CHAPITRE II
I. Mœurs théâtrales; débuts; congés. — II. Les tragédiens; Talraa. — III, Les tragédiennes. — IV. Les comédiens. — V Les comédiennes.
Un matin de janvier 1803, on apprit au Théâtre- Français que Mlle Clairon, la plus fameuse tragédienne du siècle précédent, venait de mourir octogénaire. La nouvelle fut consignée au registre, à la suite de la distribution du jour, avec ce commentaire : « Il est inutile de faire aucune réflexion sur cette actrice, qui depuis sa retraite n'a pas cessé de jouir de la plus haute célébrité^ et dont le nom de son vivant est passé à la postérité (1). »
Un nom, bientôt effacé par la rouille envahissante de Toubli, c'est en effet tout ce qui subsiste des plus illustres virtuoses de l'art dramatique. A peine se sont-ils tus, que le fracas des applaudissements s'éteint à son tour; leur souvenir même disparait avec la génération qui les a acclamés, et, comme on l'a dit en des vers assurés au contraire de durer autant que la langue française,
Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance, De tant d'accords si doux d'un instrument divin. Pas un faible soupir, pas un écho lointain (2) !
(1) 9 pluviôse an XI (29 janvier 1803) : Arch. Com.-Fr. (t) Alfred de Musset, Stances à la Malibran.
La tâche est donc ardue et décevante, de ranimer après un siècle e'coulé, à l'aide des appréciations souvent contradictoires des contemporains, la physionomie et le talent des comédiens disparus. Dans le fourré des anecdotes et des légendes, les données précises se dérobent. La prudence commande de s'en tenir à l'indication de quelques traits généraux, à l'esquisse de quelques silhouettes.
Bien que le Théâtre-Français continuât à se réclamer du grand nom de Molière, la condition sociale des comédiens avait totalement changé depuis le temps de Louis XIV : « Ce ne sont plus aujourd'hui des bouffons et des histrions, ce sont des citoyens actifs qui s'enrichissent en s'amusant, et qui jouent la comédie non plus comme des acteurs de profession, mais comme des amateurs (1). »
Ce souci d'élégance et d'urbanité mondaine avait reconquis ceux-là même qui avaient donné naguère dans les démonstrations démagogiques : sans que personne protestât, le monsieur fut substitué au citoyen dans les énonciations du registre dès le printemps de 1803 (2), plus d'un an avant le rétablissement officiel des vieilles dénominations.
Le monde et les journaux se faisaient complices de la vanité des comédiens, par l'outrance des éloges qu'ils
(1) Journal des Débats, 1" prairial an VIII (feuilleton).
(2) Le 3 floréal an XI (23 avril 1803), il est encore question du citoyen Vanhove; le surlendemain 5, une note mentionne monsieur Armand (Arch. Gom.-Fr.).