‹ Paris sous Napoleon (volume 4)Chapitre 16 sur 46 · MŒURS THÉÂTRALES · texte numérisé non relu

MŒURS THÉÂTRALES

leur décernaient, par la curiosité alTairée qu'ils mettaient à s'occuper de leur vie m(5me privée. Si un critique morose établissait un désobligeant et injuste rapprochement entre l'acteur à succès et l'automate, inconscient des gestes qu'il fait et des paroles qu'il débite (i), c'était là une exception qui faisait scandale. Au contraire, oa célébrait couramment t de très bonne foi et du ton le plus solennel le talent, l'âme, le génie d'une débutante de seize à dix-sept ans(2j » . Les feuilles annonçaient en 1809, sur un ton de galante confidence, qu'une de ces débutantes allait être obligée de quitter la scène pour quelques mois, et le vieux Geoffroy de gronder, en son jargon mythologique : « Il n'était pas d'usage autrefois de publier dans la gazette ni les accidents, ni la délivrance des demoiselles d'honneur de Melpomène et de Thalie (3). «Mais le feuilletonniste lui-même, pour contenter la curiosité de ses lecteurs, se laissait aller de temps à autre à enregistrer la chronique des coulisses.

C'est sans hyperbole ni ironie, contrairement à ce que pourrait supposer le lecteur moderne, qu'on parlait alors de débutantes de seize à dix-sept ans. Avant la Révolution, la Comédie-Française se recrutait surtout en sujets formés sur les scènes de province (4) ; il y avait alors, dans des centres même de seconde importance, un public exigeant et des troupes remarquables (5). Auditeurs et comédiens avaient été dispersés par les troubles politiques, par le mouvement croissant de centralisation;

(1) Journal des Débats, 15 fructidor an XI (feuilleton).

(2) Décade, an XII, t. I, p. 172.

(3) Journal de l'Empire, 27 mai 1809 (feuilleton).

(4) Ibidem, 25 avril 1812 (feuilleton).

(5) Cf. BouiLLY, Mes récapitulations, t. I, p. 49-50 (sur le théâtre de Tours en 1782).

c'est à titre tout à fait exceptionnel que sous Napoléon le The'âtre-Français, ainsi qull en avait le droit légal, enlevait un acteur à la scène de Lyon ou de quelque autre grande ville. Gomme il fallait bien pourtant assurer l'avenir, le présent même, et combler les vides qui se multipliaient, on était obligé de faire débuter des écoliers, des écolières surtout, car la vocation théâtrale se manifestait beaucoup plus intense parmi les femmes, et la proportion était presque de dix débutantes pour un débutant (1). Plusieurs étaient des adolescentes ou même des enfants : elles entraient de bonne heure au théâtre, comme leurs contemporaines dans la vie conjugale, comme leurs contemporains dans l'armée ou dans les carrières civiles. Le début de Mlle George à seize ans dans un rôle de mère (Clytemnestre) n'eut rien d^exceptionnel: l'année précédente, Mlle Gros avait débuté à quinze ans et demi; en 1808, Mlle Maillard^ débutant à seize ans et demi dans le rôle d'Hermione, fit presque l'effet d'une vieille actrice, car six semaines auparavant Mlle Desgarcins avait paru à quatorze ans sous les voiles de veuve d'Andromaque. Ces très jeunes débutantes n'étaient pas celles à qui l'aisance manquait le plus : mais elles avaient presque toujours à gagner en expression et en sensibilité.

C'était une grande affaire qu'un début au Théâtre- Français. Après une attente parfois prolongée, Vordre de début était délivré par le ministre de l'intérieur (2), plus tard par le préfet du palais ou le surintendant. Un vieil usage, inspiré par le désir de ménager la timidité des novices, voulait qu'ils parussent tout d'abord sur la scène de Versailles, devant un auditoire restreint et à

(1) Journal de l'Empire, 19 mai 1812 (feuilleton).

(2) Cf. une série de décisions ministérielles contenant des ordres de début au Théâtre-Français et à l'Opéra : F17, 3.

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