DORANTE
Paris semble à mes yeux un pays de romans: J'y croyais ce matin voir une île enchantée, Je la laisse déserte et la trouve habitée. (3) (.Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, En superbe palais a changé ses buissons !
A quoi Géronte répond :
GERONTE Paris voit tous les jours de ces métrmorphoses; Dans tout le Préaux-Clercs tu verras même choses, Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors du Palais Cardinal; Toute une ville entière avec pompe bâtie Semble d'un vieux fos.sé par miracle sortie
Pai contre, Edouard Fournier nous fait un triste taWeau de la population hétéroclite (jui vint envahir ces parages après la construction du tameux palais-cardinal.
Là, dit-il, s'établirent des maisons de jeu dont la plus célèbre était celle de Erédoc dont Boileau parle dans sa IV*' satire (vers 73) et qui est citée aussi par Montfleury, dans la Fille Capitame (acte I", scène L\). Le mal empira encore après la fondation des théâtres clans le Palais-Royal et dans .ses environs, comme le théâtre de Molière qui fut rernplacé par l'Opéra.
A la sortie des représentations, les spectateurs étaient guettés comme des proies tout indiquées, tout le long de la rue Saint-Honoré
(i) C'est ainsi que les satiriques appelaient le Cardinal.
(2) Allusion aux ancres et aux proues scul|)tt'es sur les murs du Palais.
(3) Corneille veut parler ici de l'Ile Saint-Louis.
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et des rues avoisinantes, comme les rues Saint-Xicaise, Fromenteau, et Saint- Thomas du Louvre, (i) .
Le Quartier Saint-Roch.
Au-delà de la porte Saint-Honoré, était le quartier Saint-Roch 4ui devait son nom à l'église toute voisine.
Cette église qui n'était précédemment qu'ime petite chapelle, avait été bâtie en 1577, sous le vocable de Sainte-Suzanne et Saint-Roch, pour servir de succursale à l'antique paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois.
Ce ne fut, cependant, qu'en 1653 que, sur les dessins de Jacques Lemercier, on commença la construction de la nouvelle église cjui reçut plus tard lessépultures de plusieurs personnages célèbres, notamment celles de Jean Racine le i" octobre 1684, de Pierre Mignard en 1695, d'André le Nostre en 1700 et de Pierre Corneille en 1709. (2)
Kntre la porte Saint-Honoré et l'église Saint-Roiii, se dressait la butte des Moulins, avec ses champs, clos, vergers, moulins et guinguettes, et plus loin le marché aux chevaux élevé sur l'emplacement d'un ancien marché aux pourceaux où avaient eu lieu autrefois de nombreuses exécutions capitales. Au bas de la butte étaient deux ou trois échelles patibulaires marcjuant la justice de l'évêcjue de Paris et que rappelle la rue de l'Echelle.
Entre le Louvre et le territoire de la Ville-l'Evêque, s'étendait, nous dit, d'autre part, M. de Boislisle, un immense domaine épiscopal sur lequel s'élevaient, de loin en loin, au milieu des champs et des cultures, cjuelques rares maisons construites le long du chemin se dirigeant vers le Roule, et qui fut successivement désigné sous le nom de rue Neuve-Saint-Louis (en mémoire du fondateur de l'hospice des Quinzevingts), de faubourg Saint-Honoré et de rue Neuve-Saint-Honoré.
A cette époque, les terrains de gauche jusqu'à la rue Castiglione actuelle, étaient un clos dépendant de l'hospice des Ouinze-vingts.
Ce fut seulement lorsque plus tard, la reine Catherine de Médicis se fut décidée à construire en dehors de l'enceinte le palais et le jardin des Tuileries, que de nombreux courtisans étaient venus, à son exemple, s'établir dans ces parages rapprochés du Louvre.
La célèbre famille des Gondy fut une des premières qui s'installa au milieu des terrains boisés et des jardins en bordure de droite du faubourg.
Le maître d'hôtel du roi, Antoine de Gondy du Perron, époux de Marie Christine de Pierrevive, gouvernante des F'nfants de France, avait fait construire un vaste hôtel qui, à leur mort, était passé à leur fils qui tut le premier duc de Retz, mort le 21 avril 1602.
Cet hôtel était devenu ensuite la propriété de l'évêque de Paris, le fameux cardinal de Retz, puis successivement de la marcjuise de Meignelay, et enfin de la duchesse de Mercœur qui, après l'avoir magnificiuement fait reconstruire, le passa à sa fille unique mariée en i6og, au duc de Vemdôme, fils naturel de Henri IV. On ne le désigna plus, à partir de ce moment que sous le nom d'hôtel de Vendôme.
(i) Voir Edouard Fournier, dans Paris démoli, (Introduction).
(2) Corneille habitait non loin de l'iglise Saint-Roch, dans une^ maison située au n" 18, rue d'Argenteuil, qui a été démolie lors du percement de l'avenue de l'Opéra, en 1876.
La porte de cette demeure a été achetée, lors de la démolition, par Victorien Sardou, qui en a fait don au musée Carnavalet.
Nous avons déjà vu que, sur ia partie gauche du faubourg s'étaient installés à côté du Manège royal, trois grands couvents, ceux des Feuillants, des Capucins, et des Filles de l'Assomptoin ou Ilaudricttes.
L'n certain nombre de ces religieux, et notamment, les Feuillants, s'étaient empressés de faire construire en bordure de cette grande voie, des maisons de rapi^ort.
Mais il restait encore ijien des espaces vides que les duellistes utilisaient pour vider leurs querelles, et cjui servaient aussi de champsclos à des bandes armées.
C'est ainsi cjue ]3rès de riu'ite! de Vendôme, se trou\ait un marché où, le 30 juillet 1652, le duc de Nemours fut tué en duel par son beaufrère, le duc de Beaufurt, le fameux roi des Halles, qui s'était actjuis sous ce nom, une si grande popularité.
Cincj ans auparavant, le père du duc de Saint-Simon s'était battu en duel, en plein midi, contre le duc de Wardes, sous les fenêtres du logis occupé, près de la nouvelle porte Samt-Honoré, par la belle duchesse cle Châtilh^n (i) devenue, plus tard, princesse de Mecklembourg.
En dehors de cet hôtel de Châtillon et de l'hôtel de Vendôme il y avait, en ou:re, sur le côté droit de la nouvelle voie, sans tenir compte des maisons de peu d'importance, l'hôtel de Bournonville-Noailles, et tout près de la nouvelle porte Saint-Honoré, un immeuble appartenant à l'archevêque de Rouen, qui avait comme locataire de marque, le célèbre d'^Vrtagnan dont les hauts faits ont été immortalisés par Alexandre Dumas.
13es deux fils mineurs laissés par le second duc de Vendôme, Louis-Joseph, héritier du titre, était destiné à devenir l'un des plus fameux généraux des galères de Louis XIV. Quant au second, Philippe, chevalier de Malte de minorité, il devint grand prieur de France. ■> "^^
Ils vécurent tous les deux en parfaite intelligence dans le bel hôtel construit par la duchesse de Mercœur, et que le duc Louis-Joseph voulut embellir encore en faisant appel au concours cle Libéral Bruaml et de Jules fîardouin Mansard, (le second Mansard) ; mais, soit par excès de prodigalité de la part du duc, soit que ^Linsard ait abusé de la situation, suivant son habitude invétérée, ses affaires se trouvèrent dans le plus grand désordre, à tel point que ses créanciers, et même des spéculateurs en vinrent à jeter leur dévolu sur l'hôtel.
Or, cjui trouvons-nous à la tète de ces spéculateurs? l'architecte du roi, le même Jules Hardouin Mansard, cjui, le S novembre 1677, signe un contrat d'association avec cinq financiers (2), ayant pour but d'acheter l'hôtel de Vendôme avec toutes ses vastes dépendances, de l'exploiter en construisant des voies nouvelles sur son emplaceemnt, et de se partager au prorata de la contribution respective de chacun, <( les gains et pertes qu'il plairait à Dieu de leur envoyer ».
Ce projet ne paraît avoir reçu aucune suite, f)n ne .sait pour quelle cause. Peut-être se heurta-t-il au veto de l'austère et rigide Colbert ?
(i) Voir Mémoires de Saint-Simon, éditeur de 1870. T. I, p. 216-21S. — Voir .lussi la savante étude de M. de Boislisle sur !a place Vendôme, déjà citée.
(2) Les cinq associés de Jules Ilarduoin Mansanl étaient: André l'ougel, Secrétaire du Roi, Charles de Flacourt, trésorier provincial de l'extraordinaire des guerres à Brouage, Ponce de la Feuille, sieur de Merville, ■ inspecteur pour le roi au canal du Languedoc, Denis Brousson, écuyer, et Jacques Mazière, président au grenier à sel de Pontoise.
(Voir l'Etude de M. de Boislisle sur la Place Vendôme, p. 105.)
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Telle est, du moins, l'hypothèse émise pat .M. de Boislisle, et qui parait, d'ailleurs, assez vraisemblable.
La Place Vcyidôme
Lorsque Colbert mourut en 16S3, les principes d'ordre et d'économie tmancière qu'il avait toujours appliqués, surtout en matière de bâtiments, ne furent plus la règle de conduite de son successeur Louvois qui, avec l'aide de son complice Mansard, s'attacha, au contraire, à pousser Louis XIV dans la voie des dépenses excessives.
Ainsi, par exemple, si nous en croyons la gazette de Leyde (i), au mois d'août 1684, les chantiers de Versailles occupaient jusqu'à vingt-quatre mille hommes, et la dépense journalière n'était pas inféreure à deux cent mille livres!
Ce second Mansard, nous dit, d'autre part Saint-Simon, <( obsédait le roi avec des projets qui, de l'un à l'autre, le conduisaient aux plus fortes dépenses. »
Le même auteur nous dit encore: <( Il gagnoit infiniment aux ouvrages, aux marchés et à tout ce qui se faisoit dans les bâtiments desquels il étoit absolument le maître, et avec une telle autorité, qu'il n'y avoit ouvrier, entrepreneur, ni personnes dans les bâtiments, qui eut osé parler ni branler le moins du monde. » (2).
Cette opinion de Saint-Simon était également partagée par Mme de Maintenon qui écrivait en 1710, en parlant du second Mansard: (( On découvre tous les jours combien ce ^rand homme a trompé le roi; il ne m'a jamais trompée. »
Louvois et Mansard se concertèrent pour faire entendre à Louis XIV qu'il ne pouvait faire moins pour l'embellissement de Paris que ses deux prédécesseurs, ni qu'un courtisan comme La Feuillade, en construisant dans le quartier Saint-Honoré et à proximité des palais du Louvre et des Tuileries, une grande place plus belle encore que la place Royale, ou, tout au moins, aussi belle.
Puis, le bruit ne tarde pas à se répandre, à la Cour comme à la Ville, que le Roi était décidé à acquérir l'hôtel de Vendôme et à construire sur son emplacement, une nouvelle place Royale, au milieu de laquelle il ferait édifier sa propre statue dans un cadre de constructions monumentales et symétriques (3)
Cette nouvelle fut accueillie avec joie.
Ouoi qu'il en soit, à la suite de négociations engagées par Louvois avec l'abbé de Chaulieu, fondé de pouvoirs des frères de \'endôme, le ministre signa, le 4 juillet 1685, un contrat définitif avec le duc de Vendôme, assisté du curateur à la succession vacante de son aïeul.
Le roi devenait ainsi propriétaire, movennant une somme principale de SIX cent mille livres et un pot-de-vin de soixante mille livres, de l'hôtel de Vendôme, avec toutes ses dépendances, cours, jardins, manège, pavillon, etc., ainsi que d'un petit jardin clos de murs, tenant à l'hôtel de Vendôme et à l'hôtel de Luxembourg et, d'une manière générale, de tout ce dont les frères de Vendôme avaient hérité de leur aïeule paternelle, Françoise de Lorraine-Mercœur.
(i) Gazette de LeyHe (n°^ du i" et lo Août 16S4). (2) Mémoires: T. V, pp. 459 et 460, et T. XII, p. 148. Addition au Journal de Dangeau, 11 Mai 1708.
f3) \oir les Mémoires du Marquis de Sourches. T. I, p. 201, Avril 1685. Voir aussi la Gazette de Leyde du 24 Avril 1685.
Afin de disposer d'un emplacement plus considérable, il fut décidé que le couvent des Capucines attenant à l'iiôtel de Vendôme, serait démoli et reconstruit tel quel, entre la future place (c'est-<à-dire sur l'ancien marché aux chevaux) et le bastion de la Ville. Dès le ig avril i68S, nous dit Sauvai, les religieuses Capucines prenaient possession de leur nouveau couvent, reconstruit en moins de deux, années, avec une rapidité qui n'excluait ni l'élégance, ni la solidité (i).
Hnfin, on oiitint ainsi, une place prescjue carrée, large de 78 toises et profonde de 86 toises, autour de laquelle on devait faire construire sur un modèle imiforme, de superbes édifices présentant une longue ordonnance d'arcades formant un large corridor en portique voûté permettant de circuler à couvert autour de la nouvelle place. Un seul côté de cette place devait rester libre: c'était celui donnant sur la rue Saint- . Honoré prolongée.
Louvois avait eu l'intention, dans son premier projet, d'affecter les nouveaux hôtels à construire, à la Bibliothèque, aux diverses Académies royales, à la Monnaie, et enfin à un hôtel somptueux destiné à loger les Ambassadeurs extraordinaires, qui étaient jusqu'alors reçus dans l'hôtel de la rue de Tournon, précédemment occupé par le maréchal d'Ancre. (2)
Bien plus ,1a démolition d'une quantité considérable de maisons dans l'axe de la direction Est, aurait permis de laisser apercevoir en perspective du pied de la statue projetée, le monument que le duc de La Feuiliade se hâtait de construire sur la place des Victoires.
Si l'ensemble de ce projet avait été intégralemeiit exécuté, la nouvelle place, plus vaste encore que la place Royale, n'aurait eu aucune rivale en Europe.
Mais on avait pensé que la dépense à prévoir serait insignifiante car on avait calculé qu'on retirerait des démolitions une somme de cinquante mille livres, à laquelle serait venue s'ajouter une somme d'environ deux cent mille livres, représentant le produit de la revente des terrains environnants.
En vue d'augmenter la plus-value de ces terrains, on avait, d'ailleurs, autorisé par avance, la ville de Paris à mettre en vente toute la partie adjacente de l'enceinte de 1633 depuis le pavillon de la porte (iaillon jusqu'à l'angle du bastion de Vendôme, c'est-à-dire jusqu'à l'angle des jardins de l'hôtel, et enfin à entreprendre l'exécutifjn du nouveau cours ou boulevard, resté encore à l'état de projet depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la porte Saint-Martin.
Quant à l'exécution de la statue du roi, elle fut confiée par I.ouvois à son sculpteur favori, le troyen François Girardon, recteur de l'Académie depuis 1674, et auteur d'œuvres remarcjuables.
Louvois voulut qu'au lieu de Louis XIV pédestre et revêtu des habits de sacre que Martin Desjardins avait édifié sur la place des
(i) Voir Sauvai. T. I, Liv. VI, p. 62S.
Ajoutons que l'église des Capucines reçut les restes de l.i fondation de l'Ordre, la reine de France, Louise de Lorraine, et ceux du duc de Cré<|ui, pair de France, l)remier gentilhomme de la Chambre du roi et gouverneurs de Paris, du ministre Louvois et de ses deux fils, le marquis de Barbizieux et l'abbé de Louvois.
(2) La Bibliothèque était alors installée dans deux maisons louées rue Vivien.
— Quant aux Académies, elles tenaient séance au Louvre.
— La Monnaie installée d'abord rue de la Monnaie, fut transférée à l'hôtel Conti, en 1774.
— Enfin, les Ambassadeurs extraordinaires furent logés successivement après l'hAtel de la rue de Tournon, à l'hôtel Pont chartrain (rue Neuve des Petits-Champs), ])uis au Palais Bourbon, et à l'hôtel d'Evreux.
V^ictoires, le roi fût représenté sur la place Vendôme en statue équestre et en costume d'empereur romain qui ne cadrait guère cependant, avec son énorme perruque.
La statue exécutée par Girardon fut coulée en bronze par l'habile fondeur Keller, qui se surpassa.
Sur ces entrefaites, Louvois vint à mourir subitement le i6 juillet 1691, et, à partir de ce moment, le roi modilîa tous les projets primitifs comme étant trop coûteux. C'est ce que nous apprend Saint-Simon dans ce passage: (i) « Le jour même, Louis XIV eut pour premier soin de suspendre le travail, de diminuer les dimensions de la place, d'en couper les angles, de n'y plus mettre rien de public et de n'y mettre que des maisons particulières.
Le successeur de Louvois, Colbert de Villacerf donna, en effet, l'ordre de suspendre tous les travaux, sur l'ordre de Louis XIV qui obéit, dans la circonstance, soit h un sentiment de modestie, soit à ce que l'entreprise de Louvois lui ait paru trop onéreuse en raison de la misère du temps.
On ne sait.
Quoi qu'il en soit, le roi abandonna à la Ville l'entière propriété des terrains et des constructions déjà élevées jusqu'aux combles, sur la nouvelle place qu'il baptisa, lui même, du nom de place des Conquêtes, mais que Ton appela place Louis-lc-Grand.
Ce marché fut conclu sous la condition que la \'ille s'engageait à construire k ses frais, une nouvelle caserne pour la seconde compagnie des mousquetaires, dans le faubourg Saint-Antoine.
Cet hôtel coûta à la Ville une dépense totale de huit cent mille francs. Pour se dédommager d'une semblable dépense, la Ville vendit les maisons cédées par le roi, à de riches particuliers à qui leur fortune récemment accjuise, avait permis, nous dit Germain Brice, de se loger en grands seigneurs.
La vente de ces immeubles ne fut, d'ailleurs, consentie qu'à la condition expresse que les nouveaux acquéreurs se conformeraient aux prescriptions formelles de l'arrêt du Conseil du 2 mai 1686, confirmées par Lettres-patentes du 7 avril 169g.
Ces prescriptions de l'arrêt du Conseil du 2 mai 1686 étaient ainsi ce nçues ;
« Veult Sa Majesté qu'en vertu des mesures, contrats, arrêts du C'onstil et susdites cjuittances, ils deviennent propriétaires incommutabies ùo la partye du mur de face sur la place qui leur aura été vendue et qu'ils jouissent, eux, leurs hoirs et a^-ant-cause, dont ainsi que si elles avaient été basties par leurs soins et de leurs deniers, à charge toutefois de bien et dûment entretenir ledit mur de face, de la manière dont il sera construit, sans v rien changer, ni adjouter qui en puisse altérer la cymétrie, ni du veu de ladite grande place. »
A différentes reprises, et notamment dans la séance du 6 juillet 1899, la Commission du Vieux Paris a eu à s'occuper de l'inobservation de ces prescriptions, au grand dommage de l'admirable aspect architectural de la place et de la symétrie des lignes, qui se trouvent constamment menacés par les emprises incessantes des enseignes des commerçants.
Mais, depuis lors, la situation n'a fait qu'empirer? °
(i) Addition au Journal de Dangeau. T. I, p. 364.
Mémoires de Saint-Simon. T. XII, p. 7g; Parallèle des trois premiers rois Bourbons, p. 22S.
Revenons maintenant au dix-septième siècle, et reprenons lo cours de notre récit.
Ce iut le 13 août 1699, que la statue de la jilace Vendôme fut inau- ,yurée en grande pompe et avec un éclat exceinionnel, en présence du duc de Gesvres, gouverneur de Paris, (jui déploya dans la circonstance, la plus grande magnificence.
Qu'on en juge par l'ordonnance du splendide cortège qui se forma pour se rendre à la place Vendôme.
Kn tête, venaient les gardes du Gouverneur, vêtus de justaucorps rouges galonnés d'argent, puis six pages à cheval en justaucorps de velours vert, galonnés d'or avec plumes blanches au chapeau, et huit gentilhommes en justaucorps bleus galonnés d'argent, montés sur des chevaux d'Espagne.
Puis venc'iit à la droite du Prévôt des Marchands, dont la monture était simplement couverte de velours noir, ainsi ciue sa housse, le duc de Gesvres dont le costume était d'une somptuosité inouïe.
Le Gouverneur portait un splendide justaucorps à fond bleu, enrichi de broderie d'or. Sur sa veste de drap d'or, brodé d'argent, brillait son Ordre de pierreries. Le pommeau et la garde de son épée étaient d'or enrichi de diamants. Des diamants brillaient également à ses jarretières et à ses boucles, à l'agrafe qui retroussait son chapeau et au cordon d'or qui l'entourait.
Il était monté sur un cheval gris-pommelé, magniUquement harnaché, avec un émouchoir tressé en or, ime iioiisse en broderie d'or, la bride, le mors et les bossettes également en or.
Derrière le Gouverneur et le Prévôt des Marchands venaient vingtquatre valets de pied conduisant autant de chevaux de main.
Ce splendide cortège, escorté des archers de la Ville et des gardes du (jouverneur, se rendit d'abord à la nouvelle place Louis-le-Grand par les rues du Bouloi, des Petits-Champs et Saint-Honoré, fit deux tours autour de la statue en la saluant, puis s'en retourna à la demeure du Gouverneur, rue Coq-Héron, par les rues Neuve des Petits-Champs et du Reposoir, pour saluer au passage la statue de la place des Victoires.
De là, on se rendit, en suivant les quais, jusqu'à l'Hôtel de Ville où ei'it lieu, le soir, un dîner de soixante-dix couverts.
Dans l'après-midi, on donna des joutes sur la Seine, qui attirèrent sur le Pont-Neuf, un grand concours de curieux.
Par contre, le feu d'artifice représentant la statue du roi dans le temple de la Gloire, qui fut tiré le soir, n'obtint (|u'un médiocre succès.
De La I\Lire remarciue très justement, dans son Traité de la Police (i), que la création de la Place Vendôme fut l'origine d'une ville toute nouvelle et, suivant l'expression de Voltaire, » i)ien supérieure à l'ancienne ».
Du côté des Capucines et du boulevard, la rue Louis-le-Grand, la rue Hasse-des-Remparts, les rues Neuve Saint-Augustin, Neuve Saint- Roch, etc.. se couvrirent de riches habitations à partir de l'année 1700, et ce mouvement se développa bien davantage sous Louis XV.
Les partisans, les financiers nouvellement enrichis, firent bâtir des hôtels somptueux autour de la nouvelle place, après s'être engagés à en respecter les façades.
(i) T. IV, p. 400, 401 et 406.
C'est ce qui donna lieu à cette épigramme remontant au début du dix-huitième siècle:
A la place Royale on a placé ton père
Parmi les gens de qualité;
On voit sur le Font-Xeuf ton aïeul débonnaire
Près du peuple qui fut Tobjet de sa bonté
Pour toi, des partisans le prince tutélaire,
A la place Vendôme entre eux on t'a placé.
Pendant que s'étaient opérées toutes ces transformations, la rue Saint-Honoré s'était trouvée prolongée jusqu'à la nouvelle porte du même nom qui avait été reportée de la rue de Richelieu au point d'intersection du grand boulevard circulaire dont les travaux avaient été commencés en 1672.
Au-delà de cette nouvelle porte, commençait le faubourg Saint- Honoré, contigu aux Champs-I^lysées, élagués par Colbert, et d'autre part, aux cjuartiers du Roule, de la X'ille-l'Evêque et de la Madeleine.
Germain Brice écrivait, au dix-huitième siècle, à propos du faubourg Samt-Honoré :
« 11 n'y avait point autrefois, de quartier plus négligé que celui-ci ; c'était le plus malpropre de tous les faubourgs de Paris ; on s'en éloignait à cause de la proximité du grand égout dont il est entouré et qui répand aux environs, principalement en été, des exhalaisons insupportables; mais le voisinage du cours et des belles promenades qui l'accompagnent ont fait aisément passer sur cet inconvénient. »
Ce tut surtout à partir des deux dernières années du règne de Louis \l\ que l'on commença à édifier beaucoup de maisons dans ce taubourg, mais on ne pouvait s'empêcher de regretter que l'alignement eût été tracé d'une façon par trop irrégulière.
La mauvaise odeur dont se plaignait Germain Brice provenait du ruisseau descendu du village de Ménilmontant qui, moitié ruisseau, moitié égout, traversait les faubourgs du Temple, Saint-Martin, Saint- Denis, Alontmartre, desservait les terres maraîchères du village des Porcherons et se dirigeait ensuite vers le petit village du Roule, pour aller se jeter dans la Seine au-dessus de Chaillot.
C'est qu'en effet, la partie droite des grands boulevards ne constituait alors qu'une échappée sur la campagne, et ce fut seulement dans le courant du dix-huitième siècle que des rues se créèrent et que des maisons se bâtirent sur des terrains de culture.
Rue de la Chaussée-d'Antin
Ainsi, l'élégante rue actuelle de la Chaussée-d'Antin doit son nom à l'hôtel construit en 1713 pour le duc d'Antin et qui passa ensuite au niaréchal duc de Richelieu, lequel avait lui-même, son hôtel au somptueux pavillon dit de Hanovre, en mémoire, sans doute, de la campagne de Hanovre d'où le maréchal aurait, suivant la malignité publique, rapporté un ample butin.
Ue jolis hôtels vinrent encore se construire dans cette rue qui devint, à la fin du dix-huitième siècle, l'un des faubourgs les plus riches et les plus élégants de Paris.
C'est ainsi qu'au n° 9 de la Chaussée d'Antin, la célèbre Mlle Gui-
mard, <( cette danseuse dia|>liane, si léijfère et si maij^re », comme on l'a appelée, se Ht construire, en 1762, avec les libéralités de ses nombreux adorateurs au premier rang desciuels était le prince de Soubise, une espèce de temple cju'on a ajjpelé temple de Ter{)sichore s'ouvrant par im péristyle ovale, à colonnes ioni(|ues, et dont on disait: « La Volupté en dessina le ])Ian et l'Amour en fit les frais ». 11 y a\ait là de grands et petits appartements, une galerie de tableaux, ime salle de spectacle pouvant contenir cintj cents ])ersonnes et de superbes jardins dans lesquels on remarcjuait un jolî petit temple à Paphos.
La Guimard donna dans ce temple des fêtes d'un luxe inouï et scandaleux, des soupers finissant en orgies, des représentations théâtrales somptueuses, où se trouvaient réunis de grands seigneurs, des financiers véreux et viveurs, des comédiens et des impures de marque.
Mais vint un moment oîi les créanciers Unirent par se fâcher, et où les galants se montrèrent moins empressés à alimenter tant de folles dépenses.
Finalement, le fameux Temple de Terpsichore fut mis en loterie à raison de 2.500 billets à cinq louis, et la Guimard tombée en déconfiture, disparut dans la foule, pour aller se perdre dans quelque logis ignoré.
Plus tard, pendant la période révolutionnaire, l'hôtel de la Guimard servit de lieu de réunion à la Section du Mont-Blanc.
Ues personnages célèbres ont, d'ailleurs, recherché la Chaussée d'Antin.
Ainsi, l'hôtel de Necker était contigu à celui de la Guimard. Cet hôtel situé au n° 7 de la rue de la Chaussée d'Antin, fut cédé par Necker, après la tourmente révolutionnaire, au banquier Jacques Récamier, dont la femme, la superbe Mme Récamier, reçut sous le Directoire, dans ses salons décorés à la romaine, les tributs d'admiration de la société nouvelle mêlée à ce cjui restait de l'ancienne aristocratie française. Dans ces salons où la politicjue n'occupe pas le premier rang comme du temps de Mme de Staél, on fait plutôt de la musique et de la littérature, et on s'adonne surtout aux charmes de la danse qui permettaient à la déesse du lieu, de faire valoir toutes ses grâces merveilleuses, et les beautés captivantes de son corps sculptural.
Rappelons encore, c[ue ce fut dans une maison portant le n° 42 de la rue de la Chaussée d'Antin que mourut Mirabeau le 2 avril 1791, comme le rappelait une plaque en marbre noir scellée sur la façade, et portant ces deux vers de Marie-Joseph Chénier:
L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux ! Hommes libres, pleurez ! Tyrans, baissez les yeux !
Mais, deux ans après, en 1793, les restes de Mirabeau étaient retirés du Panthéon où ils avaient été solennellement inhumés, et la plaque de marbre disparaissait de la façade.
Un peu plus bas, la Chaussée d'Antin était traversée par une ancienne ruelle boueuse, bâtie sur des marécages transformés en cultures, puis couverts de maisons. On l'appelait !a rue Chantereine, de Chante-Reinette, souvenir des grenouilles qui y coassaient en grand nombre autrefois. C'est là dans cette ruelle érigée au rang de rue, Cjue Talma possédait à la tin du dix-huitième siècle, une maison cju'il tenait de Condorcet, et où il eut. comme locataire le héros, revenant couvert
de lauriers de la merv^eilleuse campagne d'Italie, le glorieux général Bonaparte, en l'honneur duquel la petite rue Chantereine fut débaptisée pour s'appeler désormais rue « de la Victoire ».
Les Porcherons et le cabaret Ramponneau.
Enhn, la Chaussée d'Antin se terminait au petit village des Porcherons (place de la Trinité actuelle), dont les habitants se livraient, comme son nom l'indique, à l'élevage des pourceaux, profession cju'ils abandonnèrent au dix-septième siècle, pour celle plus lucrative, de tenanciers de cabarets et de guinguettes où la population parisienne venait se divertir sous les treilles, en gaie et galante compagnie.
De tous ces établissements, il en est un, surtout, qui prit rapidement une vogue extraordinaire. Ce fut le cabaret Ramponneau, à l'enseigne du Tambour Royal, qui n'était qu'une ancienne auberge d'ouvriers de campagne très sommairement installée. Toutes les classes de la société parisienne, depuis les petits commis de boutique et les clercs de procureur, jusqu aux jeunes seigneurs en partie fine, sans oublier les bons bourgeois escortés de demoiselles d'opéra, venaient là manger gaiement sous les treilles, l'omelette au lard arrosée de vin clairet. On buvait, on chantait, on s'y grisait même parfois, à l'exemple du soldat Belle-Himieur, dansant avec Mlle Camargo, dont les figures réjouies étaient grossièrement représentées sur les murs du cabaret.
11 semble qu'un peu de cette gaîté d'autrefois se retrouve dans l'architecture des cocjuettes églises de la Trinité et de Notre-Dame de Lorette, bâties sur le territoire des Porcherons, et dont la pimpante sveltesse forme un contraste frappant avec la sombre austérité des églises nées d'une ardente et profonde inspiration de foi religieuse.
Tout en haut, au-dessus des Porcherons, tournaient les joyeux moulins de Clichy et de Montmartre.
Coitp-d œil sur les faubourgs de la rive droite. — Folies et petites maisons au dix-huitièvie siècle.
Comme s'il avait eu le pressentiment de l'approche de la grande tourmente qui allait bientôt niveler rangs et fortunes, le dix-huitième siècle se jetait à corps perdu dans le plaisir, et tournait vers l'églogue.
C'est ainsi que nous voyons tant de grands seigneurs, de fermiers généraux et de riches financiers se faire construire dans tous les coins de la première banlieue de Paris, des maisons de campagne entourées de frais ombrages ou de parcs immenses, qu'on appelait des l'oties.
Pour les grandes fortunes, c'étaient de véritables palais champêtres, riches et somptueux écrins dans lesquels on renfermait avec un soin jaloux, les reines de la galanterie, ou quelque célébrité du corps de ballet, ou enfin, quelque impure en renom. C'étaient, en somme, des annexes de l'hôtel familial, où l'on oubliait au milieu des parterres fleuris, et dans les fêtes et les plaisirs, les devoirs trop monotones de la vie conjugale.
Le maréchal de Richelieu, le premier des roués de la Régence, avait fait bâtir, sur les hauteurs de Clichy, une élégante et discrète maison, qui fut, sous le Directoire, habitée par l'une des plus séduisantes Mer\-eilleuses de l'époque, la belle Mme Hamelin.
Kntre la rue de Clichy et la rue Saint Lazare, le riche financier Boutin avait enchâssé sa somptueuse Folie, dans un admirable jardin
appelais qui lui avait coûté plus d'un million. Cet excellent homme, quoique teimier général, était très bienfaisant et grand ami des arts. Il fut exécuté sous le Directoire, et, après sa mort, son jardin devint sous le nom de n Jardin Tivoli », le rendez-vous préféré des Incroyables et des Merveilleuses qui s'y rendaient en grand nombre pour participer aux fêtes de jour et de nuit qui se donnaient dans ce féerique décor.
Non loin de là, Philippe d'Orléans, duc de Chartres, le futur Fiiilippe-Egalité, acheta en 1778, une immense étendue de terrains improductifs dépendant du petit village de Monceaux. Des légions d'ouvriers furent emplo\ées à bcjuleverser et à transformer ce sol ingrat {[ui, comme par l'eflet d'une baguette magicjue, ne tarda pas à devenir une véritable merveille, avec ses vallonnements savamment et gracieusement ondulés, son clair ruisseau au doux murmure, son gai moulin, sa maison de meunier, sa laiterie, ses c\'près et ses sycomores, son ciiâteau en ruine, ses tours et ses sveltes tourelles, sa statue de Bacchus, se jolie pyramide, son prestigieux jardin d'hiver, son immense grotte où le seigneur du lieu donnait parfois à souper.
Telle était la folie Monceaux, ce délicieux séjour, qui, confisqué par la Révolution, fut, après la Terreur, transfcjrmé en lieu de plaisir comme Tivoli.
La folie Monceaux est devenue notre parc Monceau actuel.
En tait de petite maison, la Y'illette n'avait cjue son sinistre gibet de Montfaucon, tombé en ruine, qui ne ser\'ait plus depuis longtemps aux exécutions capitales. Le cjuartier de Belleville, son voisin, n'C-cau qu'un champ de violettes égayé par les bruyants et jo\'eux cabarets de la Courtille. ^
Plus loin, on retrouvait encore des Folies dans des cjuartiers aujourd'hui bien négligés, comme dans le village, alors si gai, de Popincourt, qu'on appelait par abréviation, Pincoiirt, et qui devait son nom à Jean de Popincourt, premier Président du Parlement de Paris sous Charles V. C'est sur une terrasse de l'une des maisons de Popincourt, Cjue Louis XIV et Mazarin étaient venus assister à la bataille Saint-Antoine, et voir tirer le canon de Mlle de Montpensier sur les troupes royales, du haut des tours de la Bastille.
Tout à côté, sous les beaux ombrages situés entre le faubourg Saint-Antoine et le joveux petit village de la Roquette où se trouvait un important couvent de religiinises, le riche financier Titon s'était fait construire une fastueuse /o/ù' où il trouva le moyen de se ruiner.
C'est dans les mêmes parages fju'un autre célèbre financier, Samuel Bernard, et le fameux duc de Fronsac, digne fils du maréchal de Richelieu, avaient fait aussi construire de somptueuses demeures champêtres.
Dans le lointain, on voyait se profiler comme fond du tableau les sept tours cjuadrangulaires du donjon de Vincennes, faisant pendant à la majestueuse basilique de vSaint-Denis au Nord, tandis qu'à l'Ouest sous l'égide du superbe Mont-Valérien, se développaient les gais et riants coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes qui étaient, eux-mêmes, parsemés d'élégantes villas perdues clans les fleurs et la verdure.
Au Sud, sur la rive gauche, l'horizon était fermé par le château de Bicêtre et ses tourelles pointues.