‹ Paris sous Louis XIVChapitre 8 sur 20 · PLAN DE LA RUE DES PRÊCHEURS · texte numérisé non relu

PLAN DE LA RUE DES PRÊCHEURS

Le quartier des Halles a subi tant de transformations qu'il serait difficile de se faire une idée de son aspect d'autrefois.

C'était un assemblage de marchés divers cjue l'on désignait par la nature des marchandises auxquelles ils étaient respectivement affectés.

Il y avait, par exemple, le marché aux poirées, à la fromagerie, à la marée, à la harangerie, la grande et la petite triperie, des boucheries, une halle aux draps et aux toiles, un marché pour la lingerie, un marché pour les potiers d'étain, la tonnellerie, etc.

A côté, on trouvait la halle au blé où se tenait aussi un marché au chanvre.

KJn voit, en somme, qu'on vendait aux halles les marchandises les plus variées, ce qui nécessitait de vastes emplacements cju'il fallait périodiquement agrandir pour les nouvelles boutiques destinées à contenir les divers produits représentant l'industrie de l'époque. Les derniers agrandissements et remaniements remontaient au milieu du seizième siècle, d'après ce témoignage de l'historien de Paris, Gilles Corrozet : « En 1551, les Halles furent complètement baillées etrebasties de neuf et furent dressez, bastiz et continuez excellents édifices, hostels et maisons somptueuses par les bourgeois preneurs des vieilles places et ruynes. »

C'est à cette époque qu'avaient été construit ces fameux (( Piliers ;> des Halles, qui, après trois siècles d'existence, étaient destinés à disparaître sous le second empire, lors de la construction des Halles centrales actuelles.

En remontant la rue Saint-Denis, nous trouvons à notre gauche, en face de la rue et de l'abbaye Saint-Magloire, la rue de la Truanderie, abominable repaire de brigands et d'apaches du temps, que toute la vigilance de la police aura du mal à expulser pour assainir le cjuartier.

A l'angle de la rue de la Truanderie et de la rue Mondétour, se trouvait un puits, » le puits d'amour » auquel s'attachait une vieille légende assez touchante.

J3'après cette légende, une jeune fdle se serait jetée dans ce puits, par désespoir d'amour.

Plus tard, au seizième siècle, un jeune homme éconduit par les parents de sa belle, aurait renouvelé la légende en se jetant, à son tour, dans le puits d'où il aurait été retiré à temps. Devant cette preuve indéniable d'affection, les parents se seraient laissé fléchir et auraient consenti au mariage des deux amoureux, cjui, par reconnaissance, auraient fait réédifier le puit, avec quelrjues ornements sculptés encadrant ce distinque :

« L'amour m'a refait En 1525, tout à fait. »

La légende se perpétua par l'enseigne du cabaret n Au ptiits d'amour », qui fut édifié tout a côté, mais qui a disparu depuis, comme tant d'autres souvenirs.

Après la rue de la Truanderie, nous trouvons, à droite, l'église Saint-Leu-Saint-Gilles qui dépendait autrefois de l'abbaye Saint-Magloire.

Puis, nous arrivons à la rue aux Oues, prolongée à gauche de la rue Saint-Denis, par la rue Mauconseil.

C'est dans cette rue Mauconseil que se trouvait le fameux hôtel de

Bourgogne, ancienne demeure de Jean-Sans-Peur qui avait été le chef du parti des Armagnacs pendant l'émeute Cabochienne qui avait ensanglanté Paris sous le règne de Charles VI.

Découpé en treize lots et mis en vente par François i"'', le vieil hôtel cjui rappelait tant de sinistres souvenirs, était devenu le théâtre des Confrères de la Passion, et des Enfants Sans Souci, c'est-à-dire le théâtre de c l'Hôtel de Bourgogne » resté célèbre pendant un siècle tt demi, sous ce nom.

Le sinistre Jean-Sans-Peur se trouva ainsi avoir pour successeurs les désopilants farceurs Turlupin, Gros-Guillaume, Gauthier-Garguille, Bruscambille, dont les grosses facéties avaient amusé les passants du Pont-Neuf.

Ces boulfons avaient eu, dès leur début, une vogue extraordinaire; ils avaient été, plus tard, engagés au théâtre de l'hôtel de Bourgogne pour faire la parade devant la foule qui se pressait pour aller entendre des pièces de Rotrou, Scudéry, Hardy, et aussi les premières tragédies de Corneille.

Plus tard, encore, sous Louis XIV, on avait vu apparaître la troupe de Molière, qui après avoir parcouru la province, puis, à Paris, erré de salle en salle, à la salle du jeu de paume de la Croix-noire, au î\Larais, au jeu de paume de la Croix-blanche, près de la porte de Buci, et enhn au jeu de paume de Nesle, avait fini par obtenir de la faveur du roi, une salle de l'hôtel de Bourbon.

Après quelques années de méfiance et de rivalité réciproques et, après la mort de Molière, la troupe errante de Molière et celle de l'hôtel de Bourgogne avaient fini par s'entendre et, en vertu d'un compromis passé entre elles, à s'installer dans la rue Guénégaud.

Les comédiens de Bourgogne avaient, ainsi, laissé le champ libre aux comédiens italiens, protégés par Mazarin, cjui, depuis déjà un certain temps, alternaient avec eux pour les représentations à l'hôtel de Bourgogne.

Alors, on avait vu apparaître de nouveaux bouffons, tels que Scaramouche, il signor Pantaleone, Arlequin, Polichinelle, Scapin, le capitaine Matamore, et enfin Pierrot avec sa cocjuette Colombine.

Malheureusement pour eux, ces bouffons se firent expulser en 1693, à la suite de quelcjues épigrammes visant M"" de Maintenon, dans la pièce mordante qui avait pour titre : (i La fausse Prude ».

Le théâtre de Bourgogne avait été fermé incontinent, et ne fut rouvert que sous la Régence. A partir de sa réouverture, la salle abrita concurremment la musique italienne et l'opéra-comique français, jus- Cju'à la construction du théâtre de la rue de Choiseul.

Le vieux logis des ducs de Bourgogne ne devait plus, dès lors, revoir le jour qu'à la suite du percement de la rue aux Ours d'abord, et ensuite, de notre rue Etienne-Marcel actuelle.

Mais nous n'en avons pas fini avec le quartier des Halles où nous apercevons, à quelques pas de l'extrémité de la rue Mauconseil, un monument qui mérite de retenir notre attention.

C'est la belle église Saint-Eustache dont nous parle longuement M. de Guilhermy.

(( Une chapelle du titre de Ste-Agnès, désignée dans une sentence arbitrale de 12 13 comme nouvellement bâtie, existait, nous dit-il, sur la voie de Paris à Montmartre, à peu de distance du grand cimetière des Saints-Innocents. En 1216, elle était déjà le chef-lieu d'une pa-

roisse. Peu d'années après, en 1223, il en est fait mention dans une charte, sous le nom d'église de Saint-Eustache, qu'elle n'a plus cessé de porter. On ignore le motif de ce changement. Mais de nombreux exemples nous prouvent que le don de (quelques reliques suffisait alors pour faire substituer un saint nouveau à l'ancien titulaire d'une église. Le souvenir de Sainte-Agnès n'a cependant pas été mis en oubli, et son culte se trouve encore aujourd'hui associé à celui de Saint-Eustache. Aucun renseignement n'est arrivé jusqu'à nous sur la structure de l'édifice qui a subsisté jusqu'au X\'I° siècle. »

Quoi qu'il en soit, trois siècles avaient suffi, pour faire de la petite chapelle du début, l'église de la paroisse la plus riche et la plus peuplée de Paris, comme on pouvait, d'ailleurs, en juger par le nombre considérable de tombeaux de grands personnages et d'hommes illustres en tout genre qui y avaient reçu la sépulture. Le sol de l'église était, en effet, entièrement pavé de monuments et de dalles funéraires.

Mais, sans nous attarder davantage, hcâtonsnous de reprendre la rue Saint-Uenis.

Avant d'arriver à la porte Saint-Denis, il nous reste à signaler une curieuse particularité bien oubliée aujourd'hui.

Les l'ilics-Dicu. — Le terrain sur lequel s'élèvent actuellement les galeries et les boutiques désignées sous le nom de passage du Caire, grotescjue et très lointaine imitation des bazars égyptiens, était occupé autrefois par le monastère des Filles-Dieu, fondé en 1226, sous la protection de Saint-Louis, et soumis en 1495, à l'ordre de Fontevrault.

A l'époque où les condamnés du Grand Châtelet remontaient la rue Saint-Denis pour aller subir leur supplice au gibet de Montfaucon, ils faisaient une station dans la cour du couvent des Filles- Dieu. Là, après leur avoir présenté de l'eau bénite, et le crucifix à baiser, on leur offrait un verre de vin et trois morceaux de pain.

Prieuré de Saint-Lazare. — Plus loin, dans la rue du faubourg Saint-Denis, était l'antique prieuré de Saint-Lazare qui avait été attribué aux prêtres de la Mission, institués par Saint-Vincent-de- Paul, dont le corps a été inhumé plus tard, dans une chapelle gothique depuis longtemps démolie. Les restes ont été recueillis dans ime chapelle élevée par les Lazaristes rue de Sèvres, (i)

Renouvelés vers le milieu du dix-septième siècle, les édifices conventuels de Saint-Lazare ont été convertis en maison de détention pour les femmes. Malgré leur état de vétusté, ils sont encore debout, attendant toujours leur démolition prochaine et indéfiniment ajournée jusqu'à ce jour.

(^)uant à l'immense enclos cjui s'étendait jusqu'au mur d'enceinte, il s'est trouvé assez vaste pour contenir l'église Saint-Vincent de Paul, le quartier qui l'entoure, la gare du chemin de fer du Nord et une partie de ses dépendances.

A côté de l'enclos, était la fameuse foire Saint-Laurent qui attirait un grand concours de monde.

(i) On affirme que, dans les premiers mois de l'année 1907, les restes de Saint- Vinceut de Paul aui nient été transportés, dans le plus grand secret, au noviciat des soeurs de son ordre, à Ans, près de Liège. La chasse, richement ornée de joyaux et de pierreries, aurait une valeur inestimable.

Jusqu'à la construction de !a place des Victoires et de la place Vendôme cjui font encore l'ornement de notre Paris moderne, la grande Lité était singulièrement pauvre en places publicjues.

lin dehors, en etïet, de certains espaces vides où l'on voyait s'étaler des fourches. patibulaires, des étaux répugnants de poissonnerie, de boucherie, de triperie, des échoppes lamentables tenues par de misérables petits marchands, mais que l'on n'en décorait pas moins du titre ambitieux de places, comme la place du Chevalier du Guet, celles de Grève, de Sainte-Opportune, du Parvis Notre-Dame, des Halles, de la Croix du Tiroir ou du Trahoir, de la Croix-rouge, Baudoyer, Maubert, il n'existait, en réalité, à Paris qu'une seule pla?e véritablement digne de ce nom : c'était la place Royale construite par Henri IV, que Uelamare appelait très justement <( la plus grande, la plus régulière et la plus belle qui fût au monde », et que nous avons, d'ailleurs, assez longuement décrite.

Inutile de parler, non plus, ni de la minuscule place Dauphine, édifiée derrière le Palais, ni de l'insignifiant terre-plein du Pont-Xeuf.

11 était cependant devenu indispensable de jalonner par de vastes places et des monuments réellement dignes de la grande Cité, la route conduisant de \'incennes aux grandes demeures royales de Versailles et de Saint-Germain, et que suivaient les ambassadeurs pour se rendre à la cour.

Place des Victoires

L'initiative et le mérite de la construction de la place des Victoires ne reviennent, en bonne justice, ni à Louis XIV qui avait comservé contre les Parisiens im ressentiment ineffaçable des troubles de la Fronde, ni à son grand ministre Colbert dont l'attention s'était plus particulièrement portée sur la restauration complète du Louvre, mais exclusivement à la généreuse magnificence, presque unique dans l'histoire, de lim des premiers gentilhommes de la cour, François d'Aubusson, maréchal duc de la F'euillade.

C'était, certes, une singulière figure de courtisan que celle de ce grand seigneur, qui a été diversement appréciée suivant les passions, les intérêts et les préventions des personnages qui ont été successivement amenés à prononcer leur jugement sur le caractère, la valeur et les mobiles de l'homme dont le geste a si vivement attiré l'attention.

Faut-il, avec Mme de Sévigné, ne voir dans le Maréchal, qu'un courtisan n passant tous les courtisans passés ? » (i).

Faut-il admettre la ressemblance de ce portrait tracé par Walckenaer ? : <( Officieux pour ses amis et ceux qu'il protégeait, la Feuillade était haut et fier avec les indifférents; homme de parole et en cjui on pouvait se fier; bien fait de corps et laid de visage, ayant un teint bilieux et bourgeonné, mais avec cela, une physionomie et des traits agréables; distingué dans ses manières; beau parleur quand il voulait donner une idée de son mérite, charmant causeur quand il voulait plaire; connaissant l'art d'enchanter les femmes; libéral, poli, courr.geux, galant, gros et beau joueur; dominé par l'ambition et par l'amour du plaisir; sans suite dans ses idées, sans profondeur dans ses vues;

(i) M. de la Feuillade, courtisan passant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait toute la rue Saint-Honoré. (Lettre de Mme de Sévigné, du 20 Juillet 1679. — T. V, p. 551).

recherchant avec emportement l'éclat et la célébrité; se lançant, pour y parvenir, dans les entreprises les plus extraordinaires; prenant les résolutions les plus extravagantes: de ià, ses campagnes clievaleresques en Candie et en Hongrie, ce voyage en Espagne pour aller se battre avec Saint-Aunes, qui, à Madrid, selon un bruit public, avait mal parlé du roi, et enfin ce somptueux monument de la place des Victoires où des flambeaux toujours allumés, brCilaient devant la statue de Louis XIV comme devant celle d'une divinité. » (i).

On se tromperait, d'ailleurs, étrangement si l'on considérait la vie du maréchal de la Feuillade comme celle d'un banal courtisan. Après la mort de son père qui n'était que simple chambellan de Monsieur (1632), il perdit successivement ses trois premiers frères, le comte de la Feuillade, le chevalier de la Feuillade et le marquis de Montagu, morts tous les trois, glorieusement aux sièges de Saint- Omer, de Lens et de Mardyck. Son quatrième frère, devenu célèbre dans les affaires ecclésiastiques et dans la diplomatie en qualité d'archevêcjue d'Embrun et d'évêque de Metz (S mai 1658), lui laissa le champ libre en signant volontairement son acte de renonciation aux titres et prérogatives qui lui revenaient de droit.

Devenu, dès lors, le chef incontesté de la famille, le nouveau comte de la Feuillade,

(I Enjoué, galant,

Mais gentilhomme un peu bouillant. » (1)

suivant l'expression du gazetier Loret, sut bien par son intrépidité, « se pousser lui-même à la guerre. »

Après avoir reçu trois blessures dans les rangs de l'armée royale, le 15 décembre 1650, à la bataille de Rétiiel, il fut placé deux années plus tard, à la tête d'un régiment d'infanterie, et blessé deux fois d'abord en 1653, au siège de Mouzon, puis plus grièvement en 1655, au siège de Landrecies.

Deux ans après, le cardinal Mazarin, voulant reconnaître d'aussi beaux états de services, le nomma, en février 1657, mestre de camp, lieutenant de son régiment de cavalerie, mais il mourut avant d'avoir pu assurer définitivement son avenir en lui faisant épouser sa nièce, Hortense Mancini.

Mais La Feuillade sut bien se rattraper largement les années suivantes, de la perte de son protecteur.

Pourvu du brevet de maréchal de camp le 25 septembre 1663, et des patentes de lieutenant-général le 18 octobre 1664, il reçut, en outre, des témoignages évidents de la faveur royale qui le mettaient sur le même pied que les favoris les plus en honneur à la cour, comme les la Rochefoucauld, les Grammont, les Villeroy, les Saint-Aignan, etc.

En effet, il conclut, en 1667, grâce à l'intervention personnelle du roi, un très beau mariage avec Charlotte Gouffier, soeur unique du duc de Rouannez, qui lui valut, avec de très grands biens, de trouver un duché tout érigé, à la seule condition de prendre le titre de duc de Rouannez et de payer les dettes de la maison de Gouffier, deux conditions qu'avec une singulière désinvolture, il négligea de remplir, se bornant, quelques années plus tard, à reprendre son nom de La Feuillade, en y adjoignant le titre de duc.

(i) Walrkenacr. Mémoires sur Mme de Sùvigné. T. III, p. 216. (2) Voir gazette de Loret. Année 1656. — T. II, p. 177.

Plus tard, il obtint avec l'agrément du roi qui lui avança vingt mille écus, la succession du maréchal de Grammont dans la charge importante de colonel du régiment des Gardes, et ce fut Louis XIV' lui-même qui l'installa en cette qualité.

En résumé, les contemporains sont unanimes à reconnaître que, tant par son intrépidité comme homme de guerre, que par son habileté comme homme de cour, La Feuillade était parvenu à obtenir tous les honneurs qu'un courtisan pouvait ambitionner.

D'autre part, nous dit l'abbé de Chois}', dans ses Mémoires, <( en faisant la paix de Nimègue, le roi Louis-le-Grand était parvenu au comble de la gloire humaine, après avoir, en mille occasions, fait ses preuves sur la conduite des armées et sur sa valeur personnelle, il s'était désarmé lui-même au milieu de ses victoires, et se contentant de ses conquêtes, il avoit donné la paix à l'Europe aux conditions qui lui avoient plu. » (i).

Ce tut au lendemain de cette pacification, que La Feuillade conçut l'idée d'élever une statue triomphale à Louis XIV, pour témoigner sa reconnaissance à son maître cjui avait été son bienfaiteur.

L^n tel geste qui n'avait pas eu d'analogue sous les règnes précédents, fut diversement interprété par les contemporains.

Tandis que, par exemple, cette mauvaise langue de Saint-Simon n'y voyait qu'une flatterie et ime bassesse insignes pour le roi )> (2) La Pare, plus juste, nous dit, dans ses Mémoires : « Quoique la plupart des gens aient trouvé dans cela une ostentation folle, je ne saurais désapprouver qu'un courtisan qui a reçu de grands bienfaits de son maître, laisse un pareil monument de sa recconnoissance, supposé qu'on admette des pensées vaines dans un prince sage et dans un sujet cjui le seroit aussi. » (3).

Remarquons, d'ailleurs, qu'au début, il n'avait été question que de l'érection d'une statue, mais pas de monument ni de place publicjue.

Le projet de statue fut agréé par Louis XIV, qui témoigna son assentiment en faisant mettre à la disposition de La Feuillade un bloc de marbre blanc de la valeur de dix mille livres. (29 juin 1679) ^4^

Ce dIoc fut livré au mois de juillet suivant, et lorsqu'il suivit la rue Saint-Honoré, escorté de soldats aux gardes, le convoi dut se ranger devant le carrosse du prince de Condé, après un combat .'n règle entre les gardes et les valets de pied du prince. (5)

A partir de ce moment, la faveur de La Feuillade auprès du roi, ne fit qu'aller en grandissant.

C'est ainsi qu'au mois de mars 1681, il recevait, de la munificence royale, une gratification de trente mille écus. Deux mois après, il était pourvu de l'important gouvernement de la province du Dauphiné, comportant, outre un revenu annuel de cinquante à soixante mille livres, de çros profits casuels, ce qui provoquait ce mot de Mlle de Scudéry: « Le voilà par les honneurs, les charges et les revenus, le plus grand seigneur du royaume », et cette réplique assez méchante de

(i) Mémoires de l'nWp He Choisy. p. ijo";.

(2) Saint-Simon. — Addition au Journal de Dangeau : T. III, p. 401.

(3) Mémoires de la Fare, p. 271.

(4) Voir Arrh. N''^, paniers du Contrôle fétiérnl, '^.. - gSSS. — Comptes des bâtiments du roi, publiés par M. C». Guiffrev, T. II, p. 374, en note.

D'après un Mémoire du garde des Marbres, ce bloc de marbre de Gerres cubaît cent quatre-vingt-un pieds, neuf pouces.

(;) C'est de ce bloc de marbre que parlait Mme de Sévigné dans sa lettre du 20 Juillet 1679. (T. V, p. 551). où elle disait que ledit bloc tenait toute la rue Saint- Honoré,

liussy-Rabutin : (( Il est juste que les rois aient la liberté, comme les particuliers, de faire quelquefois grâce aux petits mérites. » (i).

A la hn de l'année 1681, la statue de Louis XIV dont La Feuillade confia l'exécution à un sculpteur hollandais, qui avait inexactement francisé son nom de Van den Bogaert en Desjardins (au lieu de du Verger), était assez avancée pour que le roi, passant fortuitement à Paris le 6 décembre, allât l'admirer dans les jardins de l'hc'.i 1 de Saint-Chamont (2) qu'hab'tait La Feuillade, à l'angle de la rue Saint-Uenis (n° 224) et de la rue de Tracy (n° 14).

Cette statue pédestre, en bronze doré, représentait Louis XIV couronné par la Victoire et foulant aux pieds la Triple Alliance sous la ligure de Cerbère. Aux angles du piédestal se voyaient quatre statues d'esclaves enchaînés qui décorent aujourd'hui la façade de l'hôtel des Invalides. Le monument était orné de quatre bas-reliefs : la préséance de la France sur l'Espagne, la Conquête de la Franche-Comté, le Passage du Rhin et la Paix de Nimègue.

Après avoir examiné en détail le monument, le Roi s'en déclara satisfait à tous égards.

Encouragé par cette précieuse approbation, le maréchal décida d'offrir la statue au roi, et sans attendre l'achèvement de l'œuvre, il chercha un emplacement digne d'elle. Son choix se fixa sur le quartier nouveau qui s'était créé au Nord-Est des jardins du Palais Cardinal, sur les terrains devenus disponibles à la suite du déplacement vers l'Ouest, de l'enceinte fortifiée de la rive droite, désormais représentée par la ligne des boulevards.

Sur cet emplacement, de beaux hôtels avaient été construits par des personnages considérables de la cour, à l'angle de la vieille rue des Petits-Champs et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, ouverte en exécution de l'arrêt du Conseil, du 23 novembre 1633. Tels étaient les hôtels du Secrétaire d'Etat Pliélypeaux de la \'rillière, de son beaupère le contrôleur-général d'Hémery, qui avait eu pour successeur Fouquet, puis Turenne, puis l'intendant des Finances Holman, puis, enfin, le contrôleur-général des bâtiments royaux, Charles Perrault, l'actif et précieux collaborateur de Colbert pour les grands travaux de Paris.

Plus à l'Ouest, vers l'extrémité du jardin appartenant aux Bons Enfants, trois autres grands logis avaient été construits pour le financier La Bazinière, le maréchal de l'IIospital du Hallier, gouverneur de Paris, et enfin pour un certain Lopez, personnage espagnol assez louche, que le cardinal de Richelieu avait employé pour toutes sortes de besognes.

Aorès la mort de ce dernier, survenne en mars tô^q, l'hôtel aviii été acquis par le maréchal de la Ferté-Senneterre.

Au mois de juillet 16S3, deux ans après la mort du duc, La Feuil-

(i) Voir Correspondance <le Bussv-Rabutin. T. V, p. 248 et 267.

(2) Cet hôtel Saint-Chamont fut' démoli, en grande partie, en 16S1, et, Ji sa place, on construisit une maison ornée d'une colonnade et d'un fronton, qui a été, elle-même récemment démolie. .... • ,

Deux ans après, en i6S^ l'ancien hôtel Saint-Chamont avant été acquis par des felioieuses, les « Filles de l'Union chrétienne » plus connus sous le nom de « Dames de Saint-Chamont » dont l'Ordre fut supprimé sous la Révolution.

Ce fut dans cette maison que naquit, le 21 .\oût 1798, un homme qui devait renouveler la méthode historique, Julles Michelet, qui y fut dans l'atelier de son père, pauvre petit imprimeur, son apprentissage de typographe, .ainsi que le rappelait une inscription commémorative disparut avec la maison.

l;idc acheta l'hôtel au prix de deux cent vingt-deux mille livres, pour en abandonner la partie reconnue nécessaire à l'édilication de la statue sur une place à créer en cet endroit.

D'autre part, la \'ille de Paris voulut, de son côté, s'associer au projet conçu par le maréchal.

Après avoir, dès le 30 juin 1684, voté une somme de quarante louis d'or pour faire prononcer chaque année, à perpétuité, par le Recteur de l'Université, un panégyric|ue solennel de Louis le Grand, elle fut autorisée par un arrêt du Conseil du 3 rnars i68s, à contracter un emprunt pour l'expropriation forcée de trois immeubles, qui coûta trois cent dix mille livres. Deux nouveaux arrêts du 22 juin et 7 juillet, ordonnèrent, en outre, l'expropriation des maisons et échoppes construites au coin de la rue des Petits-Champs et de la rue Coquillière.

Enhn, le 12 septembre 1685, la Ville traita avec l'entrepreneur Prédot pour la démolition des immeubles et la construction en ordre ionique, de la façade circulaire et symétrique en pierres de taille, des maisons devant constituer la nouvelle place dont les travaux devaient commencer immédiatement.

Le dit entrepreneur s'engageait, d'ailleurs, pour lui-même et ses ayants-droit, à entretenir la façade de la place ■( en pareil état et symétrie, sans y rien changer ».

Deux mois plus tard, la statue était transférée, de l'hôtel Saint- Chamont, sur son emplacement définitif.

Autour du piédestal, un espace de neuf pieds fut pavé de marbre blanc et noir, et entouré d'une grille dorée protégée elle-même par une balustrade en fer.

Louis XI\' n'ayant pas donné son assentiment au projet primitif de faire brûler perpétuellement jour et nuit, d'immenses lampadaires, La Feuillade se borna à faire éclairer la place, la nuit, au moyen d'énormes fanaux placés aux quatre angles de la place, ce qui donna lieu à ce pasquil resté célèbre :

Cousis de La Feuillade, tu me bernes

D'avoir mis le soleil entre quatre lanternes!

La cérémonie d'inauguration fixée d'abord au 28 février 1686, et que le roi devait présider, dut être ajournée jusqu'au 28 mars suivant, mais à cette date le monarque, empêché par une grosseur au côté, se ht suppléer par Monseigneur le Dauphin qui, pour la première et unique fois de sa vie, se montra en grande pompe au peuple de Paris, eutouré par Monsieur, par ALidame, par le prince de Condé et autres personnages de la Cour.

iXaturellement, le maréchal de La Feuillade fut le héros du jour. Il avait disposé des détachements du régiment des gardes depuis la place I3auphine jusqu'au-delà du Palais-Royal, et partit à cheval du Pont-Neuf avec le reste du régiment massé en un bataillon unique.

D'autre part, la Ville était représentée par son Gouverneur, le duc de Créquy, le prévôt des marchands M. de Fourcv, marchant tous les deux en tête, à cheval et en housse, les conseillers de Ville, les quarteniers, les deux délégués des bourgeois par chaque quartier, le corps des Archers à cheval précédé par son colonel, les huissiers de la Ville, le Greffier, le Corps de Ville, tous à cheval et en tenue de grande cérémonie.

Le soir, il y eut collation offerte à l'Hôtel de Ville, et un feu de joie fut allumé sur la place de Grève.

Lfs conlL-mporains trouvèrent excessifs tous ces lioiiiiuages rendus à un monarque vivant, mais l'expression louangeuse Viro immortali inscrite sur le piédestal du monument, souleva les plus vives critiques. Saint-Simon, en particulier, considérait cette dédicace comme « une marcjue d'idolâtrie païenne ». (i)

(( Luuis, dit, d'autre part, l'abbé de Saint-Pierre, n'étoit pas, par SQ personne, plus immortel que le dernier de ses contemporains, et, à l'égard de l'immortalité du nom, il y a beaucoup d'autres noms immortels cjue le sien, et, comme ce n'est pas le seul immortel, ce prince n'étoit point connu et distingué pi\r le nom île Vii iininoiialis, par \e titre d'Immortel. » (2).

M. de lioislisle cite encore ces vers imprimés dans une plaquette du temps et qui se trouvent reproduits dans le Chansonnier de Gaignières :

Louis, écoute-moi; je parle pour ta gloire, Et je ne puis souffrir qu'on gâte ton histoire. Tu triomphes partout; les peuples et les rois. Egalement surpris, admirent tes exploits.

Et ces faits merveilleux, jusqu'à nous inouïs

Rempliront tous les temps du grand nom (k- Louis.

Reçois ces vrais honneurs, mais fuis la flatterie

Prête d'aller pour toi jusqu'à l'idolâtrie;

Des attributs divins fuis l'abus criminel

Et ne souffre jamais qu'on te nomme immortel!

Ce faux titre (]u'on voit au pied de ta figure, Loin de te faire honneur, prince, te fait injure Et semble te traiter, avec ces faussetés, Comme ces vains héros que la Fable a chantés. Ta gloire est toute vraie

Mais ta religion 110 peut pas balancer: Ta main effacera ce qu'il faut effacer. Périsse donc ce mot au pied de ta statue; Que jamais de ton peuple il ne blesse la vue.

Et sois nommé partout le plus grand des mortels. [3).

C'est à ces critiques que répondait Voltaire quand il disait que cette inscription tant blâmée visait imiquement (i l'immortalité du règne de Louis XIV » (4) Ne bgurait-elle pas, d'ailleurs, sur le piédestal de la statue de Louis XIII 'à la place Royale, et sur les flancs ■ du cheval de Henri IV, au Pont-Neuf?

Mais la statue de la Victoire qui couronnait Louis XI\\ ne souleva pas moins de critiques que l'inscription « Viro immorialis ».

(i) Voir Mémoires de Saint-Simon. T. XII, p. 23.

{i) P.iss.ige des Ann.iles politiques cité par Ossiide, dans son ouvrage sur les dépenses de Versailles. Le Siècle des IJeaux-Arls et de la Gloire, pp. 4-, 4S.

(3) Imprimé à la suite de la Description de 1690, chez P. Marteau, pp. 22-24. Voir Bibl. N''. M' fr. 1268g, [1. 209-212. M» Arsenal, 3128, fol. 207 " et 208.

(4) Voltaire. Siècle de Louis XIV. — Chap. XXVIII.

Qu'on en juge plutôt par ces vers mordants publiés à ce sujet, par un poète prétendu gascon:

Et qu"a-t-il fait ce monsieur le héros,

Qu'écraser ses sujets sans épargner personne,

Se laisser gouverner par l'antique Scarronne,

Aux gens de bien préférer les cagots,

A des fripons, des sots, confier ses affaires.

Pour de honteuse paix finir d'injustes guerres,

Nous bailler pour Bourbons de petits Montespans?

Et vous voulez le couronner de gloire !

Mais non, je m'abusois: je vous vois en suspens.

Cadédis ! Haut le bras, Madame la Victoire! (i).

Certes, des critiques aussi acerbes et aussi injustes dépassent toute mesure et montrent jusqu'à cjuels excès peut entraîner la haine inspirée par la passion politique.

L'opinion publique ne s'y trompa pas. La population parisienne manifesta son sentiment non éciuivoque lorsque Louis XIV étant venu à Paris pour rendre grâce à Notre-Dame de sa guérison, fut reçu en grande pompe le 30 janvier 1687 par le maréchal de La Feuillade, sur la nouvelle place des Victoires qu'il admira longuement. Puis, ce fut au milieu d'un grand concours de peuple, qu'il se rendit ensuite à l'Hôtel de \ ille où il assista au dîner offert par la municipalité.

En échange des terrains qu'il avait concédés pour la construction di' la place, La Feuillade reçut comme compensation d'autres terrains provenant des immeuble environnants acquis par la Ville.

Mais, taisant assaut de générosité, il ne voulut demeurer en reste ni envers la Ville, ni envers l'Etat, et c'est dans ce but qu'il signa, le 29 juin 16S7, pour assurer la conservation du monument, une substitution de ses terres composant le comté de la Feuillade et la vicomte d'Aubu.sson, ainsi que cîe ses autres biens de la Marche et du Poitou représentant vingt-deux mille livres de revenu annuel, qui devaient être consacrés à l'entretien et à l'éclairage du monument, à en faire la visite tous les cinq ans le jour anniversaire de la naissance du roi et à redorer le groupe tous les vingt-cinq ans si la Ville le requérait.

La Ville s'engageait, d'aileurs, à se soumettre h ces charges et conditions, en cas d'extinction du nom d'Aubusson.

C'est ce que Saint-Simon considéra comme une n folle substitution ».

En témoignage de reconnaissance pour tout ce qu'il avait fait en faveur de la gloire du roi, La Feuillade reçut, au mois de décembre 16S8, le Collier des Ordres.

Après l'achèvement de la place, les nouveaux immeubles furent envahis par les " traitants n cjui s'étaient enrichis sous le ministère Pontchartrain, ce qui explique ce fameux mot de Saint-Simon : (; Henri IV avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale, et Louis XIV avec les maltôtieis dans la place des Victoires ».

II est profondément regrettable de voir l'envahissement actuel de la Place des Victoires par des industriels qui, par leurs enseignes et leurs écriteaux, s'acharnent à détruire, en dépit des protestations légi-

(i) Voir le nouveau siècle de Louis XIV. T. II, p. 264.

times de la Ville, rhannonie architecturale des monuments et des maisons que nous a légués le passé.

Rappelons, en terminant, que le monument de La Feuillade détruit sous la Révolution, a été remplacé en 1S22, par la statue écjuestre actuelle.

Le Quartier du Louvre

Au seizième siècle, après la démoliticjn du Palais des Tournelles, le Louvre était redevenu tout à fait le séjourdes rois de France. Alors, un grand nombre de seigneurs avaient abandonné leurs anciens hôtels pour se rapprocher de la demeure du maître et se grouper autour de sa personne.

ALiis ces seigneurs avaient entraîné après eux, toute une population hétéroclite qui avait envahi toute la rue Saint-LIonoré jusc|u'aux environs du Louvre.

("étaient d'abord les marchands dont les boutiques ne cessaient de se multiplier.

C'étaient, aussi, comme nous le dit Edouard Fournier (i) k les mille industries du vice et de la débauche qui, de tout temps, avaient vécu en parasites autour des demeures rovales et seigneuriales qu'elles avaient toujours suivies dans leurs migrations, depuis les repaires immondes des rues Cocatrix et de Glatigny, dans la Cité, jusc|u'aux bouges de la rue Pute-y-musse et des Marais.

Puis, quand la cour se fut définitivement installée au Louvre et cjue les seigneurs et les courtisans eurent pris possession de leurs nouveaux domiciles, de nouvelles colonies de prostituées accoururent, à l'envi, dans les petites ruelles, innocentes jusqu'alors, des environs de l'église Saint-Honoré (2) que le chapitre de l'église avait peuplées de ses prêtres, de ses chantres et de ses pauvres Escoliers qu'on appelait alors les Bons Enfants de Saint-Honoré, d'où est venu le nom de rue des Bons-Enfants cjui s'est conservé juscju'à nos jours.

Des tenanciers installés en grand nombre dans des repaires de la vieille rue de l'Osterrische ou de l'Autruche, hébergeaient moyennant Li modique redevance de deux sols par semaine, des filles publiques « à l'usage de la cour ».

Ni le respect de l'Eglise, ni la barrière des sergents ne purent par\'enir à inspirer une crainte salutaire h cette population parasite qui, loin de déloger, se répandit, au contraire, au loin, jusqu'.î l'hospice des Quinze-Vingts, pieuse maison fondée par Saint-Louis, aux rues neu\-es de la Butte Saint-Roch et même auprès de l'Echelle patibulaire, marquant la haute justice de l'Evêque de Paris.

A ces filles publiques s'étaient jointes, en outre, des bandes de voleurs, de vagabonds et de sorciers qui augmentaient encore le désordre et l'insécurité de ces parages.

Il semble que lorsque, en 16S0, Claude Perrault eut terminé les travaux de construction de sa suoerbe Colonnade, en face du Palais- Bourbon (3) démoli au dix-huitième siècle, les environs du Louvre auraient dû se trouver assainis. Or, ce fut le contraire qui se produisit.

(i) Edouanl Fournier, clans « Paris démoli ». (Introduction).

(2) L'église Saint-Honoré était située à l'angle de la rue du même nom et de la rue Croix des Petits-Champs, à côté de la barri?re des Sergents.

(3) La porte de l'hôtel du Petit-Bourbon était encore peinte en jaune au dix-septième siècle, en signe d'infamie, ce qui n'avait pas empêché Louis XIV d'y donner un bal resté célèbre où l'on avait dansé le fameux ballet de la Xult.

Ecoutons plutôt Edouard Fournier, qui nous dit encore dans son <( Paris démoli »: « Toute une volée de filles perdues, suivie, comme escorte obligée, de la tourbe des petits métiers, gargottiers, logeurs, receleurs de vols et de vices, sans compter les bandits eux-mêmes qui, attirés plutôt c^u'effrayés par le voisinage du Louvre, allèrent jusqu'à y chercher des retraites, se faisant de véritables repaires de la galerie immense oîi Henri IV, quand il la fit achever, avait rêvé d'en faire des asiles pour les artistes ».

11 est profondément regrettable C}ue Louis XIV obéissant à un sentiment d'aversion à l'égard de la Ville de Paris et des Parisiens, • auxquels il ne pardonna jamais, comme nous l'avons dit, les troubles de la Fronde, ait préféré se lancer dans les folles prodigalités de Versailles, plutôt que d'embellir Paris et d'achever le Palais du Louvre, comme le lui conseillait Colbert dans cette belle lettre portant la date du 28 septembre 1665:

(( Versailles regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de V. M. que sa gloire... Cependant... Si elle veut faire réflexion que l'on verra à jamais, dans les comptes des trésoriers de ses bâtiments cjue, pendant qu'elle a dépensé de si grandes sommes en cette maison, elle a négligé le Louvre, qui est assurément le plus superbe palais (ju'il y ait au monde et le plus digne de la grandeur de V. M. !... \'. AL sait qu'au défaut éclatant des actions de la guerre, rien ne martjue davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtiments, et toute la postérité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées pendant leur vie. O ciuelle pitié cjue le plus grand roi et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût mesuré à l'aune de Versailles !...

V. M. observera de plus, s'il lui plaît, qu'elle est entre les mains de deux hommes (i) qui ne la' connaissent presque qu'à Versailles, c'est-à-dire dans le plaisir et dans le divertissement, et qui ne connaissent point du tout l'amour qu'elle a pour la gloire, de quelque part qu'elle doive venir...

Pour concilier toutes choses, c'est-à-dire pour donner à la gloire de V. M. ce qui doit lui appartenir, et à ses divertissements de même, elle pourroit faire terminer promptement tous les comptes de Versailles, fixer une somme pour y employer tous les ans (peut-être même seroit-il bon de la séparer entièrement des autres fonds des bâtiments) et ensuite s'appliquer tout de bon à achever le Louvre (2), et si la paix dure encore longtemps, élever des monuments publics qui portent la gloire et la grandeur de V. M. plus loin que ceux que les Romains ont autrefois élevés )).(3).

Etaient-ce là de basses flatteries de courtisan, ou bien des paroles dignes d'un véritable homme d'Etat, moins soucieux de son intérêt personnel que de la gloire et des intérêts bien compris de la bonne rcnornmée de son maître ?

L'histoire impartiale a répondu par la bouche autorisée de M. de Boislisle (4).

(i) D'après M. Pierre Clément, l'historien de Colbert, ces deux hommes seraient Le Xôtre et le Vau.

(2) Voir Lettres de Colbert. T. II, p. CCX, CCXI, et T. V, p. 268, 270.

(3) (Ibidem) p. 267

(4) Voir aussi M. de Boislile dans sa Notice historique sur la place des Victoires et la place Vendôme, publiée dans le Tome 15 du Bulletin des Mémoires de la Société d? l'Histoire de la Ville de Paris et de l'Ile de I-'rance.

« C'est Colbcrt, et non son maître, expose l'émincnt écrivain, qui dit, dans l'édit de Juillet 1676 pour l'exécution du nouveau plan de Paris cjue k la capitale des lîtats du roi en doit mieux faire connoîlre la grandeur aux étrangers par le nombre et la beauté de ses ouvrages et marquer à la postérité le bonheur de ce règne ».

C'est la main de Colbert, nous dit encore M. de Boislisie, que l'on sent partout, non seulement dans les travaux du Louvre, ce cheflieu de la capitale, mais encore dans les créations industrielles comme les Gobelins et la Savonnerie, ou scientifiques comme l'CIîservatoire et comme le Jardin des Plantes, dans les travaux de voirie, — établissement de cjuais et de ports sur la Seine, percement (Ui élargissement de rues, ou\erture d'une ligne de boulevards, multiplication des fontaines publicjues, plantation des Tuileries et des cours, — et dans la construction ou l'achèvement de ces monuments qui nous* rappellent encore le règne de Louis XIV : la colonnade du Louvre et ses deux façades Xord et Sud, le dôme, la grande galerie et les deux pavillons des Tuileries, les portes triomphales Saint-Denis et Saint-AL'irtin, le Val de Grâce, le Collège des Ouatre-Nations, l'Hôtel des Invalides; sans parler de ce qui a disparu (i), ni des édifices religieux et civils élevés pendant la même période (2), sous l'influence, sinon par le fait même du grand homme cjue les Parisiens devaient couvrir d'opprobre et d'injures après sa mort.

Ecoutons encore un autre historien de Colbert :

"(( La tristesse, qui sans nul doute abrégea sa vie, se nourrissait de deux sentiments, du chagrin de l'homme d'Etat arrêté dans son œuvre, et d'une souffrance plus intime. Il aimait Louis XI\^ d'une affection enthousiaste; il croyait à, lui comme à l'idée même du bien pul)lic; il l'avait vu autrefois associé de cœur et d'esprit à ses travaiix et à ses rêves, et, supérieur pour le rang, son égal en dévouement patrioticiue ; et maintenant il lui fallait se dire cjue tout cela n'était Cju'illusiun : que l'objet de son culte, ingrat envers lui, (.^) était moins patriote que lui. C'est dans ce désenchantement qu'il mourut, le 6 septembre 16.S3.

(( Ce cju'il y eut de fatalement triste dans cette noble liestinée ne s'arrêta point à la mort. Chose étrange! le ministre cjui anticipait dans ses plans toute une révoluli(jn à venir, le règne de l'industrie et du commerce, celui qui voulait l'abolition des privilèges en matière d'impôt, une juste proportion dans les charges publii|ues, la tliffusion des capitaux par l'abaissement de l'intérêt, plus de richesse et tl'honneur pour le travail, et une assistance pour la pauvreté, celui-là fut impopulaire jusqu'à la haine. Son convoi, devant passer près des halles, ne sortit Cjii'à la nuit et sous escorte, de peur de quelque insulte du peuple. Le peuple, et surtout celui de Paris, haïssait Colbert à cause des taxes onéreuses établies depuis la guerre de LIollande; on lui imputait la nécessité contre laquelle il s'était débattu en vain, ( t

(i) M. de Boislile veut parler, nolcimmenl, dei portes triom[)h;iles SainiAnloiii', Saiiit-Hernard et Saint-Louis.

(2) Voir, à ce propos, le Traité île la Polite de Nicolas Delamare, T. I. p. S; à co et un mémoire des travau.x à faire, en i66g, dans les Lettres de Colbert. '1'. V, p. 276-

Ajoutons que les églises qui furent bâties, de r653 à 16S5, furent celles du \ al de Grâce, de Saint-Roch, de Saint-Nicolas, du Chardonnet, des Tliéatins, de .Saint- Louis, de Sainte-Marguerite, le dôme des Religieuses de IWssomptiou, l'église des Dominicains, (Saint-Tliomas d'Aquin) et celle des Missions.

(3) Le roi s'était détaché de Colbert pour se rapprodier de Lnuvois, l'éternel rival de ce dernier.

l'on oubliait d'immenses services pour le rendre responsable des mesures qu'il déplorait lui-même et qu'il avait prises malgré lui. Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule a été juste. » (i.)

râlais du Louvre. — Après cette digression sur le rôle de Colbert, que nous prions le lecteur de bien vouloir excuser, nous allons nous occuper maintenant du Palais du Louvre.

Rappelons qu'au commencement du treizième siècle, le Louvre était le château féodal, le donjon du roi, et c'est de la grosse tour placée au centre de son enceinte, cjue relevaient les grands fiefs du royaume. Ce fut vers l'an 1204 que Philippe-Auguste entreprit la reconstruction de la tour et du cliâteau. Il laissa la forteresse terminée et jîourvue de ses moyens de défense.

A son tour, Saint-Louis fit construire dans l'aile occidentale une grande salle que l'on désigna longtemps sous le nom de chambre de Saint-Louis.

Puis vint Charles V Cjui s'occupa plus activement de renouveler le château en exhaussant les murailles, en ouvrant derrière les courtines des salles plus nombreuses et plus vastes, et en appropriant mieux l'édifice à sa nouvelle destination par des constructions accessoires. Cha:une des tours fut pourvue d'un concierge ou capitaine, et reçut un nom particulier. Ainsi, après le donjon central, on distinguait parmi les plus importantes, la tour de la Librairie, embryon de la fameuse bibliothèque royale qui enrichie sous tous les règnes et sous les différents régimes suiccessifs, est parvenue au prodigieux développement où nous la voyons de nos jours, sous le nom de Bibliothècjue nationale Il y avait aussi la tour de l'Artillerie, la tour de l'Horloge, la tour du Bois, la tour de l'Armoirie, la tour de l'Ecluse, celles de la Fauconnerie, de la Taille, de la grande Chapelle.

Le château, pris dans son ensemble, affectait la forme d'un grand carré représentant une étendue correspondant environ au quart de celle de notre Louvre actuel.

La grosse tour c]ui avait son système complet de défense, indépendant de celui du château, a servi longtemps de prison pour les princes et grands seigneurs coupables du crime de lèse-majsté, tels que le comte de Flandre, Ferrant! ramené enchaîné à Paris par Philippe-Auguste après la victoire de Bouvines, en 1214; Enguerrand de Coucy ; les deux comtes de Flandre, Guy en \2)(j et Louis en 1322; Enguerrand de Marigny ; le duc dé Bretagne Jean IV; Charles II, roi de Navarre; le Captai de Buch, Jean de Grailly; Jean II, duc d'Alençon.

Les châteaux de la Bastille et de Vincennes remplacèrent plus tard la tour du Louvre comme prisons d'Etat. (2)

Sauvai nous a laissé, d'après les renseignements qu'il a recueillis dans les registres de la Chambre des Comptes de Paris, de très curieux et très intéressants renseignements sur les travaux effectués au Louvre sur rinitiative de Charles V.

Nous y voyons, notamment, que le grand escalier dont la construction avait été faite sous la direction de Raymond du Temple, était

(i) Voir <c Les Grands ministres français », par Th. Bachelet, professeur d'histcire au Lycée de Rouen. — Mégard et C'", imprimeurs-libraires, Rouen. 1S55, grand in 8° de 41g pages: Notice sur Colbert, p. 418, 41g.

(2) ^"oi^ rilinéraire archéologique de Guilhermy, p. 263.

une œuvre superbe, tout en pierre, et que déroraicnt de nombreuses statues dues à des artistes dont le mérite égalait le noble désintéressement. Ces artistes, les plus habiles du temps, s'appelaient Jean de Saint-Romain, Jean du Liège, Jean de Launay, Jacques de Chartres, Guy de Uampmartin ; ils sculptèrent des statues représentant la Vierge et Saint-Jean, deux sergents d'armes, Charles V, la reine Jeanne de Bourbon, Louis, duc d'Orléans, les trois frères du roi, les ducs d'Anjou, de Berri et de Bourgogne. Chacune de ces statues leur fut payée à raison de vingt francs d'or ou seize livres parisis.

Enfin sur le pignon du pont-levis de la grosse tour on plaça une statue en pierre de Charles V, haute de quatre pieds seulement, qui fut payée six livres huit sous parisis, à l'artiste Jean de Saint-Romain, le même qui, d'après Pierre Levieil, l'auteur d'un remarquable traité de la peinture sur verre, aurait dessiné les cartons des vitraux du Louvre et de l'hôtel Saint-Paul.

Lors de son avènement, François !"■ trouva les bâtiments du Louvre dans un tel état de ruine et de vétusté qu'une reconstruction totale lui parut indispensable. Ce ne fut cependant qu'en 1527 que la grosse tour fut abattue. Puis, en 1541, l'architecte Pierre Lescot et le sculpteur Jean Goujon furent officiellement chargés des travaux de reconstruction du monument.

Dans le plan de Pierre Lescot, il n'était plus question des antiques tours féodales du moyen-âge cjui devaient définitivement disparaître. L'ensemble du palais devait se compo.ser de quatre façades comportant de grands pavillons surmontés de combles d'ardoise à la mode française.

Mais à la mort de François I", survenue en 1547, l'oeuvre n'était guère avancée.

Henri II s'attacha à la poursuivre plus activement. Il fit terminer l'aile occidentale, et celle du midi fut construite jusqu'au guichet situé en face du pont des Arts. Enfin, on se hâta de réunir ces deux corps-de-logis par une construction Cjui reçut le nom de pavillon du roi.

Les travaux du Louvre se trouvèrent forcément ralentis sous les règnes de François II, de Charles IX et de Henri III, si agités par les guerres civiles. Puis, vint Henri IV cjui s'occupa plus particulièrement des Tuileries et de la grande galerie du bord de l'eau. Sous Richelieu, la reprise des travaux du Louvre fut confiée à l'architecte Lemercier, et le roi Louis XIII posa, le 28 juin 1624, la première pierre des nouveaux édifices.

Ce fut Lemercier qui construisit le grand dôme de l'horloge, la suite de l'aile occidentale, le pavillon de l'angle nord-ouest et une paitie de l'aile du Nord.

A la mort de Lemercier, survenue en 1660, les travaux furent confiés à Louis Levau, qui, avec le concours de son gendre, François Dorbav, continua l'aile septentrionale, commença le prolongement de celle du sud et éleva la grande façade extérieure longeant la Seine, vis-à-vis du collège des Ouatre-Xations.

En 1663, 'après trois années de travaux, il ne restait plus à faire que la façade orientale devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, ci*ue Louis Xrv et Colbert voulaient faire supérieure en magnificence à toutes les autres pour marcjuer d'une manière imposante la principale entrée du Palais.

Les artistes les plus en renom furent invités à soumettre des projets, mais devant l'impossibilité de faire un choix, on s'adressa à l'archi-

tecte romain Le Bernin, qui passait pour le premier artiste de l'époque. Le Bernin arriva à Paris oîi il fut accueilli avec des honneurs extraordinaires, et ce fut pendant son séjour que le roi posa, le 17 octobre 1665, la première pierre de l'édifice. Mais, devant les intrigues qui contrariaient tous ses plans, l'architecte romain renonça à terminer son œuvre, et retourna dans sa patrie.

Alors mtervint le médecin Claude Perrault, de l'entourage de Colbert, auteur d'un projet de colonnade extérieure, qui avait séduit le roi par son caractère solennel et fastueux.

L'architecte improvisé se mit immédiatement à l'œuvre, et dès l'année 1666, les travaux étaient en pleine activité, ce qui n'alla pas sans exciter la verve caustique des Parisiens. Boileau, en particulier, signala 1 étrange cas de fortune qui,

a Tj'un mauvais médecin, l'it un lion architecte. »

yuoi cju'il en soit, Perrault n'en parvint pas moins à terminer sa façade, et, en 1680, il en posait le couronnement, en faisant monter sur les deux corniches du fronton, les deux pierres, longues chacune de plus de cinciuante pieds, que lui avaient fournies les carrières de Meudon.

On put alors se rendre compte du caractère véritablement grandiose de l'immense péristyle qui, du haut de son stylobate, domine le plus beau coin de Paris, et n dont les colonnades cannelées portent, suivant l'expression de Guilhermy, juscju'à une élévation prodigieuse leurs riches chapiteaux d'ordre corinthien ».

Mais depuis déjà dix années, le budget affecté à la reconstitution du Palais du Louvre éprouvait des réductions de plus en plus sensibles, car 1 intérêt du roi s'était entièrement reporté sur Versailles.

Enfin, les travaux du Louvre cessèrent complètement en 1680.

Laissons, maintenant, la parole à M. de Guilhermy:

« Devenus inutiles pour l'avenir, les dessins et les projets de Perrault lurent déposés dans la bibliothèc^ue particulière dû cabinet du roi, où ils ont toujours été conservés depuis. Inachevé à l'extérieur, dépour^'u de toitures dans une partie de son développement, composé de corps-de-lugis immenses, la plupart sans voûtes, sans plafonds, sans escaliers, ce palais, qui était destiné à présenter l'image matérielle de la puissance du roi de France, passa, en peu d'années, à l'état d'une ruine misérable. Ce qui pouvait offrir un abri fut divisé en une toule de petits appartements, que le roi ou ses ministres concédaient à des artistes ou à des gens de lettres. Les trois ou quatre salles les plus spacieuses et les plus habitables servirent aux réunions des académies.

« Des masures s'élevèrent au milieu de la cour. M. Vitet, dans son excellente étude sur le Louvre, a spirituellement comparé l'aspect intérieur de cet édifice, pendant près d'un siècle, à celui des arènes d'Arles ou de Xîmes, quand une population tout entière campait sur les gradins, sous les crénaux des galeries et jusque dans l'épaisseur des murailles. On prétendait alors que, pour achever le Louvre, le meilleur moyen eût été de le mettre à la disposition d'un des quatre ordres mendiants pour tenir ses chapitres et loger son général! » (i.)

Edouard Fournier nous dit, d'autre part, que <( lorsque la cour

(i) F. de Guilliermv. — Itinéraire arthéologicjue de Paris, p. 267-269,

lOI

émigra en masse à Versailles, le Louvre se trouva totalement abandonné et ses bâtiments délabrés, ses pavillons et ses galeries dépourvus même de toiture, furent envahis par des bandes de voleurs et de banqueroutiers auxquels ils servaient d'asiles !... "(i).

On peut dire qu'après les travaux de Claude Perrault, le Louvre était resté, en son ensemble, dans l'état de délabrement que dépei~ gnait le poète satirique Claude Le Petit dans son ce Paris ridicule i-, composé en 1655 '•

Vois, Muse, comme il nous découvre, Pensant nous éblcdir les yeux.

Ce grand bastiment neuf et vieux, Qu'on appelle aujourd'hui le Louvre?

Vois-en les murs si mal rangez, Par l'antiquité tout rongez?

Vois sur cette aile-cy l'ardoise

Et sur cet autre-là le plomb;

Regarde un peu ce pavillon

Plus court que l'autre d'une toise;

Admire ces compartimens,

Ces reliefs, ces soubassements.

Cette façade et ces corniches:

Rien n'y manque, hormis d'y graver,

Au-dessous de toutes les niches:

« Maisons à louer pour l'hyver. »

Enfin, écoutons encore l'abbé de Marolles (2) c^ui nous dit, en parlant du Louvre, dans sa <( Description de Paris en quatrain :

Le Louvre dans Paris est une ville entière : C'est un grand bastiment pour le logis du Roy, Qui demeure imparfait, je ne çay pourquoy. Car le Roy peut tout faire en diverse manière. Cet auguste palais a .son architecture D'ordre corinthien du bas jusques en haut; Il serait mal aisé d'en dire aucun défaut. Sans sçavoir le de.s.sein d'une telle structure.

Le Carrousel. — Quant à la place du Carrousel, elle n'a pas échappé aux traits mordants de Claude Le Petit qui nous en a laissé ce peu séduisant portrait :

Cirque de bois à cinq croizées, Barbouillé d'azur et d'orpin, Amphithéâtre de sapin, (3) Fantôme entre les colizées, Manège de Pantagruel, (4) Belle place du Carrouzel, Faite en forme d'huistre à l'escaille Quoy qu'on en dise, on vous voit là; Un habit de pierre de taille Vous siéroit mieux que celuy-là.

(i) Edouard Fournier. — Paris démoli. (Introduction).

(2) Michel de Marolles, abbé de Villedoin, auteur de soixante-neuf ouvrages dont plusieurs étaient des traductions très utiles dans leur temps, nous dit Voltaire. — Mort en 1681.

(3) Cette décoration fut modifiée à la maison du Carrousel que Louis XIV y donna les 5 et 6 Juin 1662, en l'honneur de La Vallière.

( 4)Dans les écrits satiriques du temps, Louis XIV était assez fréquemment désigné sous le nom de Pantagruel,

Le Palais des Tuileries. — A l'extrémité de la place du Carrousel, se trouvait le Palais des Tuileries dont les fondations avaient été jetées au mois de mai 1564, par la reine Catherine de Médicis, sur l'emplacement précédemment occupé pendant de longues années, par une tabriciue de tuiles.

L'édiiice admirable qui fut ainsi élevé fut l'œuvre maîtresse de Philibert Delorme, abbé de Saint-Eloi près de Noyon et de Saint- Serge les Angers, conseil'er et aumônier du roi.

Henri IV ne jugeant pas le château assez vaste pour contenir toute la famille royale, y fît ajouter par Ducerceau, une aile à grands pilastres se dirigeant vers le Sud et puis l'énorme pavillon connu sous le nom de pavillon de Flore qui, seul, a échappé au terrible incendie de -Mai 1871.

Plus tard, ce palais fut restauré par François Dorbay. d'après les dessins de Louis Levau.

I',nnn, il fut magnitit(uement détoré par Louis XIV qui. après l'avoir habité pendant quelciue temps, l'abandonna pour \'ersaillcs.

Ajoutons qu'après être resté inliabité pendant une cinquantaine d'années, le Palais des Tuileries ne redevint demeure royale cjue sous Louis XV, et cju'il fut ensuite habité par tous les souverains qui ont successivement régné en France jusqu'à son incendie en 1871.

(Juant au superbe jardin des Tuileries qui était, au dix-septième siècle, la promenade favorite des Parisiens et qui faisait l'admiration des étrangers, avec ses allées rectilignes bordées de parterres en broderies, son labyrinthe, sa volière et ses terrasses, nous nous réservons de lui consacrer une notice spéciale dans l'un des chapitres suivants où nous parlerons des Jardins et promenades de Paris.

Bornons-nous à rappeler pour le moment, que tandis que le jardin des Tuileries éta't limité au Sud, par la terrasse du bord de l'eau cjui permettait aux promeneurs de jouir de l'agréable spectacle du cours de la Seine et des charmants coteaux de Sèvres et de Meudon qui se profilaient dans le lointain, la terrasse septentrionale était bornée par cinc] bâtiments contigus s'étendant jusqu'à la rue Saint-Honoré.

C'était, d'abord, la grande Ecurie, vieux bâtiment délabré, situé sur l'emplacement de la rue des Pyramides actuelle.

Ln voici le portrait, d'après Claude Le Petit:

Grande Escurie, en ce grimoire Chacun sçaura ce que tu vaux:

Tu n'as <jue cinq ou six chevaux; Les autres sont-ils allez boire?

Non, taisez-vous, dame Alizon, (i) Contre le Prince, sans raison, Vous tournez tout en raillerie; <,)u'importe à ce grand Potentat, (^u'il en ait dans son es;curie?

Il en a tant dans son Estât.

A côté de la grande Ecurie était le ^L^nège où avait habité sous le règne précédent le fameux écuyer Pluvinel, professeur d'équitation de Louis XIII c}ui v avait installé son Académie d'équitation.

(i) Type de la femme bavarde et curieuse, tiré d'un personnage d'une comédie imprimée en 1637.

Puis, venaient trois couvents contiens, les Feuillans, les Capucins et l'Assomption, faisant face à deux monastères inlallés de l'autre côté de la rue Saint-Ilonoré prolongée, les Jacobins réformés et la Conception.

Les Fciiillanls.— L'abbaye-mère du couvent des Feuillants était situées à six lieues de Toulouse.

lin 15S7, Henri III avait fait venir à Paris l'abbé de l'Ordre, Jean de la Barrière qui, l'année précédente, avait introduit des réformes dans l'Ordre des Citeaux et fondé le nouvel institut dont les règles avaient été approuvées par le pape Sixte-Quint.

L'abbé, parti de Toulouse le 16 juin 1587, a\-ec soixante-deux de ses religieux, était arrivé à Vincennes le 9 juillet, et, après avoir vécu en subsistance pendant deux mois au couvent des Minimes, il avait pris possession le 7 septembre sui\-ant, du monastère des Feuillans, dû à la magnificence royale et dont les derniers travaux de construction avaient été achevés en grande hâte.

La chapelle du couvent renfermait les tombeaux de divers personnages célèljres, notamment ceux de la princesse Guéméné, cki maréchal Louis de IMarillac, qui, victime de la haine du cardinal de Richelieu, avait été exécuté en place de Grève, le 10 mai 1632.

Fn face de la chaire, on voyait aussi le cénotaphe de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, grand écuyer de France, et de son fils Alphonse-Louis de Lorraine, dit le chevalier d'Harcourt.

Les Coitvenls des Capucins et de l'Assomption. — A côté des Jacobins, se dressait l'imposant monastère des Capucins qui ne comptait pas moins de cent trente religieux, vivant uniquement des cjuêtes recueillies par les frères tant à la Ville cju'à la campagne, et des aumônes C|ui leur étaient portées directement chez eux par des personn.'s pieuses et charitables.

Grâce à ces libéralités, les bons Capucins vivaient, d'aprt^s Germain Brice, « aussi commodément tiLie des moines bien rentes et fondés depuis des siècles ».

Dom Lobineau estimait que, dans toute la l'rance, il n'existait pas moins de 396 couvents de Capucins, comprenant près de dix mille religieux entretenus par des quêtes et des aumônes.

Rappelons que cette Communauté avait compté, parmi ses membres d'illustres personnages, notamment le comte de Bouchage, Henri de Joyeuse, duc et pair et maréchal de France, gouverneur et lieutenant-général du pavs d'Anjou, Touraine, Maine, Perche, et depuis du Languedoc. Fn 1587, vingt-six jours après la mort de sa femme, il avait pris le froc de Capucin t|u'il avait abandonné pendant la Ligue pour le reprendre plus tard, et c'est sous ce froc qu'il était mort le 26 septembre 1608.

L'n autre capucin non moins célèbre avait été Le Clerc aa Trenibla)', plus connu sous le nom de Père Joseph, qui avait été le précieux et fidèle auxiliaire du cardinal de Richelieu, auquel il avait rendu de si utiles services dans les intrigues politiques les plu.-, délicates.

Les dépouilles de ces deux importants personnages étaient inhumés dans le chœur de la Chapelle.

Quant à l'égiise des Filles de l'Assomption ou Haudriettes, qui servit d'église paroissiale jusqu'à l'achèvement de l'église de la Madeleine, le portique et le dùme avaient été élevés de 1670 à 1676, par Charles lîvrard, ancien directeur de l'académie de France à Rome, et la coupole avait été peinte par Charles de la Fosse. Ces religieuses s'étaient installées là, en 1622, dans un hôtel que le cardinal de la Rochefoucauld avait, dix-luiit ans auparavant, vendu aux Jésuites.

Hôtel et PUice ihi Palais-Royul. — Revenons maintenant sur nos pas et disons quelques mots de la tranformation du quartier du Palais-Royal.

L'hôtel appelé aujourd'hui Palais-Royal, a été construit de 1629 à 1636 par l'architecte Jaccjues Remercier sur l'ordre du cardinal de Richelieu qui désirait avoir sa résidence à proximité du Louvre. Designé d'abord sous le nom d'hôtel de Richelieu, on le nomma ensuite Palais-Cardinal. Les armes du cardinal figuraient au-dessus de la porte, sous la forme de trois chevrons avec un chapeau de cardinal et les initiales A. R.Des ancres et des proues de navires étaient, en outre, sculptées sur les murs, en souvenir du siège de la Rochelle dirigé par Richelieu.

Le cardinal C|ui a\ait eu besoin d'un grand emplacement pour contruire son palais, avait taillé en plein drap.

11 avait d'abord acheté, près de la rue des Bons-F^nfants, l'hôtel de Rambouillet, puis un manège et un mail. Il avait ensuite, disposé à son gré, des terraiiTS restés disponibles à la suite de la démolition des anciens remparts d'Etienne Marcel, et fait vendre à qui en avait voulu, les emplacements occupés par une partie de la rue des Petits-Champs et de la rue des Bons-Fnfants, ainsi que certains autres terrains précédemment afl'ectés à la culture des légumes ou à recevoir les immondices de la Ville.

Le cardinal fit ensuite percer une nouvelle rue à laquelle il donna son nom, la rue de Richelieu, et fit démolir, au coin de la dite rue, la porte Samt-Honoré qui se trouva rejetée à quatre cents toises en arrière de son ancien emplacement, à l'angle du point de rencontre avec le boulevard planté d'ormes et projeté entre la porte SaintAntoine et la porte de la Conférence.

En 163g, trois ans après la construction du Palais, le cardinal en abandonna l'entière propriété au roi Louis XIII, par une donation entre vifs qu'il confirma plus tard par un testament rédigé à Narbonne au mois de Mai 1642.

A partir de cette même année, la reine régente Maris de Médicis prit possession" du Palais qui fut dès lors, appelé Palais-Royal, et qu'elle nabita pendant dix années.

De 1652 à 1660, le Palais fut affecté au logement de la reine Henriette d'Angleterre.

Plus tard, en 1692, Louis XIV abandonna la jouissance du Palais à son frère Philippe d'Orléans, mort en 1701, et la propritéé au fils de ce dernier qui était destiné à devenir le Régent.

Le Palais-Royal devint, dès lors, le Palais d'Orléans.

Le grand jardin, ouvert par tolérance au public, complétait le monument dont la façade était irrégulière et mesquine, d'après certains criticjues contemporains.

Voici, d'abord, un 6\oge que nous trouvons dans la « Description de Paris en quatrains », par l'abljé de Marolles:

Le Palais de Monsieur, sur une grande rue Que i)astit en son temps un fameux demy-Dieu, L'éminent Cardinal et duc de Richelieu, Est un ouvrage exquis en beaucoup d'étendue.

Là plusieurs grands logis donnèrent cet espace. Pour le mettre en Testât qu'on le voit maintenant, Avecque ses jardins, son Rondeau surprenant. Ses promenoirs, ses cours, ses théâtres, sa Place.

Ecouton.s, maintenant, notre mordant .satirique Claude Le Petit:

Icy demeurait maistre Griffe (i)

Dit Jean Armand de Richelieu, ,

En son temps quasi denii-Uieu,

Demy-Prince et demy-Pontife:

Vois-tu ce merveilleux chapeau,

Qui nageait sur terre et sur l'eau (2)

Au frontispice de l'ouvrage?

C'est luy qui fit tous ces travaux.

La lielle maison ! C'est dommage

Qu'elle n'ait des pots à moineaux!

Enfin, voici le grand Corneille qui, dans sa comédie « Le Menteur n, exprime par la bouche de Dorante, son admiration pour le Paris nouveau :

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