CHAPITRE VII
THEATRE DE l'iMPÉRATRICE (lOUVOIS, ODÉON)
1. Picard et le théâtre Louvois. — II. Changement de direction et de salle. — III. L'Odéon.
Ea 1780, les architectes Peyre et de Wailly avaient construit pour la Comédie-Française une salle spacieuse et isole'e, sur les terrains de l'ancien hôtel de Condé (1), proche du Luxembourg. Pendant la Révolution, après la scission survenue parmi les sociétaires, ce théâtre abrita successivement diverses entreprises dramatiques (2) : en 4797, un imprésario qui voulait y jouer des drames lyriques alïubla le monument d'un nom pédantesquement renouvelé des Grecs, VOdéon (S). Les représentations de chant durèrent quelques semaines à peine, mais la dénomination persista, contre toute logique;
(1) Le souvenir de cet hôtel survit encore dans le nom des deux rues de Condé et Monsieur-le-Prince.
(2) II s'y joua aussi une triste comédie politique ; c'est là que le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), le Conseil des Cinq-Cents mutilé et apeuré vota les lois de proscription, pendant que le Conseil des Anciens tenait à l'École de Médecine le même semblant de délibération.
(3) Ltymologiquement, lieu ou salle de chant.
vieille aujourd'hui de plus d'un siècle,, elle est de'fmitivement entrée dans la toponymie parisienne.
Une troupe de comédie était installée avec assez de succès à rOdéon, sous la direction de l'acteur-auteur Picard, quand, le 18 mars 1799, un incendie se déclara : si le gros œuvre demeura debout, toutes les installations intérieures furent dévorées par le feu (1).
Ce sinistre décida indirectement quelques comédiens à aller s'adjoindre à la société du Théâtre-Français, que reconstituait la diplomatie de Mahérault; mais le gros de la troupe, désireux de garder son autonomie, mena pendant plus de deux ans une existence nomade, renouvelant à travers les dift'érents quartiers de Paris les pérégrinations du Roman comique. On les vit, on les entendit successivement à la salle Louvois, au théâtre de la RépubUque et des Arts, au théâtre de la Cité, à la salle Feydeau, où leurs représentations alternaient avec celles de la troupe d'opéra-comique (2). Le 5 mai 1801 enfin, ils se réinstallèrent à titre durable, sinon définitif, dans la salle Louvois, près de l'Opéra et de la Bibliothèque Nationale. L'emménagement cette fois se fit avec un certain appareil de solennité (3) : la salle avait été remise à neuf; la représentation du Collatéral, de Picard, fut précédée d'un à-propos du môme auteur, modestement intitulé la Petite maison de Thalie. Délayant lourdement ce thème, Geoffroy prophétisait que la troupe de Louvois arriverait peut-être à faire concurrence à celle du Théâtre-Français : « Si elle peut varier son répertoire, donner des ouvrages piquants, je ne doute pas que souvent, au lieu d'aller s'amuser dans toutes les règles de l'art au salon de Thalie, on ne soit
(1) PoREL et MoNVAL, VOiUon, p. 180-186.
(2) Ibidem, p. 187.
(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. II, p. 285.
m tenté de faire quelque de'bauche dans ses petits appartements (1). »
Le fait est que grâce à la faveur du public et surtout au savoir-faire de son directeur, quand vint l'heure de discipliner et de hiérarchiser les spectacles, la petite maison fut comprise au nombre des grands théâtres; c'était une sujétion sans doute, mais aussi une promotion et une garantie d'avenir. Ainsi qu'on l'a vu plus hautj la direction supérieure des préfets du palais, limitée d'abord au Théâtre-Français et à l'Opéra, fut bientôt étendue au théâtre Louvois en même temps qu'à H rOpéra-Gomique et à l'Opéra-BufTa (Italiens) (2). Peu ^ après la proclamation de l'Empire, le théâtre de Picard était autorisé â prendre le nom de Théâtre de l'Impératrice, du consentement et peut-être sur l'intervention personnelle de Joséphine, dont l'indolence se divertissait aux faciles plaisanteries du répertoire habituel (3). Quand, en exécution du décret du 8 juin 1806, Champagny s'occupa de déterminer et de classer les théâtres conservés, l'arrêté ministériel du 25 avril 1807 stipula : « Le Théâtre de l'Impératrice sera considéré comme une annexe du Théâtre-Français, pour la comédie seulement. » C'était dénier à la troupe de Picard la licence, qu'elle ambitionnait peut-être, de jouer le genre noble et académique par excellence, la tragédie, mais son lot demeurait enviable, puisque, sans en posséder encore le titre, elle s'acheminait vers le rang et la situation de second Théâtre-Français. Quelques mois plus tard enfin, le décret du 1" novembre 1807, qui nommait Rémusat
(1) Journal des Débats, 17 floréal an IX (feuilleton).
(2) Arrêté consulaire du 30 frimaire an XI : AF. IV, plaq.
(3) Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 198.
surintendant général des théâtres impériaux, lui attribuait des pouvoirs directs sur le Théâtre-Français, le théâtre Feydeau (Opéra-Comique) et le Théâtre de l'Impératrice; l'assimilation, le rapprochement tout au moins, allait s'affirmant officiellement.
Ces faveurs gouvernementales excitaient sans doute des jalousies dans le monde des comédiens : mais ellesétaient ratifiées par le public, dont Picard avait su, comme directeur et comme auteur, conquérir les sympathies. Cette double qualité le mettait-elle à même de mieux juger la valeur et le futur succès des pièces? C'était l'avis de Geoffroy, qui, renonçant pour un jour aux métaphores ampoulées, usait d'une comparaison triviale : « Picard a, sur tous les directeurs de théâtre, l'avantage de se connaître en compositions dramatiques : c'est un tailleur qui sait apprécier à la friperie la valeur d'un vieil habit, et qui sent le parti qu'on en peut tirer (1)... Des pièces faites et jugées depuis longtemps lui paraissent meilleures à prendre que des bagatelles à la mode qu'il faut acheter, et qui souvent sont sifflées (2). »
Si Picard multipliait les fructueuses reprises du vieux répertoire, ce n'est pas à dire pour cela qu'il écartât de propos délibéré les nouveautés, ni même, comme on l'en accusait, qu'il se contentât des ouvrages ou des auteurs refusés au Théâtre-Français (3j. Ce qui était vrai, c'est que les pièces modernes les plus applaudies à Louvois étaient en général celles du directeur. Pressé par la nécessité de soutenir son théâtre, par les instances de ses camarades. Picard, auquel ses flatteurs rendaient le mauvais service de l'appeler le Petit Molière, brossait
- (1) Journal des Débats, 7 fructidor an XI (feuilleton).
(2) Ibidem, 6 pluviôse an XII.
(3) Chronique scandaleuse de Van 1800, p. 145.
rapidement, trop rapidement, ces tableaux familiers des mœurs ou plutôt des ridicules bourgeois, dont lui-même déplorait le terre à terre, mais qui convenaient mieux que lo. grande comédie au souffle un peu court de sa muse.
Trois jours après la réinstallation dans la salle Louvois (8 mai 1801), Picard triompha avec la Petite ville, où, comme son illustre devancier pour Madeleine Béjart, il avait écrit un rôle spécialement pour une des actrices de sa troupe (1). Tout Paris vint se divertir à cette caricature de la vie de province.
Ce succès inspira à l'auteur la malencontreuse idée de donner un pendant à la pièce applaudie : l'hiver suivant (10 janvier 4802), il fit jouer la Grande ville. Mais les mêmes Parisiens, qui avaient trouvé infiniment plaisante la satire des mœurs provinciales, proclamèrent impertinente, scandaleuse, la critique dirigée contre eux-mêmes : pour donner un prétexte décent à leur mauvaise humeur, ils déclarèrent que la pièce était semée d'intolérables personnalités. D'après les agents de la préfecture de police, c'est uniquement par égard pour Picard que le parterre laissa la pièce aller jusqu'au dénouement (2). Après deux représentations orageuses, la troisième (13 janvier) faillit tourner au drame : soit de sa propre initiative, soit à la requête de la direction, un soldat de service pénétra dans la salle pour imposer silence aux perturbateurs; menace ou même frappé, il dégaina, et il s'ensuivit un sauve-qui-peut général^ avec les pâmoisons et les mille incidents qu'on peut penser (3). Les esprits étaient si montés qu'en l'absence de
(1) PoREL et MoNVAL, VOdéou, p. 196.
(2) Rapport du 22 nivôse aa X (1:^ janvier 1802) : Aulard, Pari sous le Consulat, t. II, p. 701.
(3) Ibidem, t. II, p. 705-
Bonaparte, qui présidait à Lyon la Consulte italienne, S3S deux collègues jugèrent à propos de faire interrompre ou suspendre les représentations (1). Dubois blâma publiquement le chasseur qui s'était permis d'intervenir sans une réquisition de l'autorité civile (2). Surtout, Picard supprima un acte sur cinq, atténua la vivacité de ses épigrammes contre les Parisiens, corsa les ridicules ou les torts de leurs hôtes, et biffa le titre pour ne laisser subsister que le sous-titre, les Provinciaux à Paris. Comme l'écrivait un gazetier, « le retranchement de celui des deux titres qui blessait l'amour-propre parisien a paru une amende honorable suffisante, quoique faite aux dépens de l'amour-propre provincial (3) ». La quatrième représentation, qui eut lieu huit jours après la troisième (22 janvier), non seulement se passa sans encombre, mais se termina au milieu des applaudissements, et la pièce désormais fut accueillie avec faveur. Il n'est point exact, comme le prétendait un chroniqueur, que le public parisien eût conçu un durable ressentiment contre Picard, coupable d'avoir appelé la force armée au secours de sa comédie en détresse (4).
La mauvaise humeur du gouvernement et de la poHce fut-elle plus persistante? A en croire un contemporain, d'ailleurs partial et suspect, pendant les mois qui suivirent, les vexations se multiplièrent à l'égard du théâtre Louvois. Tantôt on expurgeait d'autorité, puis
(1) « Les Consuls informés, citoyen préfet, du trouble qui a eu lieu hier durant la troisième représentation de la Grande Ville au théâtre de Louvois, pensent qu'il conviendrait, pour laisser dissiper cette elTervescence, de différer de quelques jours la quatrième représentation. » (Maret à Dubois, 26 nivôse (16 janvier) : AF. IV*, 195.
(2) Circulaire du 29 (et non du 20) nivôse ; Aulard, Paris sous le Consulat, t. IL p. 708.
(3) Gazette de France, 4 pluviôse an X.
(4) Paris et ses modes, p. 209.
on interdisait tout à fait Molière chez Ninon, un acte où Dubois et Chazet avaient commis l'imprudence d'exhiber des cordons bleus, de mettre en scène le Grand Condé et de prononcer le nom de Louis XIV (1). Tantôt, pendant le carnaval de 4803, on s'opposait à la représentation d'une farce d'Etienne et Nanteuil, qui n'était ni immorale, ni surtout séditieuse, mais que lautorité, vigilante gardienne de la distinction des genres, jugeait au-dessous de la dignité du théâtre Louvois (2). On colporta aussi les mésaventures, trop piquantes pour être bien vraisemblables, de certaine pièce proscrite après la paix d'Amiens comme anglophobe et après la rupture comme anglophile (3). Ce qui est plus authentique, c'est le mécontentement des autorités à la suite de la représentation des Maris en bonne fortune, où Etienne avait osé mettre en scène une ganache de policier, prodiguant les arrestations à tort et à travers et disant ensuite : < On a reconnu que vous n'étiez pas coupable^ mais que cela ne vous arrive plus! » Les bureaux de la police générale, placée alors sous la direction du ministre de la justice, dénonçaient la dangereuse mansuétude de Dubois : « Le préfet de police a sans doute cru audessous de lui faire attention à ces petites malices, mais les hommes sages se sont rappelé que Beaumarchais, en présentant sur la scène des magistrats ridicules, des grands corrompus, a cherché et a réussi, non pas à corriger les individus, mais à déconsidérer la classe (4). »
(1) Renard, Relations secrètes des agents de Louis XVIIl, p. 183- 184. (Si l'anecdote est exacte, le nouvelliste se trompe en tout cas en faisant intervenir ici le conseiller d'État Fourcroy; l'affaire était alors dans les attributions de Rœderer.)
(2) Ibidem, p. 262.
(3) Ibidem, p. 332.
(4) Tableau de la situation de Paris, 14 germinal an XI (4 avril 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 804.
S'il y eut une e'clipse dans la vogue du the'âtre de Picard auprès des Parisiens, dans la faveur dont il jouissait en haut lieu, cette éclipse fut de courte durée. Dès le début de juin 1803, les scribes de la préfecture de police étaient les premiers à constater le succès et à louer la portée morale de la grande comédie en vers le Vieillard et les jeunes gens, où Gollin d'Harleville s'était livré à « une critique Cort sévère des manières lestes, de la vie déréglée, des goûts futiles, du ton tranchant et avantageux et de l'ignorance d'une grande partie des jeunes gens du jour (1) ». L'hiver suivant, c'est à Louvois également qu'un autre vétéran de la comédie en vers, qui n'avait rien fait jouer depuis longtemps, Andrieux, donna le Ti^ésor : encore un succès, que le Premier Consul consacra; désireux de se montrer en public au moment où la conspiration de Georges préoccupait les esprits, il vint à la troisième représentation du Trésor, et le parterre, après l'avoir acclamé, exigea qu'on recommençât la pièce, qu'il n'en perdit rien (2j. La popularité de Picard parmi les habitués de son théâtre était telle que, de peur de le contrister, ces habitués s'abstenaient de siffler une médiocre pièce, que le directeur avait accueillie par mégarde (3). Mais ces témoignages d'indulgente sympathie étaient rarement nécessaires : la plupart du temps, les spectateurs de Louvois se divertissaient franchement et applaudissaient avec conviction. A l'automne de 1804, Mme de Rémusat, qui en l'absence de son mari se considérait un peu comme responsable de la prospérité du Théâtre-Français, com-
(1) Rapport du préfet de police, 16 prairial an XI (5 juin 1803) : Ibidem, t. IV, p. 131-132.
(2) Le 1«' février 1804 {Ibidem, t. IV, p. 660).
(3) Rapport de l'observateur Petit à Desmarest, 17 ventôse an XII (9 mars 1804) : Ibidem, t. IV. p. 715.
parait mélancoliquement la joyeuse animation qui re'gnait chez Picard à l'aspect morne de la salle de la rue de la Loi, souvent fermée, presque toujours aux trois quarts vide, depuis qu'une partie des tragédiens avait été mandée à Mayence (i).
Sans doute, çà et là une voix discordante venait troubler ce concert d'éloges; par exemple, Beyle-Stendhal notait certain soir, avec l'àpreté réaliste où il se complaisait déjà : « Toutes les fois qu'on revient de Louvois, il faut se rincer la bouche. Tout y est mauvais, pièces, acteurs et spectateurs (2j. » Mais Beyle était, en même temps qu'un épicurien ami de la trivialité, un délicat impossible à satisfaire, un fanfaron de paradoxe, un isolé, qui dépassait peut-être, qui heurtait sûrement les goûts et les opinions de son temps. Mais surtout, la pièce qui le mettait en si mauvaise humeur était le méchant drame de Vincent de Paul, de Dumolard, où le saint, travesti en philosophe (3) ami des lumières, comme le Fénelon de Chénier, flétrissait les préjugés et exaltait les vertus d'une fdle-mère (4). Il faut avouer d'ailleurs qu'au point de vue commercial, Picard s'était montré avisé en montant ce tissu d'ineptes déclamations; Vincent de Paul, comme les œuvres analogues de Chénier ou de Bouilly, flattait les passions antireligieuses ranimées par la conclusion du Concordat, et attira une foule compacte, qui ne ménageait point les bravos. Néanmoins, le directeur de Louvois eut l'esprit de ne
(1) Lettres, t. I, passim.
(2) 18 floréal an XII (8 mai 1804) : Journal, p. 45.
(3) On sait que déjà sous la Terreur, pour sauver aux Enfants- Trouvés la statue du saint, quelqu'un avait eu l'ingénieuse idée de l'afl'ubler de ce cartouche : Vincent de Paul, philosophe françait.
(4) Cf. Journal des Débats, 18 floréal an XII (feuilleton de Geoffroy).
point s'obstiner dans une voie fâcheuse et de bientôt revenir à la comédie bourgeoise avec la Jeune femme colère, d'Etienne (novembre 1804). La violente pole'mique qui s'ensuivit eut un caractère tout littéraire : Pixérécourt, auteur d'un opéra-comique du Mari colère, non encore joué, mais écrit depuis un certain temps, accusa Etienne de plagiat, alors qu'en réalité tous deux s'étaient inspirés d'un conte de Mme de Genlis. L'intervention de Geoffroy n'était point de nature à lénifier la querelle : entre Etienne et lui, il s'échangea d'aigres propos, qui préludaient à d'autres conflits (1).
Quoi qu'en dît Beyle, le théâtre Louvois possédait une bonne troupe, où la cohésion, le zèle, l'esprit de camaraderie compensaient l'absence de talents hors ligne (2). Pour le choix des pièces, tout en se réservant la décision souveraine. Picard, afin de mieux affirmer le caractère littéraire de son théâtre, avait fait appel à un certain nombre d'auteurs en vogue et d'amateurs expérimentés, qui constituaient sous sa présidence un comité de lecture. En 1805, cet aréopage comprenait le dernier des censeurs royaux d'avant la Révolution, Marin (celui que Beaumarchais avait si fort malmené lors de l'affaire Goezmanj, puis Andrieux, Collin dllarleville, Chéron, Luce de Lancival, Alexandre de Ségur (r ex-vicomte, frère cadet du maître des cérémonies), Grimod de la Reynière, Droz, enfin le jurisconsulte Try (3).
(1) La plus spirituelle trouvaille de Geoffroy consista à intituler une de ses répliques à Etienne le Jeune homme colère.
(2) Sur la composition de cette troupe, tant au théâtre Louvois que plus tard à l'Odéon, on trouvera d'abondants détails dang l'ouvrage de MM. Porel et Monval.
(3) Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 99.
Mais les meilleures pièces données chez Picard étaient encore celles qui sortaient de sa plume infatigable. A la fin de 1805, malgré la crise monétaire et l'attente quelque peu fiévreuse des bulletins de Moravie, les Filles à 7«ar<>r provoquèrent l'enthousiasme, et l'auteur, Ft'lon l'usage établi, fut traîné sur la scène par ses interprètes (1). En 1806, les Marionneltes réussirent de même, et le succès de la Manie de briller fut accentué par l'hostilité des brasseurs d'affaires, mécontents de voir dénoncer, comme auparavant dans Duhantcours, certains de leurs procédés soi-disant commerciaux (2). En 1807, enfin, Picard donna son chef-d'œuvre avec le petit acte des Ricochets (15 janvier). Sans modifier sensiblement sa manière familière, la meilleure, il avait eu l'adresse de hausser un peu la condition et le ton de certains de ses personnages. Le sujet, véritablement très comique, était la répercussion d'un mouvement de bonne humeur ou de maussaderie à travers les difl^érents degrés de l'échelle sociale ou domestque. Si certaines scènes présentaient une symétrie artificielle et exagérée, l'ensemble parut « gai, leste, court, amusant, moral ». Telle était du moins l'appréciation du sévère Geoffroy, qui félicitait Picard de s'être montré cette fois t un homme de bonne compagnie (3j > .
L'année suivante, le théâtre Louvois, bien près de fermer ses portes, était moins heureux avec une autre comédie en un acte, M. Têtu ou la Cranomanie (23 février 1808;. L'auteur, qui ne fut point nommé, s'en était pris au système, récemment popularisé en France, du méde-
(1) Bulletin de police du 22 frimaire an XIV (13 décembre 1805): AF. IV, 1493.
(2) Journal de VEmpire, i" octobre 1806 (feuilleton de Geoffroy).
(3) Ibidem, 16 janvier 1807.
cin allemand Gall. Le célèbre fondateur de la phrénologie, ou localisation des diverses facultés dans les lobes du cerveau, avait rencontré chez nous de chauds admirateurs, tels que Gorvisart, mais aussi de passionnés détracteurs, qui affectaient de réduire ses découvertes à la très contestable détermination du tempérament intellectuel et moral des individus d'après l'examen de la configuration et en particulier des protubérances de la boîte crânienne. C'était pour la légèreté parisienne un thème à faciles plaisanteries. L'auteur anonyme de la Cranomanie l'avait copieusement exploité, mais les partisans de Gall^ venus en nombre, lui firent payer cher son irrévérence : après avoir sifflé toutes les allusions, ils exigèrent qu'on baissât le rideau avant les couplets de la fin (1).
Quand eut lieu cette bruyante première représentation, Picard n'était plus directeur du Théâtre de l'Impératrice. L'âge et le succès venus, il s'était mis à caresser des ambitions académiques, inconciliables, d'après les idées remises en honneur, avec le métier de comédien. A partir du printemps de 1807, il cessa de paraître sur les planches, et se substitua l'acteur Perroud dans les rôles qu'il s'était réservés jusque-là. Sa position n'en demeurait pas moins socialement un peu fausse, à la tête d'une troupe dont il avait si longtemps et si récemment encore fait partie. Après l'avoir gratifié d'une pension de 6 000 francs, Napoléon le transféra par décret
(1) Mémorial dramatique, 1809, p. 88-89.