VII
La Révolution n'avait pas seulement anéanti leur ancien statut, si intimement lié à l'existence et à l'organisation de la cour royale : en même temps que la disparition de toute autorité supérieure laissait le champ libre aux rivalités exaspérées, les dissidences politiques se manifestaient très vives. Les uns (et la majorité des femmes était de ce côté), par fidélité monarchique, par reconnaissance, un peu aussi par coquetterie d'élégance, ne déguisaient point leur attachement au régime écroulé; leur attitude, nettement, courageusement antijacobine, leur valait d'être incarcérés sous la Terreur, et peut-être n'échappaient-ils à une comparution devant le tribunal révolutionnaire que grâce aux subterfuges du légendaire Labussière (1). Les autres, sans se contenter de prendre parti pour la Révolution qui les libérait de vieilles et humiliantes sujétions, s'instituaient les courtisans de la démagogie terroriste : ils multipliaient en scène et hors du théâtre les manifestations forcenées, à tel point qu'après Thermidor le parterre indigné imposait même aux plus illustres d'entre eux, par exemple à un Talma^ une publique amende honorable. Quelques sages enfin ou quelques timides, se dérobant par la fuite aux orages de Paris, avaient contracté en province des engagements peu brillants, mal rémunérés, qui du moins les empêchaient de mourir de faim.
Un politicien tour à tour ministre et membre du Directoire, François de Neufchâteau, qui se piquait de
(1) Cette histoire est fort obscure : ce qui est certain, c'est que Labussière se vanta plus tard d'avoir mâché, entre autres dossiers, ceux des comédiens, et que ceux-ci se crurent ses obligés, puisqu'ils donnèrent une représentation à son bénéfice le 5 avril 1803, au théâtre de la Porte Saint-Martin (Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 809, 811, 814-815).