IV
quinze ans une carrière aussi e'difiante que fertile en contrastes.
Quelques mois avant la mort du cardinal de Belloy, un corps d'occupation française avait envahi le territoire pontifical et pris possession de la ville même de Rome, malgré les protestations du Saint-Siège : dénouement brutal d'une querelle qui remontait sinon au lendemain du sacre, du moins à l'époque de la campagne d'Austerlitz. Ce n'est point un pur paradoxe que cette boutade d'un historien moderne, qu'il n'y a pas eu sous l'Empire de question religieuse, mais une question romaine et une question impériale (1). La vérité, souvent ignorée ou méconnue, est que les causes premières du conflit ne furent point d'ordre religieux, comme sous Louis XIV : le fonctionnement du Concordat donnait en somme toute satisfaction à Napoléon; ce sont ses prétentions à l'hégémonie de l'Europe occidentale, à la suzeraineté de l'Italie en particulier, qui se heurtèrent au très légitime désir du pape de rester indépendant et neutre. Mais Pie VII ayant fait appçl aux armes spirituelles pour défendre une souveraineté fondée dans un intérêt religieux, et un certain nombre de catholiques français ayant témoigné leurs sympathies pour lui, le conflit se trouva tout naturellement transporté sur le plus dangereux des terrains; c'est bien une guerre religieuse qui s'engagea, renouvelée à certains égards des querelles des investitures et
(1) Frédc'îric Masson, Jadis, t. II, p. 117.
du gallicanisme^ et où Napoléon reprit dans une certaine mesure le langage et les procédés des empereurs Hohenstaufen et des rois capétiens.
L'attitude politique du clergé avait toujours été étroitement surveillée. Dans l'été de 1808, l'inquisition devint plus stricte et plus soupçonneuse encore. Le clergé de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle eut la malchance d'être tout spécialement dénoncé; un prédicateur de première communion,' l'abbé Marchaix, dans un sermon sur le service de Dieu, avait enseigné qu'on ne devait point aux grands de ce monde une obéissance illimitée; un peu plus tard, le curé de Cagny, prêchant sur le culte du Sacré-Cœur, avait incidemment parlé de la diffusion de cette dévotion dans la péninsule hispanique, preuve évidente de « mauvais esprit » à l'heure où Espagnols et Portugais commençaient à regimber contre le joug français (1). Bien loin de dédaigner ces inepties, l'empereur, qui poursuivait son voyage triomphal dans le midi de la France, prit la peine d'écrire de Toulouse à son ministre des cultes : « Monsieur Bigot-Préameneu, le sieur Marchaix, prédicateur de l'église Bonne-Nouvelle, et le sieur Cagny, curé idem, ont de mauvais principes. Faites vérifier les faits et interdisez ces deux individus (2). » L'enquête ministérielle fut sans doute favorable, car il ne reste pas trace de Vinterdiction laïque éventuellement prescrite par Napoléon.
Le séjour à Rome des troupes françaises, qui respectaient l'écusson et le drapeau pontifical, pouvait à la rigueur être présenté comme une mesure transitoire, destinée à prévenir un débarquement des Anglais. Mais
(1) Bulletins de police des 28 juin et 23 juillet 1808 : AF. IV,
(2) 27 juillet 1808 : Lettres inédites, éd. Brotonne, 329.
le décret du 17 mai ISOO, révoquant la donation de Pépin le Bref et prononçant la réunion à l'Empire des États pontificaux, était naturellement et officiellement appelé à la publicité. A la proclamation de ce décret à Rome (40 juin) répondit la bulle d'excommunication, qui en dépit de l'ingéniosité policière devait fatalement être connue à Paris. Enfin, l'enlèvement du pape, opéré dans la matinée du 5 juillet par des subalternes trop zélés^ qui devancèrent les ordres impériaux, était impossible à tenir tout à fait secret.
Avant même de savoir que Pie VII avait été violemment arraché du Quirinal, le prudent et modéré Émery exprimait à mots couverts l'émotion qui régnait dans les milieux ecclésiastiques : « Vous imaginez facilement combien de nouvelles^ doivent courir dans Paris, et avec quelle circonspection on doit les croire; mais sur l'événement qui donne lieu à toutes les nouvelles, le sentiment est unanime (1). » Les moins troublés n'étaient pas les membres de la chapelle impériale, les ecclésiastiques attachés à la grande-aumônerie : désireux de grouper sous sa direction des sujets d'avenir, Fesch avait eu le bon esprit et l'indépendance de s'adresser auxsulpiciens, qui lui avaient désigné une élite de jeunes prêtres, tels que Quelen et Feutrier; très corrects au point de vue du loyalisme politique, quoi qu'on en ait dit (2), ces chapelains ne déguisaient pas combien ils étaient attristés du conflit qui s'envenimait entre l'empereur et le pape.
Leurs doléances trouvaient de l'écho dans les quelques cercles laïques vraiment pieux, où l'on plaignait d'autant plus le sort de Pie Vil qu'on était encore sous l'impression de sa souriante bénignité. C'est vers cette
(1) A Bausset, 29 juin 1809 : Papiers Emery.
(2) De Pradt, les Quatre ConeoràtUs, t. II, p. 266.
époque aussi que les royalistes irréconciliables donnèrent à leur opposition une teinte religieuse. Voltairienne en majeure partie, ou tout au moins pratiquement indifférente, l'émigration n'avait revendiqué que du bout des lèvres les droits de < la religion de nos pères » ; le Concordat avait excité les sarcasmes, sinon les blasphèmes, des fidèles de la monarchie. Mais quand Pie VII fut en butte aux vexations de Napoléon^ quand il fut évident qu'une partie de l'opinion suivait avec angoisse ses tribulations, ce fut^ pour ceux qui la veille encore l'accablaient de reproches, une tactique d'exalter son courage et d'insister sur le détail de ses souffrances. Il y avait une parcelle de vérité dans cette remarque de Savary : « La morgue et le mécontentement se cachent aujourd'hui sous le manteau de la religion. Quelques hommes qui sous Louis XV affichaient l'athéisme sont aujourd'hui dévots au point de voir la destruction de la religion dans la réunion de Rome ou dans la suppression d'une mission de village (1). » Mais si le ministre avait été pleinement sincère avec son maître et avec luimême, il eût ajouté que l'annexion de Rome compromettait singulièrement l'indépendance du Saint-Siège, et que c'était Napoléon dont les violences fournissaient des griefs religieux à ses adversaires politiques; il eût avoué aussi que chez quelques esprits forts de l'ancien régime^ la leçon des événements avait déterminé une sérieuse et définitive conversion.
Du reste, si l'émotion causée par les affaires de Rome
(1) Rapport sur l'affaire d'Astros, sans date (1811) : AF. IV, 1048. Dans ses MémoireSy Savary a repris ce thème en termes plus exagérés et tout à ifait ridicules : « Cette affaire du pape, dans laquelle on a été méchamment injuste envers l'empereur, est, selon moi, une des circonstances où il a montré le plus d^ patience. » (Rovieo, Mémoiret, t. Y. p. 86.)
fut réelle, elle demeura infiniment plus limitée qu'on ne pourrait le supposer. Ce serait s'en faire l'idée la plus fausse que d'en juger d'après l'intérêt que nos contemporains, si accessibles pourtant au scepticisme et à la frivolité, prennent aux questions religieuses. La vérité presque incroyable est que la masse du monde officiel et de la bourgeoisie parisienne considéra l'enlèvement et la captivité du pape comme un incident sans importance : « Il faut bien le dire, » a écrit plus tard quelqu'un qui était alors un enfant précoce et éveillé, « chez la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la Sainte Vierge, personne n'y pensait (1). » Un auditeur au conseil d'État a rendu le même témoignage, à propos de la nomination comme préfet de Rome de son collègue Camille de Tournon : c La réunion de Rome à l'empire français, l'emprisonnement du pape, avaient paru chose simple et sans conséquence à tous les .serviteurs de l'Empire (2). » Un tant soit peu confuse après coup d'une indifférence qu'elle avait partagée, la duchesse d'Abrantès en a suggéré deux explications, dont la seconde est encore la plus plausible : « On s'en occupa légèrement, parce que d'abord nous sommes légers en tout et pour tout, et que l'empereur voulait ensuite que l'on se mêlât peu de ce qu'il faisait ou faisait faire (3). » Mais cette docilité dans l'ignorance passait parfois les bornes : la même duchesse d'Abrantès fut stupéfaite en apprenant
(1) Note écrite par Charles de Rémusat pour servir de conclusion aux Mémoires de sa mère : Mme de Rémusat, Mémoires, t. III, p. 404.
(2) Victor DE Broglie, Souvenirs, t. I, p. 75. Norvins atteste de même que quand il fut nommé directeur général de la police dans les anciens Etats romains, ses amis du faubourg Saint-Germain ne fm'ent pas les moins chauds à le féliciter. (Mémorial, t. III, p. 302-303.)
(3) Mémoires, t. VII, p. 189.
qu'un ecclésiastique familièrement reçu chez elle colportait des brefs pontificaux hostiles au gouvernement impérial; toute femme qu'elle fût du gouverneur de Paris et dame du palais de Madame Mère, elle ne se doutait pas que des difficultés fussent survenues entre Pie VII et Napoléon; pour se faire une idée des affaires de Rome, elle dut recourir à l'obligeance très informée de Narbonne (1).
Affichée à Rome le 10 juin par un groupe d'hommes dévoués, la bulle d'excommunication parvint au bout de quelques semaines à Lyon, où les relations étaient fréquentes avec l'Italie. De là, le frère d'Adrien de Montmorency, Eugène, très ardent dans ses convictions religieuses, avec une teinte assez marquée d'exclusivisme pharisaïque (2), apporta à Paris le texte dissimulé dans une de ses bottes; six autres congréganistes, dont Alexis de Noailles, transcrivirent des copies de l'original latin et de la traduction française (3). Ces copies circulèrent en nombre assez restreint (4), et la bulle ne fut l'objet à Paris d'aucune publication, même clandestine (5). Mais à défaut du texte précis, tous les ecclésiastiques et la plupart des laïques instruits en connurent l'existence et la portée générale (6).
(1) Mémoiret, t. Vli, p. 179 et suiv.
(2) Mme de Boigne, dont il n'y a point lieu ici de récuser le témoignage, affirme lui avoir entendu dire « nous autres saints ». {Mémoires, t. I, p. 221).
(3) Geoffroy de Grandmaison, la Congrégation, p. 105-106.
(4) ÛE Pradt, les Quatre Concordats, t. II, p. 407-408.
(5) C'est pai' erreur qu'on a affirmé (Gollignon, Histoire de la paroisse Saint-Louis-en-VIle, p. 145-146) qu'elle avait été placardée aux portes de Notre-Dame par un vicaire de Saint-Merry; ce dernier, Hubault de Malmaison, fut bicji juté cji prison, mais deux ans plus tai'd, comme nous le verrons, et pour des griefs tout difTérents.
(6) Cette dilTusion se fit surtout par les soins de quelques jeunes
Il faut avouer que l'effet moral en fut à peu près nul. Pie VII ne s'était point flatté sans doute d'amener une de ces défections en masse qui faisaient le vide autour des princes excommuniés par les pontifes du moyen âge : par mansuétude persistante autant que pour prévenir de trop faciles accusations, il avait pris la double précaution de ne pas nommer personnellement l'empereur et d'interdire expressément toute violence matérielle contre les excommuniés; mais il avait rappelé en môme temps les formidables paroles de l'Évangile : Qu'il soit à vos yeux comme un païen et un publicainf Or, il ne se produisit même pas, parmi les fonctionnaires et les courtisans, une seule retraite significative dans son isolement, comme celle de Chateaubriand après le drame de Vincennes. Quant au monde ecclésiastique, si quelques curés de Bretagne ou des Flandres eurent le courage vraiment héroïque de prendre sur eux la suppression du Domine, salvum foc imperatorem, le personnel de la grande-aumônerie, tout dévoué qu'il fût à la cause du pape et aux idées romaines, continua sans broncher son service spirituel auprès de celui que visait évidenmient l'excommunication. Il y a plus : man^ dés d'autorité à Paris, tous les cardinaux de curie, même les plus intransigeants, même ceux qui avaient inspiré ou rédigé la bulle, s'autorisèrent d'une distinction de casuistique (1) pour faire acte de présence non
gens, qui gardèrent toute leur vie le silence sur les moyens employés. M. l'abbé Gaultier de Claubry, actuellement curé de Saint-Eustache, a bien voulu me raconter que dans son enfance (sous Louis-Philippe), il avait plusieurs fois questionné son père à ce sujet, et qu'il s'était toujours heurté à la même fin de nonrecevoir, tirée du secret' promis sous la foi du serment.
(1) Napoléon n'étant pas nominativement désigné, il ne devenait pas vitandus, et on pouvait continuer à communiquer avec lui, aux termes des décisions du pape Martin V (Geoffroy d£
DÉBUTS û£ L'OPPOSITION RELIGIEUSE 217
seulement aux fêtes mondaines des Tuileries et de Saint- Cloud, mais aux offices de la chapelle impériale.
De retour à Paris, Napoléon avait le mauvais goût de railler les cardinaux sur leur assiduité à la messe d'un excommunié (1). Mais au premier moment^ moins confiant dans le prestige de son omnipotence, l'excommunication ne lui parut point chose si plaisante, et il laissa voir son appréhension qu'elle ne fût prise au sérieux par certains de ses sujets. Sa circulaire aux évoques pour ordonner le Te Deum de Wagram (13 juillet 1809) fut beaucoup moins consacrée à exalter sa définitive victoire sur les Autrichiens qu'à justifier l'annexion de Rome et à protester de ses chrétiennes intentions : « Notre-Seigneur Jésus-Christ, quoique issu du sang de David; ne voulut aucun règne temporel... Nous persévérerons dans le grand œuvre du rétablissement de la religion; Nous environnerons ses ministres de la considération que Nous seul pouvons leur donner... »
L'empereur voulut surtout réprimer la témérité de ceux qui s'étaient permis de colporter et de divulguer le document pontifical. Alexis de Noailles était compromis entre tous par l'éclat de son nom et par l'indépendance déjà notoire de son caractère. Arrêté vers la mi- septembre, et trouvé en possession d'assez nombreux documents romains, il refusa obstinément de dire de qui il les tenait (2). Sa détention se prolongea six grands mois : le 8 avril 1810, Napoléon accorda sa mise en liberté aux instances de son frère Alfred, l'un des plus braves et des plus dévoués de la brillante phalange des
Gbandmaison, Napoléon et les cardinaux noirs, p. 31, note; Rinieri, Napoleone e Pio VII, t. II, p. 9$, note); mais alors quelle était la portée morale de la bulle?
(1) De Pradt, les Quatre Concordats, t. II, p. 408.
(2) Bulletin de police du 21 septembre 1809 : AF. l\, 1506.
aides de camp du prince de Neuchâtel. Mais de nouvelles imprudences ne tardèrent pas à être commises^ et des lettres d'Alexis de Noailles furent saisies dans les papiers d^un prêtre qui entretenait à Bordeaux l'agitation religieuse; le 30 juin 1810, survenait une nouvelle décision impériale : « Donner ordre que le sieur Alexis Noailles soit employé quelque part et éloigné à quarante lieues de Paris, mais en le faisant servir activement, soit dans le civil, soit dans le militaire. Faire venir pour cela son frère (1). » Alfred de Noailles devait être impuissant à triompher des répugnances fraternelles; les refus réitérés d'Alexis furent la fable de la société parisienne, où l'on prétendit que Napoléoo parlait de l'envoyer à Gharenton (2). Il finit par s'évader en 1811 du territoire de TEmpire, comme Mme de Staël, qui le retrouva à Saint- Pétersbourg, « émigré de la^ tyrannie impériale (3) », tandis que son frère se faisait tuer à la Bérésina en portant un ordre de Berthier; lui-même reparut en France en 1814 comme aide de camp de Bernadotte, assista Talleyrand au congrès de Vienne, et manifesta plus d'une fois, à l'égard du gouvernement de la Restauration, cette indépendance qui n'avait pas fléchi devant les volontés de Napoléon.
Un des résultats indirects de la bulle d'excommunication fut la suspension des conférences de Saint-Sulpice. Forcés naguère à battre en retraite par l'énergique intervention de Portalis en faveur de Frayssinous, les chefs de la police n'avaient point désarmé : la mort du ministre des cultes leur laissait le champ libre, et l'aggravation du conflit avec le Saint-Siège donnait à leurs
(2) Comtesse ds Boigne, Mémoires, t. I, p. 286.
(3) Dix années d'exil, p. 371.
insinuations plus de chances de succès. Le 8 mars 1809, Fouché ne dédaigna pas de prendre la plume pour traiter lui-même ce sujet dans le Bulletin de police : « La foule, » écrivait-il, « continue de se porter le dimanche à Saînt-Sulpice pour entendre le sulpicien Frayssinous. C'est le ci-devant prince de Léon qui fait les honneurs de l'église avec sa coterie dévote du faubourg Saint- Germain. — Les sermons de l'abbé Frayssinous ne produisent aucun mauvais effet, parce que les lumières du siècle sont une barrière contre le fanatisme. Son dernier sermon traitait les miracles : on n'a jamais dit, dans les siècles d'ignorance, plus de grossières inepties (1). »
La façon dont Frayssinous établissait la possibilité et la réalité des miracles devait être assez indifférente à Napoléon. C'était au contraire un sûr moyen d'exciter sa défiance que de lui représenter les conférences de Saint- Sulpice comme une réunion d'opposants. Le grief était d'autant plus perfide qu'il ne portait pas tout à fait à faux : par suite de l'évolution que nous avons signalée chez les intransigeants du faubourg Saint-Germain, la tentation devait être pour eux irrésistible, d'accaparer, d'exploiter le légitime succès du conférencier, et de donner à ce succès l'apparence d'une protestation contre la politique religieuse du gouvernement. Par suite d'ailleurs des circonstances, tel développement, qui eût passé inaperçu les années précédentes, pouvait, à des auditeurs prévenus dans un sens ou dans l'autre, paraître émaillé d'allusions hostiles (2).
(1) Autographe : AF. IV, 1505.
(2) De Pradt, que la curiosité... et la jalousie firent assister précisément à la conférence sur les miracles, en rapporta une impression très défavorable sur le talent de l'orateur : nous savons que l'archevêque de Malines, en fait d'éloquence de la chaire, n'appréciait que la sienne propre; mais si tout était exagéré, tout n'était pas controuvé dans le tableau que plus
La saison des conférences s'acheva pourtant sans encombre : elles étaient normalement interrompues par les vacances, quand la bulle d'excommunication fut colportée et saisie; il n'y avait donc aucun lien apparent entre cette agitation et les prédications de Frayssinous. Néanmoins, après avoir dénoncé une association formée spécialement pour répandre les documents et les nouvelles de Rome, association dont le siège était aux Invalides, chez un capitaine du nom de Bornier, un bulletin de police trouvait moyen d'ajouter : c Ce sont les conférences de Tabbé Frayssinous à Saint-Sulpice qui ont exalté de la manière la plus dangereuse l'imagination de Beaumès fils (1) et de plusieurs autres jeunes gens, nommément Alexis de Noailles, etc., qui les fréquentent. C'est à ces conférences qu'ils ont puisé cette ferveur exagérée, cet attachement au pape et cet esprit de fanatisme qui les distinguent, et qu'ils propagent par tous les moyens (2). » L'empereur était retenu en Autriche par les négociations; Fouché exerçait l'intérim du ministère de l'intérieur pendant la maladie de Cretet; il venait de prendre goût à l'action lors du débarquement des Anglaisa Walcheren; autant de raisons pour lui d'user d'autorité. 11 rendit séance tenante une suite de décisions, dont la dernière était ainsi résumée : « ... Enfin, d'enjoindre à l'abbé Frayssinous de ne point reprendre ses conférences à l'époque où il est dans l'usage de les faire; et de sup-
tard il traçait de l'assistance : « Son auditoire était une véritable assemblée contre-révolutionnaire tenant ses assises à Saint-Sulpice : il fallait être aveugle pour y voir autre chose. Le parti se réunissait là, croyant y trouver une sûreté qui lui manquait ailleurs. » (Les Quatre Concordats, t. II, p. 300-301, note.)
(1) Le nom de Beaumès, pas plus que celui de Bornier, n<p, figure À cette date dans les listes très complètes de congrég^i^tls que M. Geoffroy de. Grandmaison a données en appendi^'JMiSbn livre.
(2) Bulletin de police du 16 septembre 1809 : xfjfv, 1506.
primer à Tavenir ces conférences, comme étant un point dangereux de réunion (4). » Si le ministre de la police éprouva quelque appréhension d'avoir outrepasssé ou contrarié la volonté du maître, il ne tarda point à être rassuré. Son courrier se croisa avec une missive de Schœnbrunn, qui lui enjoignait précisément de s'entendre avec les vicaires capitulaires pour ordonner la suspension : « Il paraîtrait, » écrivait l'empereur en termes vagueS; < que, dans les conférences qui se tiennent à Saint-Sulpice, les prêtres se conduisent mal et excitent le cagotisme (2). » Vint ensuite une approbation expresse : « J'approuve fort le parti que vous avez pris de défendre à l'abbé Frayssinous de continuer ses conférences (3). » Le nouveau ministre des cultes, Bigot dePréameneu, qui ne possédait point l'autorité et le crédit de Portails, se renferma dans le silence.
C'était pour Frayssinous, avec une dure épreuve morale^ une source de cruels embarras matériels, car il était sans autres ressources que ses honoraires de prédicateur. Un peu plus tard, lors de l'organisation de l'Université, Fontanes eut le courage (le mot n'est pas trop fort) et la générosité de lui donner une place d'inspecteur de l'Académie de Paris (4).
En apprenant l'arrestation d'Alexis de Noailles et de
(1) Bulletin de police du 16 septembre 1809 : AF. lY, 1506.
(2) 15 septembre 1809 : Correspondance, 15820.
(3) 24 septembre : Ibidem, 15854.
(4) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. Il, p. 270. Le biographe de Frayssinous affirme, avec une impressionnante précision de dates et de chiffres, qu'auparavant, le 6 mars 1810, par 11 voix sur 17, le chapitre de Notre-Dame, par manière de protestation, l'avait élu chanoine titulaire (Hbnrion, Vie de M. Frayssinous, t. I, p. 75 et note). De cette nomination, aussi contraire aux usages suivis alors que peu en harmonie avec la « psychologie » des chanoines, il ne subsiste pas trace dans les docimients officiels.
222 VAGANGE DU SIÈGE ARGHIÉPISGOPAL
deux de ses amis, le P. Delpuits prit Tinitiative de suspendre les réunions de la Congrégation : cette résolution, dont il fit part aux jeunes gens le iO septembre 4809 (1), était éminemment sage, car sans connaître exactement la nature ni le siège de Passoclation^ la police était en éveil. Dix jours plus tard, un bulletin dénonçait Texistence à Bordeaux d' « une congrégation d'environ trois cents jeunes gens, dévoués en apparence au culte de la Vierge Marie, tenant leurs séances dansl'église delaMadeleine;... ils entretiennent des correspondances intimes avec d'autres jeunes gens de Paris qui se voient dans plusieurs églises, notamment Saint-Sulpice, Saint-Roch, et Saint-Thomas-d'Aquin. A Bordeaux comme à Paris, on se groupe avant et après la prière et on s'occupe de politique (2). » A la suite sans doute de ces délations, Maret communiquait officiellement à Fouché c l'intention où est Sa Majesté qu'aucune société ne se réunisse dans les églises, qui ne doivent être consacrées qu'à la prière et où les prêtres seuls peuvent exercer des fonctions, et la nécessité de dissoudre ces sociétés et d'en saisir les papiers » (3)-
A Paris tout au moins, la dispersion spontanée prévint la saisie des archives, confiées aux frères d'Haranguiers de Quincerot. Le P. Delpuits transmit ses pouvoirs au sulpicien Duclaux, qui patronna les débris de la Congrégation sans jamais participer à aucune réunion. A partir du 2 février 1810, les congréganistes, réduits à une douzaine, se risquèrent à assister ensemble tous les quinze jours à une messe de paroisse, puis à s'assembler chez l'un d'entre eux, ordinairement Martial de Loménie, en l'âme de qui les catastrophes de la Révolution avaient
(1) Geoffroy de Grandhaison, la Congrégation, p. 107.
(2) Bulletin de police du 21 septembre 1809 : AF. IV, 1506.
(3) 227 octobre 1809 : Correspondance de Napoléon, 15975.
corrigé les enseignements médiocrement édifiants du château de Brienne. Ils avaient remis à leur tète leur doyen, Mathieu de Montmorency (1). A l'automne de 1810^ Philibert de Bruillard, devenu curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, offrit l'hospitalité dans un petit oratoire situé sur sa paroisse. Au commencement de 1812, trop absorbé pour conserver la direction spirituelle de la Congrégation, il remit les pouvoirs que lui avait délégués Duclaux à l'abbé Legris-Duval, qui n'exerçait pas de ministère paroissial. Très réduite en nombre, confinée dans les exercices de piété et les œuvres de charité, la Congrégation vécut ainsi dans la pénombre jusqu'à la chute de l'Empire (2).
Inaperçues ou négligées de la masse, les mesures de rigueur prises contre le pape et ses partisans présumés ne laissaient point que de troubler les milieux catholiques. Comme il arrive toujours en pareil cas, la vérité^ déjà inquiétante, s'exagérait dans les propos de salon ou de sacristie : on réprésentait Napoléon comme ouvertement résolu à instituer un schisme, et à faire diriger les affaires ecclésiastiques par un conseil, sorte de Saint- Synode « chargé de remplacer le pape » (3).
A la fête religieuse du 3 décembre 1809, où Napoléon parut plus triomphant que jamais, il se manifesta quelques indices des angoisses qui oppressaient le clergé. Au seuil môme de Notre-Dame, Lejeas, doyen des vicaires capitulaires, Lejeas, oncle de la duchesse de Bassano, évèque nommé de Liège, tint à rappeler le souvenir du sacre dès l'exorde de son compliment (4).
(1) Lors de son exil, il fut remplacé comme préfet par im autre ancien, François Régnier.
(2) Geoffroy de Grandmaison, la Congréffaiion, p. 115-123.
(3) Bulletin de police du 3 novembre 1809 : AF. IV, 1507.
(4) « Sire, l'élite de la nation, rassemblée dans ce temple au
Le sermon avait été confié à l'abbé de Boulogne, devenu récemment évêque de Troyes et demeuré aumônier de l'empereur : après avoir exalté les lauriers d'Eckmûhl et de Wagram^ il se permit sur le sujet brûlant des exhortations, presque des remontrances, qui firent scandale parmi les courtisans (1) et lui valurent de la part du ministre des cultes une demande d'explications conçue en termes comminatoires (2). Si l'incident n^eut pas de suites immédiates, il marque le point de départ de l'évolution qui fit de l'évêque de Troyes un opposant et un suspect.
Quelques jours plus tard, c'était le prudent Fontanes qui sous des formes plus que déférentes, adulatrices, éprouvait le besoin de rappeler au maître le principe de la séparation des deux pouvoirs et de rassurer les consciences catholiques : « César, en reprenant toute sa puissance, respecte les droits qui ne sont pas les siens; il marque lui-même avec sagesse les limites du sacerdoce et de l'empire. La religion ne cessera point de s'appuyer sur le trône qui Ta rétablie; et le successeur de saint Pierre nous sera toujours plus cher et plus vénérable, en bénissant le successeur de Charlemagne, au nom du Dieu de paix dont la volonté change les empires, mais dont le culte ne change pas (3). »
L'Essai historique sur la puissance temporelle des papes, commandé par Napoléon à l'oratorien défroqué et à l'opposant réconcilié Daunou, parut en février iSlO : l'auteur avait imaginé ou s'était laissé suggérer ce détour assez puéril, de présenter son œuvre comme la traduc-
jour où Votre Majesté reçut du Souverain Pontife l'onction sainte »
(1) De Pradt. les Quatre CoruM-dats, t. II, p. 271.
(2) 8 décembre 1809 : Boulogne, Œuvres, t. I, p. xlii-xuii.
(3) Adresse au nom du Corps législatif, 10 décembre 1809.
tien d'un manuscrit espagnol découvert à Saragosse. Ce médiocre factum, que plus tard des sceptiques ont sévèrement jugé (1), suscita peu de scandale parmi les contemporains^ très imbus des préventions gallicanes. On peut en dire autant du sénatus-consulte du 17 février 1810, qui consacrait l'annexion des États romains et dont un article imposait désormais aux papes, lors de leur exaltation, l'invraisemblable serment de ne rien entreprendre contre les quatre propositions de 1682. Les Parisiens de ce temps-là trouvaient tout simple, et même flatteur pour l'amour-propre national, qu'on rendît le Gode Napoléon exécutoire en Dalmatie (2) : ils s'enorgueillissaient de même de voir imposer les Quatre Articles à la cour de Rome; ici et là, c'était un triomphe de la politique d' « expansion des lumières » .
Mandés d'autorité à la cour impériale et gratifiés d'une pension sur le Trésor^ les cardinaux de curie promenaient dans les cérémonies officielles l'éclat de leur pourpre et l'embarras attristé de leur physionomie. Un prélat courtisan, après les avoir montrés « pauvres pour la plupart, peu versés dans la connaissance de la langue, perdus, pour ainsi dire, dans le tourbillon de Paris^ errants comme des ombres, délaissés comme des rois détrônés >, ajoute, ce qui se conçoit aisément^ que € l'ennui de Paris et le regret de Rome se faisaient lire sur leurs visages (3) > .
Sans enthousiasme, mais sans résistance, ils se ren-
(1) « Si son vote dans le procès de Louis XVI est le plus beau moment de la vie de Ûaunou, son livre sur les papes nous en parait le moins agréable endroit. » (Sainte-Bsuvï, Portraits contemporaint, t. IV» p. 329.)
(2) PisANi, la Dalmatie de i797 à i8i5, p. 389-39i.
(3) De Pradt, les Quatre Concordais, t. Il, p. 437.