‹ Paris sous Napoleon (volume 4)Chapitre 30 sur 46 · VII · texte numérisé non relu

VII

l'aurore de la Révolution, Legouvé avait fait applaudir sa Mort d'Abel. Nul ne sourcilla quand, quatre mois après la première représentation de la Mort de Henri IV, le Théâtre-Français annonça une tragédie biblique, Omasis ou Joseph en Egypte; c'était le début au théâtre d'un poète languedocien, Baour-Lormian, bientôt fameux par sa suffisance et par ses tournois répétés d'épigrammes avec Lebrun-Pindare (i).

La première représentation, donnée le 13 septembre i806, fut un franc et vif succès; avec quelques vers sonores, on applaudit Talma dans Joseph, et surtout le jeu exquis de Mlle Mars dans Benjamin, un de ces rôles travestis où elle triomphait alors (2). Mais si perverti que fût le goût public par les préjugés néo-classiques, il se trouva des hommes de bon sens pour dénoncer le caractère factice et ridicule de l'inévitable intrigue d'amour, qui faisait de Joseph le soupirant d'une fille du Pharaon et le rival de son frère Siméon : « Joseph » , s'écriait Geoffroy, « ne doit avoir ni femme ni maîtresse; il ne doit avoir qu'un père et des frères (3). » On objectait que sans intrigue amoureuse, il n'y avait pas d'œuvre dramatique possible : certain jour, la discussion sur ce point fut si animée dans une réunion de gens de lettres, qu'un pari s'ensuivit, tenu par Alexandre Duval; celui-ci, sans s'écarter de la donnée biblique, sans avoir recours à d'autres personnages essentiels que

(1) L'épigramme a été longtemps célèbre, consacrée par Lebrun aux deux éditions de la traduction de la Jérusalem délivrée : Ci-gît Baour, le Tasse de Toulouse, Qui mourut in-quarto, qui remourut in-douze.

(2) Le succès fut consacré par une très amusante parodie, Omazette ou Joset en Champagne, œuvre collective de quatre vaudevillistes (6 octobre 1806).

(3) Journal de l'Empire, 15 septembre 1806.

le père et les frères du héros, composa un Joseph qui se joue encore de loin en loin, grâce à la partition de Méhul (i).

Après cette succession de pièces médiévales, modernes ou bibliques, un retour se manifesta vers la tragédie purement antique. Le 27 février i807, on donna, avec Mlle Raucourt, Talma et Saint-Prix, Pyrrhus ou les É acides, de Lehoc, encore un amateur, qui à soixante ans passés s'essayait à la carrière dramatique (2j. Le succès fut honorable, et s'afûrma après que l'auteur eut fait quelques retouches (3).

L'année suivante (30 avril 1808), ce fut le tour de VArtaxerce de Delrieu, un ancien régent de rhétorique devenu chef de bureau à l'administration des douanes, et auteur de plusieurs comédies tombées dans l'oubli. Cette sombre et persane histoire d'un fds innocent condamné à la place de son père coupable avait jadis été traitée par Métastase : elle inspira trois poètes fran-

(1) Alexandre Dcval, Œuvres, t. VI, p. 183. Dans la pensée primitive de Duval, Joseph devait être un opéra, avec récitatifs: mais Méhul, momentanément brouillé avec l'administration de l'Opéra, demanda la substitution d'un dialogue parlé à ces récitatifs, et l'œuvre, transformée en opéra-comique, fut représentée à Feydeau le 17 février 1807.

(2) Lehoc avait été sous l'ancien régime premier secrétaire d'ambassade à Constantinople sous Choiseul-Gouffier, puis intendant des finances du duc d'Orléans ; pendant la Révolution, chef d'un bataillon de la garde nationale, commis à la garde du dauphin après le voyage de Varennes, ministre à Hambourg, ambassadeur du Directoire à Stockholm ; depuis le Consulat, il était président de l'administration centrale ou du conseil général de l'Oise.

(3) On imprima sous la Restauration que Napoléon avait fait interrompre la représentation de Pyrrhus, à cause des allusions à im héritier légitime exclu du trône (Biographie Michaud, art. Lehoc, signé J-D-T [Jondot]) : dans les documents et témoignages contemporains, rien ne confirme cette allégation.

çais à peu près en même temps (1). La pièce de Delrieu, qui contenait en outre de nombreuses imitations de Corneille, parut brillamment réussir : interrompue après la troisième représentation par la fugue inopinée de Mlle George, elle fut bientôt reprise avec une autr^ Mandane. Napoléon, qui au retour de Bayonne l'entendit à Saint-Gloud (2), accorda incontinent à l'auteur une pension de deux mille francs. Artaxerce fut encore joué en 1810, mais par ordre, et à la suite du concours des prix décennaux, où cette tragédie avait obtenu une mention (3).

De même que les Templiers avaient remporté en 1805 un succès d'opposition, ce fut un succès en quelque sorte gouvernemental que celui (T Hector en 1809. Au sortir de la première représentation (1" février 1809), à laquelle il avait assisté contre son habitude,, Napoléon qualifiait l'œuvre nouvelle de « tragédie d'avant-garde » ; il marquait sa satisfaction en gratifiant l'auteur d'une pension de six mille francs (4). Dès lors, Ségur-Cérémontes, chargé par la princesse Élisa de la tenir au courant de la chronique littéraire de Paris, pouvait-il faire

(1) Au début de 1808, Hyacinthe de Gaston, successivement capitaine de cavalerie, officier de l'armée de Gondé et proviseur du lycée de Limoges, auteur d'une traduction en vers de l'Enéide, écrivait aux journaux que lui aussi avait lu au Théâtre-Français un Artaxerce {Journal de VEmpire, 10 janvier 1808). Un troisième Artaxerce, œuvre de Delaville de Mirmont, fut joué en 1810 au théâtre de Bordeaux et en 1819 à l'Odéon.

(2) Le 17 août 1808 (Sghuermans, Itinéraire général de Napoléon, p. 234)

(3) « Un ordre général de jouer toutes [les] pièces qui avaient été mentionnées au rapport du jury pour les prix décennaux ayant été donné à la Comédie, c'est en vertu de cet ordre que Vom a joué aujourd'hui Artaxerce. » (Registres, 7 août 1810 : Arch. Com.-Fr.)

(4) Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. II, p. 169.

autrement que d'expédier à Lucques un bulletin dithyrambique : « Le style tient, d'honneur, de Racine et de Corneille... C'est, à mon avis, la plus belle et la meilleure tragédie qui ait paru depuis quarante ans (i). » Beyle-Stendhal, qui n'écrivait que pour lui-même, consignait dans ses carnets une appréciation plus indépendante et infiniment moins enthousiaste : « Hector doit en partie son succès à ce qu'il n'y avait pas un vers choquant et sifflable; c'était l'ensemble qui était mortellement ennuyeux (2). »

Jadis tout jeune régent de rhétorique au collège de Navarre, actuellement professeur de belles-lettres au lycée Impérial, c'est-à-dire titulaire de la même chaire dans le même établissement sous des noms différents, Luce de Lancival avait le mérite d'inspirer un véritable culte à ses élèves, Villemain en tête. C'était d'ailleurs un assez triste personnage au point de vue du caractère et de la moralité : non seulement il avait comme bien d'autres jeté sa soutane aux orties (3), mais il s'était ruiné la santé par une vie de débauche (4); avec cela vaniteux, quinteux, prompt à l'invective comme un pédant de Molière ou un humaniste de la Renaissance.

11 prétendait son Hector tout imprégné de ï Iliade; il

(4) 9 février 4809 : Revue hebdomadaire, 5 septembre 1908.

(2) 3 février 4809 : Journal, p. 332.

(3) 11 avait été, à Lescar, grand-vicaire de l'évêque de Noé, un des prélats les plus respectables de l'ancien régime; quand, en 4802, Noé mourut après quelques mois d'épiscopat concordataire à Troyes, Luce de Lancival trouva tout simple de publier son éloge funèbre, et personne ne songea à s'en étonner.

(4) Citons cette phrase naïve d'une notice d'ailleurs fort laudative : « S'abandonnant trop à son goût exclusif pour les femmes, il essuya (sic) dès sa jeunesse de cruelles maladies, et fut enfin obligé, en 1790 (en 1794, d'après Arnault), de subir l'amputation d'une jambe. » (Biographie Michaud, art. Luce de Lancival, signé : W-S [Weiss].)

protestait avec une modestie affecte'e : « Dans mon ouvrage, il n'y a pas une combinaison, pas un caractère, pas un sentiment, presque pas une idée qui ne m'aient e'té donnés ou inspirés par Homère, et c'est aux mânes de ce grand homme que je fais hommage de mon succès. » En réalité, non seulement aucun souffle de poésie homérique n'avait passé dans les prosaïques et ternes alexandrins de Luce de Lancival (1), mais il avait sensiblement défiguré la plupart des héros du vieil aède (2). Oublieux même du précepte de Boileau, qui avait mis le poète tragique en garde contre la tentation

de

Peindre Caton galant, et Brutus dameret,

(1) La fameuse conversation des vieillards, en voyant passer Hélène auprès des portes Scées, était ainsi rapportée par Paris :

Ravis à son aspect, souvent, sous nos remparts, Vous avez entendu nos plus sages vieillards S'écrier : « Oui, la Grèce a dû s'armer pour elle I « Nous excusons Paris, en la voyant si belle ! >

S'il était permis de citer ici une œuvre ultra-moderne, qui parodie tout à la fois l'épopée homérique et la tragédie cornélienne, on aimerait à opposer à ce pauvre quatrain les vers où l'imitation du même passage de l'Iliade a été placée par M. Jules Lemaitre dans la bouche de Priam, conversant avec Hélène :

Je veux te dire un mot que j'entendis naguère.

Plusieurs vieillards, assis au soleil, le menton

Sur leurs mains, et les doigts croisés sur leur bâton.

Devisaient lentement au haut des portes Scées.

Leur prudence abondait en paroles sensées ;

Tu vins à pas légers te promener par là,

Chère fille; et voici comment l'un d'eux parla :

« J'ai beau faire; à la voir passer, surnaturelle

< Et douce, je ne puis m'indigner que, pour elle,

a Les Grecs et les Troyens, depuis bientôt dix ans,

« Meurtris, mais non lassés, souffrent des maux cuisants :

« Car elle est belle ainsi qu'une jeune déesse. »

Et je n'ai point trouvé ce propos sans sagesse.

(La Bonne Hélène., acte ler, scène V.)

(2) Cf. Bernard Jullien, Histoire de la poésie française à l'époque impériale, t. H, p. 235-236 (j'ai consulté avec fruit cette œuvre consciencieuse, qui m'a été révélée par une note de Sainte-Beuve).

il travestissait Hector en une sorte de chevalier servant d'Andromaque ; dès la première scène, le héros soupirait :

Pour moi, ton regard seul a payé mes travaux, Ton regard seul m'anime à des succès nouveaux.

Patrocle, rêvant d'une réconciliation générale et même d'une étroite amitié entre Achille et Hector, devisait en disciple ingénu de l'abbé de Saint-Pierre. Polydamas, « prince troyen, augure et guerrier », comme il était qualifié dans l'énumération des personnages, avait sûrement lu Voltaire et fréquenté les prêtres sceptiques de la fin de l'ancien régime, car, en prophétisant aux siens un désastre pour le cas où ils s'obstineraient à refuser la paix, il s'empressait de répudier toute inspiration surnaturelle :

Je ne consulte point une science obscure;

Je parle en citoyen beaucoup plus qu'en augure.

Luce de Lancival avait mieux respecté son modèle en peignant le caractère d'Andromaque : à défaut de poésie, il avait mis de l'éloquence et du sentiment dans son adaptation des admirables supplications à Hector; mais au lieu de réserver ces supplications pour la grande scène du cinquième acte, où les époux se voient pour la dernière fois, il avait eu le tort de montrer dès le lever du rideau Andromaque éplorée, conjurant Hector de ne plus s'exposer au danger. L'intérêt de la scène capitale se trouvait ainsi défloré (4), et cette impression de monotonie était accentuée par le jeu naturellement un peu larmoyant de Mlle Duchesnois.

Si Hector n'avait guère d'homérique que le décor,

(1) Cf. Des Granges, Geoffroy, p. 383-384.

que la fable et le nom des personnages, cette trage'die était en revanche profondément napoléonienne, et la satisfaction de l'empereur se conçoit sans peine. La nostalgie de la guerre l'emportant sur les plus tendres, les plus saintes affections; le patriotisme « offensif *, qui, après avoir repoussé l'envahisseur, brûle d'aller le châtier sur ses vaisseaux ou dans ses foyers ; le raffinement d'amour-propre qui tient pour néant tous les trophées tant qu'un seul adversaire reste à combattre et à abattre : c'était bien là l'impulsive et simpliste psychologie, non pas des personnages d'Homère, aussi fabuleux que lui-même, mais des très réels et très présents héros de la Grande Armée, d'un Lasalle, qui applaudit peut-être la tragédie de Luce en traversant Paris pour aller se faire tuer à Wagram, d'un Montbrun, d'un Sainte-Croix, de tant d'illustres anonymes prêts à donner leur vie pour augmenter leur patrimoine de gloire et celui de la France; c'était l'état d'âme plus compliqué mais aussi dévorant de Napoléon lui-même, rêvant d'asservir la Russie après l'Allemagne, de prendre les Indes à revers, estimant son œuvre incomplète tant qu'il n'avait pas conquis et repétri l'univers. Voilà le souffle tragique ou épique qui enflait les maigres hémistiches de Luce de Lancival, et donnait à ses auditeurs l'illusion d'un chef-d'œuvre. En ce sens, Ségur était excusable d'évoquer l'ombre de Racine, car, de même que Bérénice ou Andromaque avaient mis en scène les passions amoureuses de la cour de Louis XIV, de même, et pareillement sous un masque antique,, Hector transportait sur le théâtre cette frénésie de gloire militaire qui affolait et exaltait Napoléon comme ses soldats.

Le succès de Luce de Lancival ne lui suscita point

d'imitateurs. En 1810, on revint à l'histoire de France, mais à la plus reculée, avec la Brunehaut d'Aignan, qui, fraîchement accueillie le 24 février, se releva aux représentations suivantes. Le poète ou plutôt le rimeur^ connu déjà par une traduction de V Iliade, au lieu de s'attacher, comme plus tard Lemercier, à peindre la dramatique rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, avait fait de celle-ci une caricature d'Athalie, une odieuse mégère acharnée à verser le sang des siens pour assouvir sa vengeance ou perpétuer sa domination.

Ce fut également un demi-succès que le Mahomet II, où Baour-Lormian avait repris après Lanoue le trait de férocité du sultan faisant décapiter son odalisque favorite pour apaiser les murmures des janissaires et ranimer leur dévouement fanatique. Le soir du 9 mars 1811, il n'y eut qu'un seul siffleur, qui fut expulsé du théâtre (1). Au bout de quelques jours pourtant, Baour prit l'initiative de suspendre les représentations, et s'en expliqua dans une lettre adressée aux journaux : « ...J'ai cru devoir retirer cet ouvrage. Mon intention est de le reproduire un jour sur la scène, et de le rendre moins indigne de la bienveillance du public. »

Au grand scandale des partisans de la tradition, l'année 1812 s'écoula sans qu'aucune tragédie nouvelle eût été jouée au Théâtre-Français (2). Au début de 1813

(1) Bulletin de police des 10-11 mars 1811 : AF. IV, 1514. Geoffroy prétendait que la première représentation avait été un échec, réparé tant bien que mal aux soirées suivantes : « On a donc fait marcher des forces imposantes, et la salle, je ne sais comment, s'est remplie de janissaires tout dévoués à la gloire du grand Mahomet. » (Journal de l'Empire, 14 mars 1811.) Ce qui est un signe de succès, c'est que les petits théâtres donnèrent dès la fin du mois plusieurs parodies. Moulinet II, Mahomet Barbe - Bleue, etc.

(2) Le Journal de l'Empire s'en prenait aux perpétuelles

(le 27 janvier), vint le Tippo-Saëb que de Jouy avait rimé à défaut du sujet de Bélisaire, jugé trop scabreux. C'était une pièce non seulement irréprochable au point de vue politique, mais passionnément antibritannique (1), et conforme par là aux vues du gouvernement. « Les spectateurs », écrivaient les agents de Pasquier, « ont surtout marqué l'impression que faisait sur eux le tableau de la perfidie de la politique anglaise (2). » Ils « marquèrent » autre chose encore, à savoir le profond ennui que distillait cette interminable succession de dissertations et d'invectives. Les deux derniers actes furent extrêmement houleux, et c'est à grand'peine que Fauteur put être nommé. Celui-ci, comme Baour-Lormian, prit le sage parti de retirer sa pièce, en annon- -çant qu'il voulait la retoucher.

Vint enfin le 19 avril 1813, pour clôturer la série des tragédies napoléoniennes, le Ninus 11 de Brifaut, cette pièce tour à tour espagnole et assyrienne dont on a rappelé plus haut les invraisemblables avatars. Elle obtint un succès tel qu'il n'y en avait pas eu depuis longtemps, et auquel toute intention de fronde paraît bien avoir été étrangère : « J'ai mis » , écrivait Geoffroy en terminant son compte rendu, « j'ai mis quelque sévérité dans la critique, par la raison même que la pièce a été accueillie avec des transports excessifs (3). » C'était l'éternelle, la fastidieuse histoire du tyran qui a usurpé

absences qui empêchaient les principaux sociétaires de mettre des nouveautés à l'étude (1" janvier 1813).

(1) Dès le premier acte, Tippo terminait ainsi une longue énuœération des atrocités anglaises :

Suis ces persécuteurs des nations tremblantes : Leurs pas laissent partout des empreintes sanglantes, Et partout détestés, les brigands d'Albion Ont mérité l'horreur que j'attache à leur nom.

<2) Rapport du 28 janvier 1813 : AF. IV, 1525. (3) Journal de l'Empire, 22 avril 1813 (feuilleton).

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