‹ Paris sous Napoleon (volume 4)Chapitre 39 sur 46 · NAPOLÉON AU THÉÂTRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

NAPOLÉON AU THÉÂTRE-FRANÇAIS

— Plus docile, munie aussi d'une plus forte instruction classique, Marie-Louise se rendait volontiers au The'âtre- Français, même en Tabsence de l'Empereur; Savary a inge'nument raconté comment ces jours-là il prenait soin de composer une partie de la salle, en louant « toutes les loges qui étaient en face de la sienne, ainsi que celles d'où elle ne pouvait éviter l'importunité des regards » , puis en envoyant les billets à « des familles respectables (1) », ce qui valait mieux après tout que de garnir ostensiblement les loges de policiers.

En 4807, les sociétaires eurent à deux reprises la délicate et bien française attention de conformer leur programme aux préférences d'un prince prussien prisonnier, autorisé à faire des séjours à Paris (2). En décembre 1809, le concours de vassaux venus pour congratuler le triomphateur de Wagram groupa rue de la Loi un « parterre de rois », selon le mot prêté l'année précédente à Talma à propos des représentations d'Erfurt; par malheur, les auditeurs couronnés assistèrent à une chute lamentable, celle de V Enthousiaste, nouvelle comédie de Valmalette. On n'en écrivit pas moins fièrement aux registres : « Cette première et dernière représentation a été remarquable en ce qu'il y a eu quatre rois qui y ont assisté, les rois de Hollande, de Wurtemberg, de Naples et de Westphalie, ainsi que la reine de Westphalie (3). » Pour retrouver une aussi princière assistance, il faut descendre jusqu'au 3 avril 1814, où les Fausses confidences et la Jeunesse de

(1) Mémoires, t. V, p. 221-222.

(2) Le 7 avril, Andromaque et les Deux Pages; le 21 juillet, Tartuffe et VÉcole des Bourgeois : Arcli. Com.-Fr. Il s'agissait du prince Auguste de Prusse, celui qui faillit épouser Mme Récamier.

(3) 6 décembre 1809 : Ibidem.

Henri V furent données devant le tsar et le roi de Prusse (1) : mais ces souverains alors étaient à Paris en vainqueurs, non en hôtes, et le Sénat avait la veille proclamé la déchéance de Napoléon.

Si le chef de l'État considérait comme une obligation de sa charge de paraître de temps à autre au Théâtre- Français, il répugnait à multipUer ces représentations dont il était le principal acteur et à «jauger sa popularité à la fréquence des battements de main : il trouve cette farce, surtout répétée diverses fois la semaine, indigne de son rang, dangereuse pour son prestige, susceptible de graves inconvénients au dedans et au dehors : cela doit être réservé pour de grandes occasions, faire un événement dans la vie de Paris (2) » . De plus, son engouement croissant pour l'étiquette et les usages monarchiques lui faisait souhaiter d'avoir, à l'instar des derniers Capétiens, la comédie et surtout la tragédie chez lui, jouées à son heure, avec une distribution et un programme arrêtés par lui.;

Dès le Consulat à vie, il inaugura cette manière de faire, non point aux Tuileries, où les souvenirs du Dix Août et les narquois commentaires des Parisiens commandaient certains ménagements, mais à Saint-Gloud, dans cette résidence princière qu'il s'était cavalièrement adjugée après en avoir refusé l'hommage. Une salle de

(1) Arch. Gom.-Fr.

(2) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 197.

spectacle fut construite à la suite de l'historique orangerie de Brumaire (i), et acheve'e au printemps de 4803. Le 42 juin, elle s'ouvrit pour une solennelle représentation d'Esther (2), sorte de pendant officiel de la manifestation bourgeoise et populaire dont trois semaines plus tôt Bonaparte avait été le héros au théâtre delà rue de la Loi. Dédaigneux de sauver les apparences républicaines et égalitaires, le secrétaire des comédiens appelait les choses de leur vrai nom dans la note destinée à conserver le souvenir d'une soirée mémorable : « Cette représentation d'Esther est la première représentation qui ait eu heu comme service à la cour depuis la Révolution. Le Premier Consul, les ministres et les ambassadeurs y ont assisté, ainsi que tous les officiers de la suite du Premier Consul. On a fait en même temps l'ouverture de la salle du château... Après la représentation, M. Lafon a fait lecture sur le théâtre d'une cantate de M. Fontanes; elle est relative à la guerre actuelle avec l'Angleterre (3). »

Les acteurs nommément désignés par Bonaparte,

(1) Cette salle de spectacle, démolie sous le règne de Napoléon III, n'existait plus lors de l'incendie du château (Comte Flbury, le Palais de Saint-Cloud, p. 142 et 232).

(2) Mlle Duchesnois faisait l'héroïne, Talma Assuérus, Monvel Mardochée et Lafon Aman.

(3) Registres, 23 prairial an XI : Arch. Com.-Fr. Il convient de rapprocher de ce compte rendu officiel celui d'un nouvelliste très hostile au gouvernement consulaire : « La tragédie, assez froide par elle-même, fut encore plus froidement jouée, parce que Bonaparte, qui veut singer l'ancienne cour, a défendu les applaudissements à son théâtre. Nos nouveaux acteurs, qui n'ont jamais connu l'ancienne cour, furent étonnés du silence qui régnait dans la salle, aux moments mêmes où ils comptaient sur des battements de mains. » (Remacle, Relations secrètes des agents de Louis XV m, p. 333. L'agent royaliste prétend aussi que l'eflel de la « jacobinade » de Fontanes, débitée par Lafon « en cnergumène », fut déplorable, notamment sur le corps diplomatique.)

c'est-à-dire Talma, Lafon, Mlles George et Duchesnois, revinrent à l'automne (8 octobre 1803) jouer Andromaque (1). C'est ce soir-là sans doute qu'un incident burlesque vint égayer la tragédie : attirée par les feux de la rampe, une chauve-souris se mit soudain à voltiger autour de Mlle George; pendant que la fière Hermione, interrompant sa réplique, se réfugiait dans les coulisses avec un cri d'épouvante, le volatile, se dirigeant vers les loges, allait semer le désarroi parmi les dames qui entouraient Mme Bonaparte (2). Quelques jours plus tard (29 octobre 1803), ce fut le tour de la tragédie néo-classique, avec VAgamemnon de Népomucène Lemercier; le Consul y prit assez d'intérêt, trop peutêtre, puisqu'il fit réclamer le manuscrit par Rémusat, pour relire la pièce à loisir : mais il le rendit sans observations.

Les représentations de Saint-Cloud ne recommencèrent qu'en 1805, pour se multiplier au printemps et à l'été de 1806, et se poursuivre pendant toute la durée de l'Empire. En 1807, lors de ce séjour à Fontainebleau dont l'éclat fit tant d'impression sur l'imagination des contemporains, les « comédiens ordinaires de l'Empereur » furent mandés dix-neuf fois, malgré la distance; il y eut de même huit représentations du Théâtre-Français à Compiègne en avril 1810, pendant la lune de miel impériale, et seize à Fontainebleau encore, à l'automne de la même année. En 1812 et 1813, les acteurs jouèrent à diverses reprises sur la scène improvisée du palais de rÉlysée, que Napoléon avait racheté à sa sœur Caroline et pris en gré. En dehors enfin des résidences impériales proprement dites, ils étaient parfois appelés à

(1) Cr, pour l'ensemble des spectacles de la cour, Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 95-163.

(2) Mlle George, Mémoires, p. 176.

Malmaison pour la fête de Joséphine (1j, ou à Versailles pour égayer le séjour du ménage Borghèse à Trianon (2).

Au retour d'Austerlitz, l'Empire était assez solidement implanté pour braver les propos frondeurs des Parisiens, et Napoléon crut pouvoir créer dans sa capitale un théâtre de cour, comme il venait d'en voir chez les petits souverains allemands (3). Décidée dans les premiers jours de 1806, la construction de la salle des Tuileries dura deux ans, ce qui était beaucoup pour l'époque. Sans intention politique, et pour de purs motifs de commodité matérielle, on choisit l'emplacement de l'ancienne salle des séances de la Convention. Fontaine se surpassa dans la décoration et dans l'organisation des dégagements. Mais si l'inauguration avec un opéra de Paër, le 9 janvier 1808, fut un vrai triomphe, la première représentation des Français, huit jours plus tard (16 janvier), tourna au désastre, à la déroute, grâce à la baisse du thermomètre : ce fut à peine si les cinq actes de Cinna purent s'achever au milieu des quintes de toux, et TEmpereur, par pitié pour les dames qui grelottaient dans leurs toilettes décolletées, leva la séance sans laisser jouer le Brueys et Palaprat d'Etienne, alors dans sa nouveauté. L'architecte multiplia les poêles, s'ingédia à conjurer les courants d'air, et, la clémence du ciel aidant, la salle redevint habitable.

Dès lors, les représentations s'y succédèrent pendant

(1) Notamment, et pour la dernière fois, le 19 mars 1809, où Talma joua Bérénice.

(2) Registres, 20 thermidor an XIII (9 juillet 1805) : Arch. Com.- Fr.

(3) Frédéric Massox, Joséphine impératrice, p. 196-201.

le séjour des souverains à Paris; données devant une assistance brillante et contrainte, elles participaient de cet éclat éblouissant, de cette solennité compassée qui étaient les caractères distinctifs de la cour napoléonienne. Un gentilhomme brabançon, qui avait des attaches à la fois avec la noblesse ralliée et avec les salons irréconciliables du faubourg Saint-Germain, a fixé la profonde et vivante impression rapportée d'une de ces soirées : « Ce n'était depuis l'orchestre jusqu'à la porte du parterre que broderies d'or et de soie; toutes les loges étaient pleines de dames du nouveau régime, parmi lesquelles on en remarquait quelques-unes de l'ancien... Napoléon seul, dans la loge impériale, était étendu tout de son long, dans un fauteuil de velours cramoisi galonné d'or, les bras et les jambes croisés... Derrière son fauteuil se tenaient debout le grand maître des cérémonies, comte de Ségur, le grand chambellan, comte de Montesquiou, tous deux en uniforme rouge et or. Napoléon, tirant fréquemment de sa poche une tabatière, prenait une quantité de tabac, et adressait de temps en temps, d'un air de hauteur, quelques paroles à ces deux messieurs; sa figure exprimait, ce jour là, l'humeur et l'agitation... On juge bien que je m'occupais fort peu du spectacle, et que mes yeux furent constamment portés sur Napoléon, dont les attitudes et le jeu de physionomie sont toujours présents à ma mémoire (1). »

Le service de cour valait aux artistes de fructueuses rémunérations. Sans parler des gratifications extraordinaires, personnellement accordées aux principaux acteurs et actrices (2), il était réguhèrement

(i) Comte H. de Mérode-Westerloo, Souvenirs, t. I, p. 197- (2) Cf. un ordre impérial du 26 mai 1806, allouant des gratifi-

alloué 1 600 francs par représentation à Saint-Cloiid, 3000 francs pour Fontainebleau, 3 200 francs pour Compiègne (1). Mais ce dédommagement pécuniaire, mais l'honneur même de paraître sur la scène de la cour ne compensaient pas les fatigues, les transes, les incertitudes par lesquelles devaient passer les comédiens. Le plus souvent combiné d'après les demandes de l'empereur, toujours soumis à son agrément quelques jours d'avance, le programme demeurait subordonné à un caprice, à une lubie de despote ou d'enfant gâté de la Fortune. « Tout à coup «, a raconté la femme du surintendant des théâtres, « par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un autre comédien, et cela le matin même du jour ou il fallait les lui procurer (2). » Les allégations de Mme de Rémusat sont ici confirmées par les documents. Certain jour du printemps de 1808, Napoléon eut envie d'entendre à Saint-Cloud VÉlectre de Crébillon : comme on lui représentait que les deux interprètes-femmes, Mlles Duchesnois (Electre) et George (Clytemnestre) étaient toutes deux malades, il insista pour être obéi; Mmes Raucourt et Thénard durent rapprendre les rôles qu'elles n'avaient pas joués depuis vingt ans, qui n'étaient plus en rapport avec leurs moyens physiques, et, après quinze jours de fébrile préparation, la représentation eut lieu vaille que vaille (3). L'année précédente, l'empereur avait fait preuve d'une désinvolture plus dédaigneuse

cations de 6 000 et 3 000 francs à douze sociétaires (dont Talma, porté à la fois pour une somme de 6 000 francs et pour une pension mensuelle de 2 000 francs) : Correspondance, i0273.

(1) Maze-Senciek, les Fournisseurs de Napoléon, p. 120 et 123.

(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. III, p. 235. (^3) Registres, 31 mars 1808 : Arch. Gom.-Fr.

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