LÀ SALLE
littérature (1), et dont Voltaire avait complaisamment encouragé les débuts, conçut la louable ambition de restaurer la splendeur déchue du Théâtre-Français, en renouant un pacte de société entre ceux que divisaient les intérêts, les rancunes, les passions politiques. Ses premières ouvertures furent fraîchement accueillies; la célèbre comédienne Louise Contât ne plaisantait qu'à demi quand elle déclarait : « J'aimerais mieux être guillotinée de la tête aux pieds que de paraître sur la scène avec ce jacobin de Dugazon (2). » Il fallut deux longues années de négociations, et encore la conclusion fut-elle hâtée par l'incendie de la salle de la Comédie- Française des derniers temps' de l'ancien régime, qui avait reçu depuis lors le nom d'Odéon et qui abritait une des troupes dissidentes. Ce sinistre, survenu le 48 mars 1799, éclata si à propos que le bruit courut qu'il n'était pas tout à fait fortuit (3) : les entrepreneurs de spectacles n'en devinrent d'ailleurs point plus prudents, et neuf mois plus tard, au Théâtre-Français, la police constatait le manque total de seaux à incendie (4).
Le Théâtre-Français reconstitué élut domicile, au printemps de 1799, dans l'immeuble qu'il n'a pas cessé d'occuper depuis lors, c'est-à-dire dans une dépendance du
(1) Sa comédie sentimentale de Paméla l'avait fait emprisonner sous la Terrain*.
(2) Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. II, p. 258.
(3) Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 56.
(4) Rapport du Bureau Central, 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) : AF. IV, 1535.
Palais-Royal, à l'angle des rues Saint-Honoré et de la Loi (de Richelieu). La salle, qui contenait alors i 600 places (1), avait été construite, de 1787 à 1790, par l'habile architecte Louis, sur l'emplacement de l'ancienne aile des 'princes et pour le compte du futur Philippe-Égalité, qui poursuivait ainsi son plan de transformation du Palais-Royal; mais, dès 1795^ une réfection complète en avait sensiblement altéré l'harmonieuse ordonnance (2). En 1813, Fontaine proposait de rétablir à peu près intégralement la disposition conçue par Louis; il affirmait qu'on rendrait ainsi la salle des Français « l'une des plus belles de Paris (3) » .
Cet immeuble était au nombre des portions du Palais- Royal que Philippe-Égalité, criblé de dettes, avait aliénées à ses créanciers avant sa condamnation : il avait donc été soustrait à la confiscation et appartenait à un particulier, dont les comédiens étaient locataires. Un tel état de choses, peu convenable à une institution quasi nationale, était d'ailleurs en contradiction avec les assurances du gouvernement du Directoire, qui, pour décider les acteurs à la réunion, leur avait promis la jouissance gratuite d'une salle et d'un mobilier. C'est ce que représentait, dès l'été de 1800, un ministre ami des lettres lui aussi, Lucien Bonaparte; après qu'on avait eu tant de peine à grouper les comédiens, il les montrait bientôt contraints par « la misère » à se séparer de
(1) On ne compte plus aujourd'hui qu'environ 1 400 places.
(2) Au printemps de 1804, on parlait de nouveau d'une importante restauration, qui équivaudrait presque à une reconstruction (AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 781). En fait, plusieurs remaniements successifs devaient intervenir au cours du dix-neuvième siècle, le dernier à la suite de l'incendie de 1900.
(3) Rapport de Fontaine à Napoléon sur les monuments de Paris, 24 décembre 1813 : archives de M. Alfred Foulon (Mme Alfred Foulon est petite-nièce de Fontaine).