NAPOLÉON AU THÉÂTRE-FRANÇAIS
Autoritaire et exigeant au Théâtre-Français comme partout, le maître prétendait parfois re'gler le spectacle à sa guise, et imposait un tardif bouleversement du programme, témoin cette mention aux registres : < C'était Iphigénie en Aulide qui était sur l'affiche, mais à deux heures du matin (sic) le c. Mahérault fit part aux semainiers par une lettre qu'il venait d'en recevoir une du préfet du palais, qui annonçait que le Premier Consul viendrait à Paris (1) et qu'il voulait voir Poh/eucte (2) ou la .\tort de Pompée. On envoya de suite chez l'imprimeur pour faire changer Taffiche et on mit Polyeucte à la place d'iphif/énie (3). » Le fait se renouvela dix jours plus tard, un soir de comédie : à VHom7ne du jour et au Séducteur amoureux déjà affichés, le Consul commanda, sans égard pour les préférences du public, de substituer Tartuffe et les Militaires (4); il est vrai qu'on était en pleine crise de la rupture du traité d'Amiens, et qu'une comédie sérieuse, une pièce chauvine étaient mieux appropriées à la manifestation que Bonaparte désirait provoquer.
Napoléon, retenu par des soucis plus astreignants, ne se piquait pas toujours d'exactitude au théâtre. On a vu qu'après Austerlitz, un public enthousiaste fit recommencer pour lui la première scène de Manlius; un mois après, c'est presque tout le premier acte de Mérope dont le parterre exigea la reprise, par déférence pour l'Empereur (5). Dans la suite, le souverain se permit de faire d'autorité intervertir l'ordre des pièces ou même
(1) De Saint-Cloud.
(2) Bonaparte avait déjà assisté le 3 mai à la reprise de cette tragédie, non jouée depuis quinze ans.
(3) ik floréal an XI (14 mai 4803) : Arch. Com.-Fr.
(4) 5 prairial an XI (25 mai 1803) : Ibidem. (3) 1" mars 1806 : Ibidem.
différer le lever du rideau. Désireux de voir dans sa nouveauté la tragédie de Brunehaut, il fit prévenir par le surintendant des spectacles qu'il ne pourrait arriver que tard (c'est-à-dire à huit heures et demie, ce qui était « tard » pour ce temps-là) : afin de faire prendre patience au public, on commença par la comédie de Nanine, annoncée pour la fin de la soirée (1). Le jour où Marie-Louise fit sa première apparition au Théâtre- Français, on avait exceptionnellement affiché pour huit heures seulement le début du spectacle; mais le couple impérial n'effectua son entrée qu'à près de neuf heures, et la représentation (Cinna et les Fausses infidélités) ne commença qu'alors, pour se terminer aux approches de minuit (2). Cette longue attente ne refroidit point l'enthousiasme des spectateurs, qui dès trois heures de l'après-midi avaient assiégé les bureaux du théâtre (3).
D'esprit peu cultivé et peu Imaginatif, Joséphine, qui avait côtoyé tant de drames, ne partageait pas l'engouement de son second mari pour la tragédie. Elle assistait par convenance, en payant très cher sa loge, à la représentation d'Hamlet donnée par les sociétaires au profit de Labussière, qui peut-être lui avait sauvé la vie pendant la Terreur à elle aussi (4). Mais les soirées au Théâtre-Français, comme à l'Opéra, n'étaient pour elle, en dehors de la distraction des toilettes, que des corvées, au lieu que les petits théâtres la séduisaient par la nature même de leur répertoire, accessible à son indolence de créole superficielle, et par l'attrait du fruit défendu (5).
(1) 7 mars 1810 : Arch. Com.-Fr.
(2) 20 juin 1810 : Ibidem.
(3) Journal de l'Empire, 22 juin 1810.
(4) Frédéric Masson, Joséphine de Beauharnais, 14« éd., p. 217.
(5) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 69-70.