IV
dirent d'abord à toutes les invitations impératives du maître : mais le mariage autrichien provoqua entre eux une scission. Treize cardinaux estimèrent que leur rôle naturel de conseillers et d'assistants du Souverain Ponlife leur interdisait de sanctionner, par leur présence à la cérémonie religieuse, la méconnaissance voulue de la tradition canonique qui réservait au Saint- Siège le jugement des causes matrimoniales concernant les souverains : pour eux, le mariage avec Joséphine était toujours existant, tant que le pape ne l'avait point déclaré nul. Fort éloignés d'ailleurs de rechercher une occasion de tapageuse protestation, ils suggérèrent^ pour se dispenser d'accompagner leurs collègues plus accommodants, quelques-unes de ces combinaisons où s'est toujours complu l'ingéniosité romaine. C'est Napoléon qui refusa d'agréer aucune défaîte courtoise, c'est lui dont les hautaines exigences acculèrent les treize cardinaux à l'abstention pure et simple.
• Il avait escompté leur capitulation au dernier moment. Sa surprise égala sa colère, quand au sortir des ovations qui avaient escorté sa marche triomphale dans la galerie du Louvre, il aperçut vides la moitié des places réservées dans la chapelle au Sacré-Collège. Il était outré, non seulement de l'affront fait à sa personne, mais des réserves que cette abstention sousentendait sur la validité de son mariage et la légitimité de ses enfants à venir. Mandés au ministère des cultes, les treize abstentionnistes reçurent l'ordre de garder provisoirement les arrêts chez eux et de dépouiller les insignes cardinalices (d'où le surnom de cardinaux noirs, que l'histoire leur a conservé); leurs pensions furent supprimées, et leurs biens personnels saisis. Au bout de deux mois, ils furent internés deux
DÉBUTS DE L'OPPOSITION RELIGIEUSE 2t7
â deux dans de petites sous-prëfectures de l'est de la France (1).
« Personne ne les plaint (2), » avaient d'abord écrit les bureaux de la police, en raillant le < stupide complot » des cardinaux; mais bientôt, pour être véridiques, il leur fallut avouer que dans certains quartiers, au Marais notamment, il se faisait des quêtes au profit des cardinaux noirs (3). Touchées du dénuement de ces derniers, désireuses d'ailleurs de marquer leur désapprobation de la politique religieuse suivie par Napoléon, un certain nombre de personnes charitables constituèrent en secret, sous l'inspiration de Mathieu de Montmorency et de l'abbé Legris-Duval, une caisse des confesseurs de la foi. A l'égard des zélateurs de cette œuvre, le gouvernement s'en tint d'abord à de mesquines vexations : ainsi la liquidation que Mme de Montboissier venait d'obtenir comme fille de Malesherbes lui fut brusquement retirée parce que sa propre fille, Mme de Cordoue, ne lâe cachait point de quêter pour les cardinaux (4)« Quelques mois plus tard, l'affaire d'Astros allait servir d'occasion à des mesures draconiennes contre la plupart des personnes ainsi compromises.
Après l'incident des cardinaux noirs, Napoléon affecta* de redoubler d'égards et presque de cajoleries pour ceux des membres du Sacré-Collège qui s'étaient inclinés devant ses volontés. L'ex-légat Càprara, trop malade pour assister aux Jfêtes du mariage, mourut en juillet 1810 : désigné en 1802 sur la demande expresse du gouvernement français, sa complaisance avait été inlas-
(1) Cf. Gbopprot de Grandmâison, Napoléon et lu eardinaut noirs.
(2) Bulletin de police du 7 avril 1810 : AF. IV, 4508.
(3) Bulletin de police du 20 juin 1810 : Ibidem.
(4) Mme de Chastenat, Mémoires, t. II, p. 122.
sable; pour satisfaire le Premier Consul ou l'Empereur, il avait au besoin transgressé, comme dans l'épisode du catéchisme, les instructions venues de Rome. Napoléon estima que tant de déférence méritait des honneurs extraordinah'es, et qu'à l'heure où la docilité des ecclésiastiques commençait à s'ébranler^ il convenait de célébrer en Caprara le modèle des vertus professionnelles. Par autorisation ou par ordre du ministre des cultes, les clergés de toutes les paroisses de Paris vinrent successivement et en corps jeter l'eau bénite sur la dépouille mortuaire (1). Les obsèques, qui eurent lieu le 23 juillet aux frais de l'État^ furent calquées sur celles du cardinal de Belloy; l'empereur permit par exception que le convoi se fît processionnellement, les ecclésiastiques marchant en habit de chœur (2); après la cérémonie religieuse à Notre-Dame, l'inhumation se fit au Panthéon, comme pour les grands fonctionnaires de l'Empire^ dont Caprara avait assurément imité le zèle et l'empressement»
Vers la fin de la période qui nous occupe, un des personnages les plus en vue du clergé de Paris encourut la colère de Napoléon, pour des motifs absolument étrangers au conflit avec la papauté et même à toute question religieuse (3).
L'abbé Desjardins, successivement vicaire général de Bayeux et d'Orléans sous l'ancien régime, avait accepté en 1802 la cure de Meung, dans le Loiret; puis, peut-
(1) Bulletin de la préfecture de police, 17 juiUet 1810 : AF. IV,
(2) Journal de VEmpire, 22 juiUet 1810.
(3) Un dossier assez volumineux est consacré à cette affaire. (F. 7, 6540). — Cf. GRASiLnsR, Aventuriert politiques, p. 11-15, 116, 243-246, et pauirn^
DÉBbTS D£ L*OPPOIf;iTION RELIGIEUSE 229
être sur la recommandation de Bernier, Caprara l'avait pris pour secrétaire; en 1806, le cardinal de Belloy l'avait mis à la tête de l'importante et aristocratique paroisse des Missions-Étrangères, dont le titulaire venait d'être transféré aux Blancs-Manteaux. Par une rencontre qui à toute époque n'a point laissé que d'être fréquente dans le clergé^ à une grande distinction d'esprit et à d'éminentes vertus sacerdotales, l'abbé Desjardins alliait une invraisemblable crédulité. Il se laissa prendre notam*ment aux mômeries d'un intrigant qui se prétendait baron de KoUi^ Irlandais d'origine, et qui, après s'être placé sous sa direction spirituelle et avoir fait une sorte de noviciat à la Trappe de la forêt de Senart, déclara décidément vouloir rester dans le monde et tenter la fortune en Angleterre. En novembre 1809, le naïf curé n'hésita point à nantir son pénitent d'une lettre de recommandation pour l'un des fils du roi Georges, le duc de Kent, qu'il avait connu au Canada pendant l'émigration. Une fois à Londres, KoUi usa de cette lettre pour capter la confiance du prince anglais et lui soutirer des subsides en vue d'un soi-disant projet d'évasion des princes espagnols internés à Valençay. De retour à Paris ou aux environs, il prit si mal ses mesures qu'il se fit arrêter, le 24 mars 1810 (1).
On avait trouvé la trace de la fameuse lettre, et le curé des Missions fut arrêté le même jour : sa bonne foi parut évidente à son ancien confrère Desmarest, qui le fit relâcher incontinent. Mais par un extraordinaire raffinement de scrupule et d'imprudence. Desjardins crut devoir adresser une lettre d'excuses au duc de Kent, puis lui écrire de nouveau au mois de septembre. Les
(1) La suite très embrouillée de ses aventures, le traitement relativement bénin qui lui fut appliqué, donnent à penser qu'il se mit aux gages ou à la discrétion de la police impériale.
prendre pour un martyr de la religion et de la monarchie, alors qu'il n'avait été victime en réalité que de sa bonté et de sa témérité. Avec une admirable délicatesse, son successeur aux Missions-Éti^angères se retira pour lui laisser reprendre sa cure; en 1819, Quelen le nomma vicaire général; il refusa deux fois l'épiscopat, et mourut octogénaire en 1833, vénéré de tout le clergé parisien.
« Il suffit de nommer M. Émery pour rappeler tous les genres de mérite ecclésiastique; esprit fin, variée accessible à la raison, dépassant par son étendue les quatre murailles de Saint-Sulpice, entre lesquelles il avait passé sa vie; chef distingué dans un corps respectable, en ayant imposé même à Napoléon qui connaissait tout son valoir, et qui demandait souvent : Qu'en pense^ qu'en dit M. Émery (1)? » Sur les dispositions de l'empereur envers le supérieur de Saint-Sulpice, ce témoignagne d'un prélat à l'âme médiocrement sacerdotale paraît au demeurant plus exact que les tardives réminiscences de Mathieu Mole, d'après qui Napoléon aurait professé pour Émery une confiance sans réserves, et voulu l'investir d'une sorte de magistère supérieur sur l'éducation de toute la jeunesse française (2). Au con-
(d) De Pradt, les Quatre Concordats^ t. II, p. 452.
(2) « Voilà, me dit-il un jour» la première fois que je rencontre un homme doué d'un véritable pouvoir sur les hommes, et auquel je ne demande aucun compte de l'usage qu'il en fera. Loin de là, je voudrais qu'il me fût possible de lui confier toute notre jeunesse : je mourrais plus rassuré sur l'avenir. » (Comte Molé,
traire, il semble bien établi que l'empereur avait pour la personne d'Émery l'estime que lui inspiraient toujours les vertus professionnelles et la compétence, mais qu'il redoutait précisément son influence sur le jeune clergé. Il aimait à causer théologie avec lui, à le provoquer à la discussion; les contradictions raisonnées d'Émery lui agréaient mieux que les acquiescements prosternés des prélats courtisans, à qui il le disait sans ménagement. Il avait attribué au supérieur des sulpiciens, en même temps qu'à son ami l'ancien évéque d'Alais, le poste important et bien rémunéré de conseiller de l'Université (1). Il le fit entrer, seul simple prêtre, dans les deux commissions ecclésiastiques successivement instituées pour chercher une solution à la crise religieuse (2). Mais à l'époque même où il lui conférait ce qui aurait dû passer pour des marques de faveur, il lui témoignait sa méfiance en le forçant à quitter Saint-Sulpice et en édictant la dissolution de sa congrégation.
Napoléon s'était en effet convaincu qu'Émery, très déférent envers les pouvoirs établis, devenait inflexible dès que les droits de la conscience lui paraissaient enjeu. Il faut dire aussi que les préventions impériales étaient soigneusement entretenues par Fouché, qui en renonçant à son ancien état n'avait peut-être point répudié les vieilles jalousies de l'Oratoire contre Saint-Su^ice. Dans le bulletin qui dénonçait les conférences Frayssinous comme un centre d'opposition politique et de fanatisme.
Discours de réception à V Académie française, 30 décembre 1840; il est très exact qu'à la fin du règne, Mole était devenu un des interlocuteurs préférés de Napoléon.)
(1) C'était, avec plus de prestige, l'équivalent de membre de notre conseil supérieur de l'instruction publique.
(2) Le P. Fontana, supérieur général des barnabites, faisait ■ également partie de la première commission.
Émery était nomme au premier rang des protecteurs du prédicateur (1). Au début de 1810, la police saisit une lettre où un séminariste exaltait, en l'amplifiant quelque peu, la résistance de Fesch aux volontés de son neveu : elle en prit texte pour incriminer, en termes généraux, les principes professés dans l'établissement (2). Un peu plus tard, comme sur la motion de Tévéque de Nantes, Duvoisin, la commission ecclésiastique avait émis un avis conforme aux désirs du gouvernement, Fouché triomphait de ce qui était à ses yeux un échec d'Émeryet des sulpiciens; il les montrait, avec quelque hyperbole sans doute, désertés de ceux qui avaient été jusque-là leurs plus chauds partisans (3).
Napoléon fut très mécontent de l'incident de la lettre du séminariste. Décidé à soustraire les futurs prêtres à des maîtres qu'il ne trouvait plus assez sûrs, il songea d'abord à une translation de local, qui servirait de prétexte à un changement de personnel. On avait déjà parlé quelques années plus tôt, et il devait être de nouveau question au cours du dix-neuvième siècle, de rapprocher le séminaire de la cathédrale. Un journal annonça que le x^hoix du gouvernement s'était fixé sur l'ancienne maison des Enfants-Trouvés, à l'ombre même des tours de Notre-
(1) Bulletin de police du 8 mars 1809 : AF. IV, 1505.
(2) Bulletin de police du 2 février 1810 : AF. IV, 1508.
(3) «c M. Emery et tous les sulpiciens se regardent comme défaits; ils disent qu'ils ont été tournés par Sa Majesté; nombre de fidèles les abandonnent, et Ton voit d'étonnantes conversions. M. Bossu, ciu'é de Saint-Eustache, commence à reconnaître que Sa Sainteté pousse à V exagération, tandis que Sa Majesté n*use de ses droits et de sa puissance qu'avec une extrême modération. C'est ainsi qu'il s'est exprimé dernièrement, au grand étonnement de plusieurs de ceux qui l'entendaient. » (Bulletin de police du 8 mars 1810 : Ibidem. Est-il besoin de faire observer que ce langage cadre bien mal avec le caractère et toute la carrière dé l'abbé Bossu?)
Dame (1). En réalité, c'est dans les bâtiments de Saint- Nicolas-du-Chardonnet, à côté de la place Maubert, qu'on décida de transférer, pour le 1" mai 4810, le séminaire diocésain de Paris; le dernier article du décret n'était pas le moins important : « A dater de cette époque, le séminaire de Saint-Sulpice sera fermé (2). »
C'était l'époque où la perspective des noces impériales mettait l'espoir au cœur de milliers de solliciteurs. « Ce mariage, » écrivait mélancoliquement Émery, « est malencontreux pour moi. Tandis qu'on ne distribue que des grâces aux autres, on prend ce moment pour me signifier ma sentence de mort (3). » Inaccessible pourtant à la rancune comme à l'intimidation, il ne se départit point de sa traditionnelle ligne de conduite. Il s'était, au risque de déplaire, abstenu de signer la décision de la commission ecclésiastique, attribuant compétence aux officialités pour juger de la validité du mariage avec Joséphine; mais la sentence de l'officialité métropolitaine lui parut régulière (4). A ceux d'entre les cardinaux qui le consultèrent, il déclara que leur présence au mariage était licite, et il déféra sans difficulté à une demande de Fesch, en envoyant quinze séminaristes pour rehausser la pompe de la cérémonie (5).
Le décret du 14" février 1810 ne devait jamais être exécuté dans sa teneur exacte. L'ancien séminaire de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet appartenait à un particu-
(1) Journal de VEmpire, 20 février 1810.
(2) Décret du 14 février 1810 (non inséré au Bulletin det lois) ; AF. IV, plaq. 3271.
(3) A Bausset, 28 mars 1810 : Papiers Emery.
(4) A Girod (de l'Ain), 14 février 1810 : d'Haussonvillè, VÉglise romaine et le Premier Empire, t. III, p. 262, note.
(5) Vie de M. Emery, t. II, p. 249-255 (l'abbé Gosselin, futur auteur de cette biographie, était au nombre des quinze séminaFristes envoyés au Louvre.)
lier : c'est seulement le 30 avril, veille du jour fixé pour la translation, que le préfet de la Seine put en faire l'acquisition (1). Des réparations étaient indispensables : on les fit complètes, et on agrandit même les bâtiments (2). Quand ceux-ci furent en état, on y installa le petit séminaire, de création nouvelle, car Napoléon n'avait pas eu la patience d'attendre jusque-là pour sévir effectivement contre les sulpiciens.
D'autres correspondances furent saisies en mai 1810, où des séminaristes jugeaient sans enthousiasme la politique religieuse du gouvernement : la police mit également la main sur une lettre dans laquelle Émery parlait avec tristesse de la translation, qui paraissait imminente, du séminaire à Saint-Nicolas-du-Ghardonnet. L'empereur jugea qu'un châtiment immédiat s'imposait, avant même que le nouveau local ne fût prêt. En vain Bigot de Préameneu, dont l'afl'able et conciliante nature n'osait guère aller contre les volontés du maître, fit-il un méritoire efi'ort pour détourner l'orage en rappelant les éminents services du supérieur de Saint-Sulpice ! « M. Émery est réellement à la tête des études ecclésiastiques. La plupart des évêques et même les plus recommandables ont été élevés à Saint-Sulpice; ils ont en lui une très grande confiance. Il a refusé d'être évéque, ce qui le met à cet égard sur leur ligne, mais il est au-dessus de chacun d'eux par sa grande influence sur le clergé. Il s'est rendu utile et s'est montré avec de bons principes dans le temps du rétablissement du culte, ce qui a encore ajouté à sa considération. 11 est d'ailleurs très propre à
(4) Le prix fut de 212,500 francs; le chiffre et la date résultent d'un rapport de Bigot de Préameneu, du 10 novembre 1810, et d'un décret du 14 novembre. (AF. IV, plaq. 3825.)
(2) Journal de VEmpire, 23 juillet .1810.
maintenir les mœurs et le meilleur ordre pour les études d'un séminaire et la préparation aux fonctions sacerdotales (1). » Insensible à ce plaidoyer. Napoléon riposta par l'ordre catégorique de « faire en sorte que, au mois de juillet, cette congrégation soit dissoute et ce séminaire détruit » (2). Une note analogue fut adressée aux vicaires capitulaires : « 11 convient que le séminaire de Saint-Sulpice change tout à fait de main et de nature (3). »
Il était de toute impossibilité d'improviser l'ensemble d'un personnel enseignant et dirigeant pour le séminaire. C'est ce qu'expliquèrent au ministre Lejeas (qui n'était pas encore parti pour Liège), d'Astros et Jalabert; en annonçant qu'Émery allait immédiatement quitter l'établissement, les vicaires capitulaires eurent le courage de rendre hommage à son caractère et à son passé : « Nous étions d'avance persuadés, Monseigneur, de son obéissance, nécessairement mêlée cette fois d'une affliction que son grand âge et ses longs services ne peuvent que lui rendre très amère (4). » En échange de cette preuve de docilité, ils sollicitaient un délai pour remplacer les autres sulpiciens, délai qui leur fut accordé par pure tolérance verbale (5).
Par ordre impérial. Bigot de Préameneu dut aller faire à Émery une scène de reproches (6) : après quoi le
. (1) A Napoléon, 31 mai 1810 : AF. IV, 1047.
(2) A Bigot de Préameneu, 11 juin 1810 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 625. (Le texte de M. Lecestre porte « au mois de juin », ce qui doit être un lapsus de l'expéditionnaire ou de l'éditeiu*.)
(3) 13 juin 1810 : Vie de M. Émery, t. H, p. 270.
(4) 15 juin : AF. IV, 1047.
(6) Vie de M. Emery, t. II, p. 275.
(6) « J'ai témoigné à M. Emery à quel degré Votre Majesté était mécontente du mauvais esprit qui régnait dans sa maison, au point que les élèves osaient dans leur correspondance se mêler
vieillard adressa ses adieuiL aux professeurs et aux séminaristes; sans répudier les doctrines gallicanes qu'il avait toujours professées, il mit les élèves en garde contre les conclusions excessives qu'ils pourraient entendre tirer des Quatre Articles de 1682 (1); puis il se retira à la maison dissy, laissante son confrère Duclaux la charge de supérieur (18 juin 1810). Cette satisfaction de principe une fois obtenue, le ministre des cultes, qui était tout l'opposé d'un sectaire, mit son habituelle aménité à multiplier les concessions de détail : « Vous me marquez, » écrivait-il à Émery dès le lendemain de son départ, «... que lorsque vous irez accidentellement, à raison de vos affaires personnelles, dans la maison du sémi* naire, vous n'y paraîtrez que comme étranger, et pour inspirer aux jeunes gens que vous y rencontreriez des sentiments de docilité. Je ne puis trouver dans cette conduite que les preuves de votre soumission aux intentions de Sa Majesté (2). »
Émery était en effet chez lui au séminaire, et c'est de sa propriété qu'on l'avait contraint de partir. Frappé de la fausseté de cette situation, et mécontent de voir traîner les travaux de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, Napoléon ordonna que l'État fît l'acquisition immédiate des bâtiments de la rue du Pot-de-Fer. En transmettant cette nouvelle exigence à Émery et en lui demandant ses conditions. Bigot de Préameneu le questionna aussi sur la
d'affaires publiques. » (Bigot de Préameneu à Napoléon, 16 juin : AF. IV. 1047.)
(1) n courut dans le clergé des récits de cette scène d'adieux, comme le prouve une lettre adressée le 21 juillet 1810 par \m prêtre anonyme à l'abbé Recorbet, supérieur du séminaire de Largentière» compromis plus tard dans Taffaire d'Astros. (F. 7, 6535.)
(2) 19 juin 1810 : Vie de M. Émery, t. II, p. 280.
réalité de ses droits de propriétaire : il lui donna également le choix entre un contrat de gré à gré et une cession sur réquisition de l'autorité administrative.
La réponse du supérieur destitué, expulsé et dépouillé, fut remarquable de mansuétude évangélique et de simplicité sulpicienne. Gomme il avait fait ses preuves dans les prisons de la Terreur, il jugea superflu de provoquer une mise en scène de persécution. Il indiqua donc, sans ambages et sans phrases, que le séminaire lui avait coûté 100,000 francs de prix d'achat, plus 20,000 francs de travaux d'appropriation; il donna sa parole, « nettement et dans toute la sincérité de mon cœur », que cette somme avait été prise sur son patrimoine personnel^ et ne lui avait point été fournie par des libéralités étrangères : «... J'ai l'honneur^ » poursuivit-il, « de répondre à Votre Excellence que je désire traiter avec Elle de gré à gré, et qu'EUe sera la maîtresse des conditions. Il me suffit de savoir que l'intention de l'empereur est que je renonce à la propriété de la maison. Sa Majesté me trouvera toujours disposé à faire ce qui est en mon pouvoir et qui lui est agréable. Elle m'a comblé de bontés dans tous les temps. Je ne peux oublier qu'Elle m'a offert successivement les évêchés d'Arras, de Troyes et d'Autun, et que quand il a été question de nommer des conseillers d'Université, Elle a daigné de son propre mouvement jeter les yeux sur moi. Elle me traita encore l'année dernière avec beaucoup de bonté dans l'audience qu'Elle voulut bien'm'accorder à Fontainebleau. Je Lui dois donc bien de la reconnaissance, et je ne peux qu'être vivement affecté de ce que depuis cette époque on a voulu me perdre dans son esprit. C'est apparemment en me traduisant comme un ultramontain forcené. — Moi ultramontain ! moi qui ai toujours enseigné et fait enseigner les Quatre Articles j moi qui dans un acte déposé dans les
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bureaux du ministre des cultes ai déclaré de mon propre mouvement que je n'avais point sur ces matières d'autre doctrine que celle de Bossuet; moi qui dans les derniers adieux que j'ai faits au séminaire assemblé, un quart d'heure avant d'en sortir, ai fait une haute protestation d'être et d'avoir toujours été attaché à la doctrine de l'Église de France, telle qu'elle est exposée par les évêques de l'assemblée de 1682 dans leur déclaration et défendue par Bossuet dans ses écrits, et qui ai dans la même circonstance exhorté vivement les élèves du séminaire rf'adhérer (sic) constamment à cette doctrine, et de la suivre dans toute son étendue (1). » En conséquence, le décret qui décidait l'achat du séminaire pour le compte de l'État, sans prononcer le nom d'Émery, autorisa le préfet de la Seine à traiter de gré à gré pour une somme de 120,000 francs (2).
Par une rencontre singulière, et que les sulpiciens n'étaient pas éloignés de juger providentielle, les mesures prises contre leur supérieur avaient presque exactement coïncidé avec la disgrâce de Fouché, si ardent à dénoncer Émery (2 juin 1810). Celui-ci en conçut quelque espoir : « Le ministre qui est l'auteur de tout n'est plus en place; son successeur ne sait pas seulement s'il y a des Sulpiciens dans le monde (3). » 11 ajoutait que les choses seraient faciles à remettre en état, à condition que Bigot de Préameneu se montrât t un peu plus courageux, » ce qui était d'une sévérité voisine de l'injustice, sinon de l'in-
(1) 26 juin 1810 : AF. IV, plaq. 3530. Cette importante lettre, dont Toriginal autographe se trouve dans le dossier de préparation d'un décret, parait avoir été ignorée du biographe d'Emery.
(2) Décret du 15 juillet 1810 (non publié au Bulletin des lois) : Ibidem,
(3) A Bausset, 20 juillet 1810 : Vie de M. Émery, t. II, p. 276.
gratitude. En rëalitë, si Savary était étranger de par son passé à tout parti pris en matière religieuse, il était décidé à se faire l'aveugle instrument des volontés et des préventions du maître. Les sulpiciens ne jouissaient que d'un répit, auquel le moindre incident pouvait mettre un terme, comme la suite des événements ne tarda point à le prouver. Malgré ses intermittentes illusions, Émery ne laissait point que d'en avoir l'intuition; il écrivait au supérieur d'une maison sulpicienne des États-Unis : • Il faut regarder comme possible, d'après les bouleversements qui se sont faits et se préparent, qu'il ne puisse plus y avoir de séminaire et de société de Saint-Sulpice en France, et que la chose et le nom ne subsistent plus qu'en Amérique (1). »
(4) A Nagot, mai 1810 : Vie de M. Émery, t. II, p. 313.