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davantage une « pièce de circonstance », puisque le héros^ appelé au trône à la suite d'une série de campagnes victorieuses, destiné du ciel à briser la tyrannie navale de « Tyr », était solennellement couronné après avoir prêté un long serment, beaucoup plus inspiré des constitutions de l'Empire que des lois du royaume des Perses ou des Mèdes. Le parterre, qui n'en était ni à un anachronisme ni à une adulation près, n'eût peut-être pas bronché si la pièce avait été signée d'un rimeur quelconque. Mais on savait qu'elle avait pour auteur Marie-Joseph Chénier, le même qui avait jadis bafoué la monarchie dans Charles IX avant de contribuer à la décapiter comme membre de la Convention, et qui plus récemment avait été éhminé du Tribunat pour son opposition systématique à la dictature consulaire. Cyrus était le gage de son « ralliement » au nouvel Empire, et le bruit courait qu'on lui avait promis comme récompense un siège au Sénat. Or, par son passé terroriste, par sa... timidité lors de la condamnation de son frère André, par son talent même et sa quinteuse vanité, Chénier s'était fait universellement détester. Entre républicains qui criaient à l'apostasie, royalistes trop heureux de dauber à la fois sur le régicide et sur l'usurpateur couronné, poètes désireux de voir tomber l'œuvre d'un rival antipathique (1), ce fut une émulation d'hostilité contre laquelle ne put prévaloir la vaillance des affidés apostés pour applaudir aux bons endroits. « On ne siffla point, car on savait l'empereur dans la couhsse, mais ce fut pis (2), » et le seul objet de contestation fut de
déric Massox, le Sacre el le couronnement de Napoléon, p. 261-
(1) Lo Bulletin de police notait les ricanements et les bâillements affectés du ménage Legouvé.
(2) Frédéric Masson, op. et loc. cit.
savoir si l'échec tenait à des causes politiques ou litte'raires (1). La seconde représentation de Cjjriis, annoncée pour une date t prochaine », n'eut jamais lieu, pas plus que ne fut signée la nomination de Chénier au Sénat.
Cette succession de chutes avait de quoi glacer la verve «t intimider le courage des poètes tragiques. Le Provençal {-2) Raynouard, ancien jurisconsulte et futur philologue, homme politique par intermittences, eut la hardiesse d'affronter à son tour le péril, la chance de « détruire le maléfice (3) », comme en convenait son plus acharné détracteur.
Dès la fin de 1803, les journaux avaient mentionné la réception au Théâtre-Français d'une tragédie des Templiers, « si féconde en situations pathétiques, que tous les comédiens français ont versé des larmes en la lisant (4 ) » . Moins blasée qu'à présent sur les procédés de la réclame littéraire, la' curiosité publique fut mise en -éveil : mais de longs délais s'écoulèrent, amenés peutêtre par les retouches qu'exigeait la censure ou que s'imposait l'auteur. Les Templiers furent enfin annoncés pour le printemps de 1805. Admise par rare faveur à la répétition générale, Mme de Rémusat se déclarait con-
(1) Barante rapporte une épigraranie qui courut sous le manteau cnettant en scène Napoléon et Chénier, elle se terminait ainsi :
Entre eux à ce sujet la querelle s'engage : Lequel est sifflé davantage ?
L'empereur dit : « C'est le rimeur! »
Le ri.iieur dit : « C'est l'empereur I »
[SouvenirSj t. I, p. 130.)
(2) Sainte-Beuve a écrit au début de son article sur Raynouard « // était de Brignoles, n'oublions jamais cela en le jugeant, i {Causeries du Lundi, t. V, p. 2.)
(3) Journal des Débats, 26 floréal an XIII (feuilleton).
(4) Ibidem, 21 frimaire an XII.
quise : « J'ai trouvé de grandes beautés dans cet ouvrage, de grands et nobles caractères, un beau style bien soutenu, un dialogue serré et bien à l'effet, des personnages bien tracés (1). » Le soir du 14 mai 1805, le public de la première représentation ratifia ce verdict : « Les applaudissements ont été unanimes et continuels (2). » Ce fut dès lors un de ces engouements où excelle la société parisienne : loges louées plusieurs jours d'avance (3). bousculades entre les amateurs qui faisaient queue à la porte (A), manifestations variées d'enthousiasme (5), rien ne manqua au triomphe de Kaynouard, pas môme le prolit matériel, puisqu'aubout d'un mois Mahérault affirmait que le poète avait déjà touché 5 000 francs de droits d'auteur et vendu pour pareille somme son manuscrit aux libraires (6). Loin de s'émousser après quelques semaines, le succès se soutint et s'étendit : alors qu'en cet été de 1805 les chefs-d'œuvre du répertoire se jouaient devant des banquettes, la salle était comble les jours où l'on donnait les Templiers, et fauditoire, haletant d'émotion toute la soirée, « trépignait »■ quand Damas abordait le récit final du connétable :
Un immense bûcher, dressé pour leur supplice (7),
(1) A son mari, 17 lïoréal an XIII (7 mai 1805) : Lettres, t. I, p. 126.
(2) La même au même, 25 floréal (15 mai) : Ibidem, t, L p. 146.
(3) Celle de Mme Junot lui fut demandée à onze reprises pour la^ seconde représentation (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 868).
(4) Mme de Rémusat à son mari, 8 prairial (28 mai) : Lettres, t. I,p. 175.
(5) « Les uns pleurent comme à la Passion ; les autres sont pétrilîés par une admiration stupide; ceux-ci se livrent aux transports les plus violents. » {Journal des Débats, 2 prairial an XIII.)
(6) Mme de Rémusat à son mari, l^"^ messidor (20 juin) : Lettres-, t. 1, p. 206.
(7) Mlle George, Mémoires, p. lil. Sainte-Beuve a noté {Cause-
PRINCIPALKS TRAGÉDIES NOUVELLES 197
^Interrompues par l'état de santé de ïalma, les représenttations recommencèrent à l'automne, toujours très suivies. Entre temps, non seulement les Templiers avaient «obtenu la consécration alors classique d'une parodie dans un petit théâtre (1), mais, contrairement à tous les usages du temps, une « tournée » s'était organisée pour promener exclusivement cette tragédie en province (2).
Le lecteur moderne a peine, je ne dis point à partager, mais même à comprendre cette admiration (3). Les Templiers lui paraissent un médiocre pastiche de la tragédie voltairienne « avec tirades déclamatoires, récits et tous les procédés habituels (4) ». Outre l'invraisemblable précipitation due au respect de l'unité de temps, précipitation qui choquait déjà Mme de Staël, l'intrigue -est à la fois noire et enfantine. Quoique les ennemis des
ries du Lundi, t. V, p. 11-12) que le derniers vers de ce récit. Mais il était trop tard : les chants avaient cessé !
vers, longtemps jngé sublime, avait inspiré à Scribe et à Moyerbeer un motif Ci-lèbre du dernier acte des Huguenots, quand Valentine •et Marcel, écoutant anxieux aux portes du temple où l'on égorge leurs coreligionnaires, s'écrient :
Us chantent encore!
Us ne chantent plus!
Ce que, malgré toute sa Onesse, Sainte-Beuve n'a pas su prévoir, oe qu'aucune génération ne prévoit pour les œuvres qu'elle applaudit, c'est que le poncif des Huguenots ne tarderait pas à être aussi démodé que le poncif des Templiers.
(1) Bulletin de police du 3 fructidor an XIII (21 août 1805) : AF. IV, 1494.
(2) Journal de l'Empire, 11 thermidor an XIII (feuilleton).
(3) Sainte-Beuve prétend que vers 1836 déjà, Raynouard, cons- <;ient de ce que sa tragédie avait de peu conforme au goût moderne, «n interdit la reprise, disant : « Je ne veux pas reparaître comme Sully sous Louis XIII. » {Portraits contemporains, t. lil, p. 149.)
(4) Aug. BouHcoi.v, apud Petit de Julleville, Histoire de la littéj'ature française, t. YII, p. IIS.
Templiers, représentés par Marigny et Nogaret, dissertent à perte de vue, on ne discerne pas bien s'ils en veulent à l'influence religieuse de l'ordrC;, à sa puissance politique ou à ses trésors. Philippe le Bel, qui demeure dansl'histoire un personnage énigmatique (i), mais qui ne fut certes point d'intelligence ni de volonté médiocres,, devient dans la tragédie de Raynouard un fantoche sans consistance, oscillant perpétuellement entre l'influence de la reine qui en scène l'incline à l'indulgence et celle du grand inquisiteur qui lui prêche la cruauté dans la coulisse; au dénouement même, on ne sait trop encore s'il s'agit d'une erreur judiciaire ou d'un crime d'État (2j. Le revirement du jeune Marigny, qui demande à partager le supplice des Templiers après avoir songé à renier son affiliation, est d'une générosité toute conventionnelle et insuffisamment préparée. Le grand maître enfin, pour ne pas parler des autres personnages, est un insupportable discoureur, qui n'a le tempérament ni d'un moine ni d'un soldat, et qui sous le costume de Templier prêche la vertu philosophique de Voltaire et des encyclopédistes. OEuvre d'un homme qui se piquait d'érudition, et qui fit imprimer son poème avec un appareil imposant de notices historiques, de références et de pièces justificatives (3), la tragédie des Tem/.liers n'en est pas moins un
(1) Cf. les pages que lui a consacrées M. Ch.-V. Langlois dans la deuxième partie du tome III de VHistoire de France publiée sous la direction de M. Lavisse,
(2) Les contemporains de Raynouard racontaient à sa décharge qn'il avait d'abord conçu un Philippe le Bel franchement odieux, et que c'était pour obéir aux exigences de la censure qu'il avait adouci le caractère du personnage, au point de le rendre mou et indécis (Journal d'Edmond Géraud, cité par Maurice Albert, Un homme de lettres sous V Empire, p. 11). Mais à un tyran de mélodrame, fallait-il substituer un roi d'opérette?
(3) Cf. la première édition des Templiers, publiée chez Giguet et Michaud (an XlII-1805).
tissu d'anachronismes : tous les personnages sentent et parlent en enfants du dix-huitième siècle. Les convenances politiques exigeaient une allusion méprisante à l'Angleterre, et Raynouard, sans se de'rober à cette obligation, eut la discre'tion de s'en acquitter en un seul vers, d'assez heureuse venue (i); mais rien ne le contraignait à travestir Philippe le Bel en fondateur du régime constitutionnel (2). Ses Templiers, qui ont constamment à la bouche le souvenir ou le récit de leurs exploits en Terre Sainte, ne pouvaient sans doute évoquer en 1805 les visions d'Orient dont Chateaubriand se préparait à aller rechercher et révéler le charme oublié depuis des siècles : mais sans leur demander une couleur locale qui eût été une autre sorte d'anachronisme, nous constatons que leurs réminiscences d' « Idumée », comme ils disent pour satisfaire aux exigences du style noble et pour pourvoir aux commodités de la rime, sont ternes, imprécises, prosaïques au delà de ce qui est permis même à un néo-classique. Le prosaïsme, voilà le défaut capital des Templiers, avec l'abus des termes abstraits^ qui est une circonstance aggravante. Les maximes ampoulées pour lesquelles la pièce a été visiblement composée sont noyées dans de diffuses dissertations, où la phrase est sans nerf comme le mot sans éclat, où l'abus des redites et des chevilles aboutit à un fastidieux galimatias (3).
(1) La terreur do mon nom le poursuit dans son île.
(2) Le Français me chérit, depuis qu'en nos Etals, Où délibéraient s.'-uls les grands et les prélats, Le premier, j'ai du peuple introduit le suffi âge; Le peuple dans nos lois honore son ouvrage.
(3) Pour dire que la formule écrite de ses vœux a été consumée dans un incendie, le jeune Marigny use de ce logogriphe :
I^ flamme a dévoré les sacres caractères. De mes serments écrits témoins dépositaires.
200 LKS IMKCES NOUVELLES
L'engouement à peu près unanime des contemporains ne saurait s'expliquer uniquement par la magie d'une interprétation hors pair, avec Talma (le jeune Marigny), Lafon (le roi), Saint- Prix (le grand maître), Damas de connétable), Mlle George (la reine) : les mêmes acteurs venaient de jouer avec la même conscience une série de tragédies nouvelles, toutes tombées à plat. Ce qui est plus vrai, c'est que l'œuvre de Raynouard, assez conforme au type consacré pour ne dérouter aucune habitu(ie, présentait pourtant une superficielle apparence de nouveauté par son cadre, par son sujet même, et donnait une ombre de satisfaction au besoin de rajeunissement qui se manifestait plus ou moins inconsciemment. C'est ce qu'exprimait Mme de Rémusat quand elle se déclarait « charmée » du succès d'une tragédie inspirée de l'histoire de France (1). Beaucoup de contemporains crurent avec elle à l'avènement de la tragédie nationale, telle que Debelloy l'avait ébauchée sous l'ancien régime (2) : ils ne prenaient pas garde que malgré de multiples concessions à la « poétique » et à la philosophie triomphantes, le Sièf/e de Calais était au demeurant une pièce d'inspiration patriotique, tandis que les Templiers ne faisaient que reprendre le sempiternel thème voltairien de la vertu opprimée par l'injustice et persécutée par le fanatisme.
C'est ici la principale raison du succès des Templiers, succès de secte et de parti dans une très large mesure. En ce lendemain du couronnement de Notre-Dame, il y avait dans la société parisienne des éléments demeurés frondeurs, républicains non réconciliés, royalistes non raUiés, esprits indépendants que choquait l'empresse-
(1) A. son mari, 27 floréal an XIII (17 mai 1805) : Lettres, t. 1, p. d52.
(2) Des Granges, Geoffroy, p. 391.
ment des nouveaux courtisans : c'élaient eux qui avaient affecté de bâiller et de ricaner à Cijrus; ils furent trop heureux par contraste d'applaudir une trage'die où l'autocratie se montrait tout à la fois inintelligente et malfaisante (1). Quant aux amis des « lumières », quant aux adversaires du « fanatisme » , quant à Tancienne « faction de l'Institut », ils n'avaient jamais de'sarmé, et la récente venue de Pie Vil avait attisé l'exaspération à laquelle ils étaient en proie depuis la conclusion du Concordat; ils accueillirent comme une bonne fortune inespérée une pièce qui flétrissait un pape simoniaque, des inquisiteurs féroces, une justice ecclésiastique barbarement €xpéditive; ils pardonnèrent aux Templiers leur caractère et leur costume semi -monacal, en les entendant si copieusement revendiquer les droits de la conscience philosophique (2;. Il paraît bien enfin qu'auprès des adeptes des Loges^ assez nombreux alors et se recrutant dans des milieux fort variés, la tragédie de Raynouard bénéficia de la tradition qui range les Templiers au nombre des lointains précurseurs de la franc-maçonnerie (3).
(1) Cinq ans plus tard, le ministre Monlalivct notait cet état des esprits un peu lourdement, mais non sans perspicacité; il signalait dans les Templiers « ce qu'a de fâcheux le rôle que l'auleui* fait jouer à l'autorité, rôle auquel quelques personnes ont attribué même une partie du succès de sa pièce, parce qu'une disposition assez générale du cœur humain est d'aimer à censurer la puissance. » (Rapport à Napoléon sur les prix décennaux, 17 novembre 1810 : AF. IV, 1050.)
(2) Cette idée fut développée avec verve par Geoffroy dans un feuilleton du Journal des Débais (28 floréal an XIII).
(3) Tout en tenant pour puérile et antiscientifîque la manie, si répandue de nos jours, de tout expliquer par des influences ou des interventions maçonniques, il me semble impossible de négliger celte remarque de Marie-Joseph Chénier sur le succès de Raynouard : « Il célébrait des victimes révérées encore en Europe par des sociétés nombreuses ; il rendait hommage aux vertus
Ce parti pris d'admiration, qui procédait de motifs en majeure partie étrangers au mérite littéraire ou dramatique de la pièce, indisposa Geoffroy et le détermina à réagir avec vivacité. Son premier article, en constatant l'accueil triomphal fait aux Templiers, marquait déjà des réserves (1); animé par la contradiction, le critique entama bientôt une de ces campagnes de furieux dénigrement où il se complaisait, mêlant les dissertations historiques aux appréciations littéraires, chargeant sans ménagement ses ennemis les philosophes. Quatre feuilletons se succédèrent d'abord, dont la dureté allait en s'accentuant (2); puis, après la publication de la tragédie en librairie, vint une seconde série de six feuilletons, un peu plus modérés de ton, mais aussi sévères au fond. Kn voici la conclusion, qui révolta la plupart des contemporains, et qui nous semble aujourd'hui plus dénuée de bienveillance que d'équité : « Cet ouvrage, tant applaudi, tant prôné au théâtre, n'est donc à la lecture, quoi qu'en dise le libraire qui en a vendu six mille exemplaires, qu'une tragédie fort médiocre, avec quelques belles scènes, quelques mots, quelques tirades; mais, dans son ensemble, inférieure à la plupart des productions de Debelloy et autres poètes qui ne sont que du troisième ou quatrième ordre (3). »
Il y eut quelqu'un qui, sans approuver les outrances
d'un ordre qui s'est survécu à lai-môme par une influence toujours cachée, mais toujours puissante et prolongée jusqu'à nos jours. » {Tableau de la Hltérature française, p. 319 )
(1) Journal des Débats, 26 floréal an XIIL
(2) Le quatrième contenait n tamment ces lignes : « Le style, que j'entends vanter beaucoup, a quelquefois du nerf, mais bien plus souvent une eniphasc de charlatan, une prétention, une manière pénible, qui annonce un mauvais goût et une mauvaise école. » {Ibidem, 7 prairial an XIII.)
(3) Journal de V Empire, 26 messidor an XIII.
de polémique de Geoffroy, demeura froid au milieu de l'enthousiasme général. Mme de Rémusat avait fait preuve de plus d' « emballement » que de perspicacité en écrivant au sortir de la répétition générale : « C/est un ouvrage qui doit plaire à l'empereur (1). » Occupé alors à ceindre la couronne de fer des rois lombards et à inspecter les garnisons de son royaume d'Italie, Napoléon fut sans doute satisfait d'apprendre que le genre tragique, objet de sa prédilection, paraissait devoir refleurir sous son règne. « Gela est bien », écrivit-il sommairement à Fouché, en exprimant, comme il a été dit plus haut, le vœu que Raynouard consacrât son talent à célébrer un changement de dynastie (2). Mais quand, de retour à Saint-Gloud, il eut assisté à une représentation des Templiers sur la scène du château (25 juillet 1805), son mécontentement se manifesta le soir même, dans une longue et vive conversation avec Fontanes (3) : il reprochait aux personnages de Raynouard d'être de pures abstractions, dénuées de toute apparence de vie et d'humanité; il jugeait sévèrement surtout le Philippe le Bel, qui incarnait si pauvrement la monarchie et l'autorité. Pour finir, l'empereur s'en prit à Geoffroy, déclarant que les attaques exagérées et répétées du feuilleton avaient provoqué une réaction factice en faveur de la pièce.
Nettement défavorable, l'impression produite sur l'esprit du souverain n'en avait pas moins été très profonde. Dix-sept mois plus tard, en pleine campagne hivernale de Pologne, il reprenait, dans une lettre à Fouché, la critique des Templiers, indiquant ingénieu-
(1) A son mari, 17 floréal an XIII (7 mai 1805) : Lettres, t. I, p. 126).
(2) 12 prairial an XIII (1" juin 1805) : Correspondance, 8821.
(3) Bausset, Mémoire%, t. I, p. 44-49.
sèment que la fatalité', ce grand ressort de la trage'die Antique, pouvait et devait, dans la dramaturgie moderne, ^tre suppléée par la raison d'État : « M. llaynouard a manqué cela dans les Templiers. S'il eût suivi ce principe, Philippe le Bel aurait joué un beau rôle; on l'eût plaint, ^t on eût compris qu'il ne pouvait faire autrement... 11 faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j'ai autre chose à penser. » (Gîté au palais e'piscopal de Paltusk, il se préparait à faire le lendemain son entrée à A'arsovie.) En terminant pourtant, il revenait à son ancienne pensée, d'utiliser pour son œuvre politique le talent de Raynouard, comme il avait mis à profit tant de concours venus de toutes les capacités ^t de tous les partis; son dernier mot était : « Toutefois, je crois l'auteur des Templiers capable de faire de bonnes <ihoses (1). »
Si bien informé que fût l'empereur, il ignorait sans doute qu'en cette même fin de décembre 1806, Raynouard faisait lire par l'acteur Lafon, dans quelques salons privilégiés, une nouvelle tragédie sur un sujet épineux entre tous, les États de Blois, autrement dit l'assassinat du duc Henri de Guise par ordre de Henri III : époque relativement moderne, monarque indigne et meurtrier, rôle sympathique attribué au roi de Navarre (le futur Henri IV et l'ancêtre des Bourbons), il semblait que l'auteur eût accumulé à plaisir tout ce qui était de nature à rendre sa pièce suspecte ou antipathique au gouvernejîient impérial. Mme de Rémusat, qui était décidément -sous le charme de la rocailleuse poésie de Raynouard ^t en qui cette musique engourdissait une prudence d'ordinaire fort avisée, 3Ime de Rémusat pouvait bien écrire, au sortir d'une lecture chez Mme de Pastoret :
^1) 31 décembre 1806 : Correspondance, 11529.
« Le duc de Guise est réellement beau, Henri III liabilement sauvé; il y a un Grillon excellenL et un ligueur qui rappelle parfaitement les jacobins du commencement de la Révolution. Le rôle de Henri IV est semé de vers beaux et touchants (1). » Si sa lettre, suivant le sort commun, fut ouverte au cabinet noir, on dut y trouver autant d'arguments péremptoires pour interdire la tragédie. Telle fut en elïet la conclusion des censeurs; mais, peut-(5tre parce qu'il tenait à conquérir Raynouard,. Napoléon voulut en cette affaire se montrer très libéral. En 1808 ou 1809, un jour qu'il se trouvait de loisir, il manda le poète, se fit lire les scènes principales, et, sans opposer un lelo absolu, indiqua un certain nombre de passages à modifier (2j. Puis, l'œuvre une fois remaniée, il exigea, en manière d'épreuve, qu'elle fût jouée d'abord à Saint-Cloud, devant l'auditoire spécial et restreint delà cour.
Gette première représentation d'un genre très particulier fut donnée le 22 juin 1810 (3) par Talma, Lafon,. Damas et Mlle Raucourt : l'impression de l'empereur lut décidément mauvaise. Un récit animé nous a été laissé par l'auteur dramatique Roger, récit sujet à caution,. car il émane d'un ancien fonctionnaire impérial devenu
(1) A son mari, 28 décembre 1806 : Lettres, t. II, 126.
(2) D'après ua témoigoage malheureusement assez suspect, il échappa en cette circonstance à l'empereur un mot d'une piquante inconscience. Raynouard avait placé dans la bouche de Henri III ou de Catherine ces Irois vers :
Quand le deslin des rois dépend dun coup d"Élat, La justice, qui .-raint qu'un coupable n'écha]>pe. Détourne ses reg'.irds : la politique frappe. Napoléon, qui trouvait là l'expression d'une de ses théories favorites, interrompit, sans prendre garde qu'un de ses ministres assistait à la lecture : « G est bien, très bien; mais il fallait faire dire cela par un ministre. » (Roger, Œuvres, t. I, p. 384, note.)
(3) Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française,. p. 137.
partisan passionné des Bourbons, et qui, entre la représentation de 1810 et la rédaction de ses réminiscences, avait été, après 1816, l'un des coryphées de l'Académie française épurée et royalisée (1). Roger assure qu'assis dans la salle de spectacle de Saint-Cloud à côté de Raynouard, il ne cessa pour ainsi dire point d'observer le visage de Napoléon : « Malgré l'immobilité apparente qu'il conserva quelque temps, il fut aisé de remarquer qu'il n'était pas content de l'ouvrage et qu'il l'était encore moins du public; dans l'impossibilité d'applaudir ou de siffler, le parterre de la cour a sa manière de témoigner son mécontentement ou son approbation. Toutes les paroles de Henri IV excitèrent des murmures flatteurs, qui semblèrent à Bonaparte autant d'épigrammes contre lui-même, ou autant de regrets favorables aux Bourbons. Il me parut surtout avoir peine à se contenir pendant la scène où le brave Grillon refuse d'assassiner Guise. Selon son usage dans ses mouvements de colère concentrée, il prit du tabac huit ou dix fois avec une espèce de contraction nerveuse et, depuis ce moment, il ne parut plus écouter la pièce. En sortant, il fit défendre aux comédiens de la jouer à Paris (2j. » Le prétexte invoqué fut la parenté de la nouvelle impératrice avec la maison de Lorraine : mais il fut évident pour tout le monde que ce qui avait mécontenté Napoléon, c'étaient les scrupules de Grillon, dont il était facile de faire l'application à la mort du duc d'Enghien, la façon piteuse dont l'autorité était personnifiée par Henri HI, et surtout les tirades de
(1) Dans un article du 3 avril 1830, Sainte-Beuve débutant dénonçait « ces nominations niaises qui marquèrent (à l'Académie française) la dictature de M. Roger. » (Premiers Lundis, t. I, p. 317.) Cette appréciation discourtoise est évidemment contestable, mais elle prouve l'influence académique prépondérante qu'on attribuait communément à Roger sous la Restauration.
(2) Roger, Œuvres, t. l, p. 385, note.
PUIxNCIPALKS TRAGÉDIfclS NOUVELLES 207
Henri de Navarre, que Raynoiiard avait transformé en infatigable apôtre de la paix et de la concorde (1). L'empereur marqua sa mauvaise humeur persistante en ajournant quelques mois plus tard le prix décennal de la tragédie, pour ne pas l'attribuer aux Teinpliers. Il convient d'ajouter que les États de Blois, joués par la Comédie Française le 31 mai 1814, en pleine réaction antinapoléonienne, parurent ce qu'ils étaient, un tissu d'ennuyeuses dissertations, et tombèrent sous les sifflets. L'auteur en fut définitivement orienté vers sa vraie voie, la philologie romane et la publication des poésies des troubadours.
Le désir de ne point scinder le tableau de la carrière dramatique de Raynouard nous a entraînés bien au delà de ces débuts de la période impériale qui virent le succès des Templiers. A la première nouvelle, Napoléon avait écrit de Milan à Fouché : « Gela est bien, mais je ne crois pas qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette époque n'est pas assez éloignée pour ne point réveiller des passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et sans trop porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez empêcher cela, sans faire paraître votre intervention (2). »
Ces observations contenaient une part de vérité^ à si peu de distance de la commotion révolutionnaire; elles émanaient d'ailleurs d'un maître qui entendait être obéi.
(1) Stanislas Girardin prétend que l'empereur fut encouragé à interdire la pièce par les énergiques remontrances du prince de Neuchâtel {Sotiocnirs, t. II, p 39^). Cette intervention est bien peu en rapport avec le caractère de Berthier.
(2) 12 prairial an XIII (1« juin 1805) : Correspondance, 8821.
Fouché se le tint pour dit, et ses censeurs émirent un avis défavorable à la représentation de la Mort de Henri IV, de Gabriel Lcgouvé^ l'auteur de la Mort d'Ahel et d'Epicharis et Néron.
Dans de telles conditions, l'interdiction paraissait irrévocable et sans appel. Mais Mme Legouvé, femme intelligente et adroite, très éprise de la personne et de larenomméede son mari (1), entreprit d'obtenir le retrait du veto impérial. Grâce à une habile campagne de démarches, de lectures en petit comité, il ne fut bientôt plus question^ dans les salons qui tenaient au monde officiel, que de la proscription injustifiée de la Mort de Henri IV, proscription imputable aux censeurs et que le souverain ne manquerait pas de lever avec sa largeur d'esprit accoutumée, si seulement il connaissait la pièce. Importuné, puis intrigué, Napoléon pour en finir manda Legouvé, qui eut l'habileté d'amener avec lui Talma comme lecteur. L'empereur ne fit qu'une observation, mais caractéristique : à ce vers placé dans la bouche du roi,
Je tremble, je ne sais quel noir pressentiment,
il réclama la suppression des deux premiers mots, et comme Legouvé alléguait l'authenticité historique du propos, il repartit : « Un souverain peut avoir peur, il ne doit jamais le dire (2). » Au surplus, il se montra plein de condescendance^ et convint que la tragédie pouvait être jouée en public sans sérieux inconvénient. La première représentation, qui eut lieu le 25 juin 1806, ne provoqua en efi'et aucun incident fâcheux : au
(1) Son fils a raconté comment, pour épouser Legouvé, elle avait divorcé d'avec le ciiirurgien Sue, lequel se remaria de son côté et devint le père d'Eugéue Sue.
(2) Ernest LEGorvji, Soixante ans de souvenir.<, t. I, p. 193-196.
contraire, les passages relatifs à la popularité du roi Henri furent appliqués par le parterre à Napoléon (1). Le succès alla moins à la pièce qu'aux interprètes, Talma et Mlle Duchesnois en tête, et c'était justice. En réalité, comme le remarquait judicieusement Geoffroy, le meurtre de Henri IV était un événement plus déplorable que dramatique dans le sens propre du mot, puisque le conflit des passions n'y jouait à peu près aucun rôle (2). Cette indigence du sujet n'était rachetée ni par l'éclat de la poésie, ni par la fertilité de l'invention. D'Épernon était le traître banal, Marie de Médicis (car c'était à l'instigation de la reine que Henri IV était poignardé) une pâle copie d'Hermione, une femme poussée à l'assassinat par la jalousie. A cette imitation de Racine, Legouvé n'avait pas manqué d'adjoindre la note voltairienne : le « fanatisme » criminel, incarné sur la scène par l'ambassadeur d'Espagne, avait encore pour représentants dans la coulisse des moines qui, à l'instant décisif, se chargeaient de persuader à la reine que ce serait œuvre pie de faire égorger son mari. Mais il faut redire que loin de rebuter les spectateurs, ces absurdités conventionnelles étaient alors un élément d'intérêt.
Les voltairiens de ce temps-là savaient tous leur histoire sainte, apprise sur les genoux de leur mère (3); à
(1) Rapport du préfet de police, 26 juin 1806 : AF. IV, 1497. A la troisièaoe représentation, on demanda à l'orchestre de jouer le vieil air populaire Vive Henri IV, mais ni la police ni les journaux ne paraissent avoir considéré cet incident comme une manifestation royaliste.
(2) Journal de l'Empire, 8 juillet 1806.
(3) Cf. ce que dit Albert Sorel de l'effet magique produit, lors de la publication des bulletins de la campagne de Syrie, en 1799, par « ces noms sacrés que tous les hommes, encore que devenus athées, païens ou philosophes, ont balbutiés dans leur enfance », {L'Europe et la Hévolution française, t. V, p. 459.)