et Mlle de Scudéry n'arriva jamais à se relever complètement des railleries et des mordantes critiques auxquelles donnèrent lieu les hardiesses et les extravagances de (( la carte du « Tendre », déjà affirmées dans son roman de <( Cyriis », et qu'elle commit l'imprudence de renouveler, dans des conditions plus périlleuses encore, dans son roman de k délie ».

Ajoutons que la société des Précieu.ses avait imaginé un jargon prodigieux qui était devenu la langue maternelle et familière du monde élégant et lettré d'alors.

Ainsi, il n'était pas permis d'ignorer qui étaient Cassandrite (la princesse de Conti), Stratonice (Mme Scarron), Damonide (la duchesse d'TViguillon), Léodamie (la duchesse de Longueville), Sésostris (Sarrazin), Ouirinus (Ouinaut), Mélinde (Mlle de Montbazon), Féliciane (Mme de Lafayette), Ménalide (Mme de Montansier), Ménalidus (M. de Montansier), Ménandre (Ménage), Nitocris (la duchesse de Nemours), jJioclès (d'Aubigny), Philinte (Pinchesne), Doralise (Mme de la Suze), Calpurnie (Mme de Calprenède), Chrisolis (Mme de Chavigny), CTéoxène (Conrart), Sophie (Mlle de Scudéry), Thessalonice (Mlle de la Trémouille), Briséis (Mlle de Baresme), Parthénie (Mlle Paulet), la langue d'Ausonie (la langue italienne), la bonne déesse (la reine mère Anne d'Autriche), le duc de Longueville (Léonidas).

De même, dans ce singulier jargon, Paris s'appelait Athènes ; la Cité, l'ile de Délos; l'Arsenal, le palais de Jupiter; l'hôtel Seguier, le palais de Solon ; la place Royale, la place Dorique ; le faubourg Saint- Germain, la petite Athènes ; le quartier Saint-Honoré, la Normandie, le quartier du Marais, l'Eolie; le cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, le circuit des Saliens une religieuse cloîtrée une vestale, une abbesse une prêtresse de Diane.

Toutes ces exagérations provoquèrent de plates et sottes imitations dans une foule de hautes et petites sociétés de Paris, et même de province, ce qui était fatalement destiné à appeler les représailles du sens commun et de la critique.

Molière n'y manqua pas. Ces « fausses précieuses », nous les retrouvons, en efîet, flagellées dans sa comédie <c Les précieuses ridi. cules. »

Lnfin, dans d Les femmes savantes », il fait une cinglante critique de l'exagération du pédantisme chez les femmes. Ce sont des

(i) Voir Menagiana, T. II, p. 331. Ces vers remonteraient, d'après Victor Cousin, à la fin de l'année 1654, ou au commencement de 1655. (La Société française au dixseptième siècle: T. II, p. 222).

portraits pris sur le vif, qu'il nous présente avec sa verve comique et inimitable.

Mais le grand satirique qui professait autant d'estime pour la société de Mme de Rambouillet cjue pour celle de Mlle de Scudéry, a bien soin de nous dire cjue <( les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés ».

Ce sont donc ces u fausses précieuses », ces mauvais singes, qu'il met en scène, et non <( les véritables précieuses » (i).

Sous le bénéfice de ces réserves, nous ferons remarcjuer avec quel art consommé Molière a su placer la <c précieuse » Philaminte entre son mari, » Chrysale », homme simple mais droit, et sa fille, cette fine mouche d'Henriette, cjui lui font tous les deux entendre de dures vérités !

Après avoir rappelé que les femmes d'autrefois s'occupaient uniquement des soins de leur ménage, Chrysale ajoute:

Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs.

Elles veulent écrire et devenir auteurs.

Nulle science n'est pour elles trop profonde.

Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde.

Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin, On ne sait comment va mon pot dont j'ai besoin. (2).

lit quelle ironie malicieuse dans la réponse d'Henriette à sa mère qui, la jugeant par trop dépourvue d'esprit, veut lui donner comme époux et comme professeur de beau langage, le pédant Trissotin I

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