IV
sacrifice et qui exige ma docilité?... Oui, monsieur le Ministre, je veux rester archevêque de Lyon, parce que je crois que telle est la volonté de Dieu (i). *
Napoléon fit certainement de vive voix des instances personnelles auprès de son oncle; il dut insister sur la situation prépondérante que Fesch s'exposait à perdre; il tenta sans doute de l'intimider, et de lui parler sur le ton du commandement. Par obstination d'amour-propre autant que par scrupule de conscience, le cardinal demeura inébranlable. Ce qui est dépourvu de toute vraisemblance, c'est qu^aux menaces de l'empereur, disant qu'il saurait bien le contraindre à faire acte d'archevêque de Paris, il ait répondu : Potius morif ce qui aurait provoqué cette riposte : « Vous voulez Maury ! Eh bien, vous l'aurez (2). » En réalité, Fesch n'avait pas plus de vocation pour le martyre que Napoléon de goût pour le calembour.
C'est dans la matinée du 14 octobre 1810, à Fontainebleau, que la nomination fut publiée à l'improviste, sinon brusquement décidée. On prétendit que l'empereur avait interpellé Maury à brûle-pourpoint : « Cardinal, si je vous nommais archevêque de Paris, que feriez-vous? » Le joyeux saisissement de l'élu fut la plus expressive des réponses; il fut pris d'un tel tremblement que Napoléon dut le faire asseoir en disant : € Allons, cardinal, allons, remettez- vous, et allez vous installer demain à l'archevêché (3). » Il est incontestable que le décret fut dicté séance tenante à Bigot de
(1) A Bigot de Préameneu, 14 septembre 1810 : AF. IV, 1047. ^- Cf. Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, t. VI, p. 237.
(2) Lyonnet, le Cardinal Fesch, t. II, p. 174.
(3) Alissan de Ghazet, Mémoires, t. II, p. 156 (Ghazet affirme tenir d'un témoin le récit de la scène).
Préameneu (i), et qu^après l'évangile de la messe impériale (c'était un dimanche), le cardinal prêta serment. Napoléon lui tint peut-être ce petit discours : « Comme vous avez défendu la cause de la religion et de la inonarchie avec autant de courage que d'éloquence, et que je veux maintenir l'une et l'autre, je vous ai nommé archevêque de Paris (2). » Un tel langage n'avait, en 1810, tien que de conforme aux idées de l'ancien général de Vendémiaire. Ce qui est certain, c'est que Maury se proclama ravi de l'affabilité du souverain. • Il m'a dit, » écrivait une contemporaine, une romancière il est vrai,
• que rien ne peut se comparer à l'émotion qu'il a éprouvée en prêtant serment, et que l'empereur, dans les choses qu'il accorde, a tant de grâce et de majesté, qu'on se trouverait heureux, dans ces moments-là, de se faire tuer pour lui (3). » C'était déjà beaucoup : mais redevenu maître de lui, et rendu à son ordinaire intempérance de langage, le cardinal promena parmi les courtisans, accourus en grand nombre comme tous les dimanches, « la bruyante expression de sa joie » . Sur un ton moitié badii^ et moitié sérieux, il répétait à satiété que l'empereur venait « de satisfaire aux deux plus grands besoins de sa capitale » , car le même jour, également à l'improviste, Pasquier avait été nommé préfet de police (4). L'effet fut déplorable dans le monde
(1) L'article premier est ainsi libellé sur la minute (de la main du ministre des cultes) : « Le cardinal Maury est nommé à l'archevêché de Paris, vacant par la mort du cardinal du (sic) Belloi (sic). » (AF. IV, plaq. 3735).
(é) C'est Maury qui rapporta ces paroles à Mme de Genlis, laquelle les mandait le 27 octobre à son fils adoptif (Mme de Genlis, Lettres inédites à Casimir Buecker, p. 70).
(3; Mme de Genlis, Mémoires, t. Y, p. 164 (cette phrase est extraite d'un des rapports que Mme de Genlis aîdressait tous les quinze jours à Napoléon).
• (4) Pasquier, Mémoires, t. I, p. 445. ...
de la cour, peu exigeant pourtant en matière de dignité; quant aux milieux ecclésiastiques, Émery écrivait le surlendemain : • Vous comprenez qu'une certaine nomination occupe beaucoup le public. Il y a unanimité; devinez si c'est pour l'approbation ou pour l'improbation (1). »
A la différence de Fescb, qui avait passé de la plus complète obscurité au sommet de la hiérarchie ecclé' siastique, le cardinal Jean-Siffrein Maury, c l'abbé > Maury, comme on l'appelait encore couramment par une vieille habitude, jouissait à Paris d'une ancienne et considérable notoriété. Né dans une bourgade du comtat Yenaissin, fils d'un savetier, disait la légende, d'un petit propriétaire cultivateur, rectifiaient les gens bien informés, il était venu à vingt ans, après de brillantes études, chercher fortune à Paris. Est-il vrai qu'il fit la fin du voyage en diligence avec le Limousin Treilhard, novice et ambitieux comme lui, et qu'en se souhaitant réciproquement les plus hautes destinées dont pussent se flatter des imaginations jeunes et méridionales, ils demeurèrent pourtant dans leurs prédictions bien en deçà l'un et l'autre de ce que la réalité leur réservait? Toujours est-il que Maury ne tarda point à se distinguer comme sermonnaire, et qu'il fut successivement chargé de prêcher le panégyrique de saint Louis devant l'Académie française, celui de saint Augustin devant l'assemblée générale du clergé, le carême de 1781 à la chapelle du château de Versailles. En prenant prétexte de l'éloge de saint Augustin pour critiquer l'institution monastique, en censurant devant Louis XVI le gouvernement de son grand-père, le prédicateur s'attira les applaudissements
(1) A Bausset, 16 octobre 1810 : Vie de M, Émery, t. II, p. 289.
enthousiastes des t philosophes > et les reproches non moins vifs du parti opposé (1). Mais il était trop avisé pour aller jusqu'au bout dans cette voie, et pour suivre l'exemple d'un Claude Fauchet, à qui on le comparait à cette époque. Une fois nanti d'un bénéfice et d'un fauteuil à l'Académie, il atténua progressivement son opposition, et c'est comme défenseur de l'ordre établi que le clergé du bailliage de Péronne l'envoya aux États généraux.
Il resta silencieux pendant les premiers débats, prit la fuite au 14 juillet et ne revint siéger à l'Assemblée ^que presque contraint et forcé, après avoir été arrêté en Picardie. Mais alors une étonnante transformation se produisit sinon dans ses convictions, du moins dans son attitude : il se révéla soudain grand orateur politique, le seul de la droite capable de tenir tête à Mirabeau, et fut jusqu'à la séparation de l'Assemblée merveilleux de dialectique, de verve, de présence d'esprit, de sang-froid et de robustesse physique. Bientôt environné d'une magnifique auréole d'impopularité, chansonné, caricaturé, hué, parfois menacé, il fit preuve dans la rue comme à la tribune d'une inépuisable facilité de riposte, désarmant les braillards par un bon mot et muant eh hilarité la fureur de ces foules parisiennes, si mobiles dans leurs passions, si promptes à l'éclat de rire.
La situation n'en était pas moins intenable pour lui, quand son mandat de député eut pris fin. Il gagna Rome, où Pie VI le récompensa généreusement des services rendus à la religion et à la papauté : le petit sémi-
(1) J.-N. MoREAU, Mm Souvenirs, t. II, p. 310-312. Maury lui* même disait sous l'Empire, en évoquant le souvenir des sermons d'avant la Révolution : « Malheureux que nous étions, nous en lêtions au point de ne plus oser prononcer le nom de Notre Seigneur Jéeus^Christ t » (Poujoulat, le Cardinal Maury, p. 437).
«46 MAUftY ET D'ASTR0S
nariste de Valréas fut snccessivement archeyéque in paHibus de Nicée, nonce au couronnement de l'empereur François, cardinal enfin et évêque de Montefiascone, dans les États de l'Église. Il ne cessait point pour cela de s'intéresser aux choses de France, prenant parti, selon l'habitude de l'émigration, pour les thèses les plus intransigeantes, répudiant et anathématisant toutes les solutions modérées, écrivant publiquement à l'abbé Émery dès 1792, à propos d'un serment que celui-ci croyait licite : • La religion que vous m'avez enseignée ne connaît pas ces honteuses capitulations (i). » La succession des événements révolutionnaires ne fit que l'an,crer dans son opposition systématique; du conclave de Venise, où il défendait officiellement les intérêts de Louis XVIII et où il contribua à l'élection de Pie VII, il écrivait en apprenant le débarquement de Bonaparte à Fréjus : « Dieu veuille que ce soit un faux bruit (2) ! » Il s'indignait contre la constitution consulaire (3); quand un mouvement favorable à la promesse de fidélité se dessinait dans le clergé, tous les moyens étaient bons à Maury pour décourager les adhésions : afin d'établir que la promesse était condamnée par le pape, il devançait, dénaturait et au besoin supposait des décisions pontifir cales (4). Confiné par ordre de Pie VII dans son évêché
(1) 5 décembre 1792 : Sigard, VAncien clergé de France, t. III, p* 281. — Cf. Vie de M, Emery, t. I, p. 305-334.
(2) A Louis XVIII, 2 novembre 1799 : Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury., t. I, p. 250.
(8) « Cette pancarte d'ordre militaire, qu'on nous donne pour Une constitution» consacre le brigandage de la spoliation du roi, de l'Eglise, des émigrés... » (Au môme, l*' mars 1800 : Ibidem, U I, p, 343)»
(4) Après avoir lu les lettres qu*il faisait circuler, Emery écrivait, mais confidentiellement : « G*est le chef-d'œuvre de l'imprudence et de l'indécence... Ce personnage manque de bon sens. « (A Bausset, décembre 1800 ;: Vie de, M. Emerji, t. II» pw i6>)i
de Montefiascone lorsque s'engagèrent les négociations concordataires^ il envoya du moins à Rome son frère^ porteur d'un mémoire où étaient énergiquement résumés tous les motifs de n'avoir point confiance en Bonaparte (1).
Le Concordat se conclut cependant, et dans sa solitude de Montefiascone, Maury ne put ignorer que parmi les survivants de ses compagnons d'armes de la Constituante, plusieurs devenaient des personnages importants du nouveau régime, que Boisgelin était cardinal, Mounier, conseiller d'État, Malouet, préfet maritime; il sut que les émigrés rentraient en masse, que l'éventualité d'une restauration bourbonienne paraissait de plus en plus invraisemblable, et que le trône se relevait au proGt de celui qu'il avait qualifié d' « bomme dangereux » . Demeuré ambitieux dans l'âme, lassé de la vie romaine et italienne, il lui sembla qu'à s'obstiner dans sa bouderie, il manquait la fin de sa carrière. Ce fut un prétexte qu'une épigramme assez anodine, glissée dans la correspondance de Louis XVIII à l'automne de 1803; prétexte aussi, l'insistance de Pie VII à lui faire écrire une lettre de souhaits à Napoléon, comme les cardinaux de curie avaient coutume d'en user à l'égard des divers souverains catholiques (2) ; Maury s'était déjà dérobé à cette obligation, et il pouvait s'en acquitter en termes d'une significative banalité. Q'est bien pour faire acte de solennelle et écla* tante adhésion à l'Empire qu'il adressa à Napoléon, le 12 août 1804, une lettre d'enthousiaste adulation, confiée à l'entremise du cardinal de Belloy : celui-ci le com^ prit ainsi, puisqu'il félicita Maury de sa démarche (3)^
(4) Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, 1. 1^ p. 461-479.
(f) Ibidem, t II, p. 276 et suiv* (3) 11 septembre 1804 : Ibidem, t. II,* p. 316-317.
248 BlAURY ET D'ASTRÔS
et l'empereur de même, puisque Tépître fut communiquée aux journaux, où elle fit grand bruit.
Le cardinal, qui ne brillait point par le tact, comprit pourtant qu'il avait tout avantage à ne point précipiter son retour en France. Non seulement il ne fit point escorte au pape lors du sacre, mais c'est à Gènes seulement, le 1" juillet 1805, qu'il eut sa première entrevue avec Napoléon : son thème était fait à l'avance, et il déclara par la\suite qu'au bout de cinq minutes de conversation, il s'était senti ébloui et conquis par le grand homme (1). Au printemps suivant, son ancien collègue et adversaire Rœderer, qui l'avait croisé dans une auberge de Sienne, écrivait : « Il est excellent à entendre sur l'empereur, et sur tout ce qu'il a vu de sa famille (2).»
Maury était alors sur le chemin de Paris, où son arrivée, il faut presque dire son entrée, eut lieu le 26 mai 1806. Il eut le plus vif succès de curiosité et même de vogue. Les dames de la Halle, qui jadis l'avaient plus d'une fois menacé de la lanterne, vinrent lui offrir un bouquet, en protestant qu'elles avaient toujours été ses amies (3). Au bout d'un mois, une de ses nièces, qui l'avait accompagné, écrivait à un parent demeuré en Italie : « Mon oncle ne peut sortir dans Paris, même en voiture, sans être suivi d'écuyers, dès qu'il est reconnu, et le peuple lui témoigne sa joie de le revoir par des : Vive Vahhé Maury! Il est obligé de se priver de toutes promenades. Il ne peut officier dans
(1) Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. Il, p. 320.
(2) Rœderer à sa. femme, 13 mai 1806 : Robderër, Œuwes, t. IV, p. 69.
(3) Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 328.
aucune église, pour éviter le concours du peuple qui s'y 'porterait en foule (1^. »
Décidé à pratiquer l'oubli des injures, surtout de celles dont il était l'auteur, Maury trouva tout simpl!?(ie s'adresser à l'abbé Émery pour se faire organiser une chapelle à l'hôtel où il était descendu (2) : c'était en même temps une manière assez adroite de faire cautionner sa régularité sacerdotale; il devait quelques mois plus tard demander de même la permission à Émery de s'installer à Issy pour composer son discours de réception à l'Académie (3) I Le candide supérieur prit d'abord au sérieux ces résolutions de vie édifiante et retirée : « Son frère m'a dit qu'il était plus ecclésiastique que jamais... Il me paraît qu'il n'a absolument aucune vue de s'établir en France, qu'il n'en a pas même le goût (4). » Un peu plus tard, détrompé au moins sur le second point, Émery se livrait à des réflexions qui accusaient le contraste des deux caractères : t M. le cardinal Maury paraît bien prendre à Paris, et je crois qu'il y aura des démarches pour l'arrêter en France. Je désirerais qu'il s'y fixât. Il pourrait être utile à la religion : mais je ne le désire pas pour son bonheur. Heureux ceux qui ne sont rien (5)! » Cependant Maury, qui en débarquant avait parlé d'un séjour de deux mois, bénissait à la fin de septembre dans la chapelle de l'ambassade d'Espagne un grand mariage, celui de Philippe de Ségur et de Mlle de Luçay (6); le
(1) 20 juin 1806 : Ricard, Coi'respondanee et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 328-329. Ce récit peut-être un peu hyperbolique est confirmé au fond par le témoignage de l'abbé de Pradt {lei Quatre Concordats, t. II, p. 47, note).
' (2) C'était rhôtel Notre-Dame, rue du Paon (Bulletin de police du 28 mai 1806 : AF. IV, 14966).
(3) Emery à Bausset, 30 octobre 1806 : Papier» Emery.
(4) Le même au même, s. d. et 29 mai : Ibidem. (SS) Le même au même, s. d. (juin 1806) : Ibidem, (6) Journal de V Empire, 1* octobre 1806.
jour de la Toussaint^ il officiait pontiflcalement à Notre- Dame; il n'était plus question de son retour à Montefias^ cône.
Ces honneurs et ce rôle de représentation pouvaient flatter l'amour-propre de Maury : ils ne suffisaient pas à son ambition; à rencontre d'Émery, en fait de béatitude^ sa devise était Beati possidentes^ Pour se rendre digne des faveurs impériales, il multipliait les gages de sincère et fervente conversion. Un jour qu'à Saint-Cloud, par manière d'épreuve ou de taquinerie, Napoléon lui demandait devant témoins où il en était avec la maison de Bourbon, il répondait avec plus d'esprit que de délicatesse qu'il avait perdu la foi et l'espérance, et qu'il ne lui restait plus que la charité (i). Son discours de réception à l'Institut ou, comme il récrivait lui-même^ « de rentrée à l'Académie », qui était l'événement litté raire et mondain du printemps de 1807 (2), se terminait sur un éloge pompeux et à tout prendre éloquent du nouveau maître de la France, de ses victoires militaires, de son œuvre politique; dès la veille de la séance, Maury prenait soin d'adresser un exemplaire de ce discours à Élisa, la plus « littéraire » des princesses^ en y joignant un commentaire aussi dithyrambique que le texte : « J'ai profité, avec un sentiment de véritable bonheur, d'une occasion si favorable pour manifester une partie de l'inexprimable admiration et du fidèle dévouement que je dois à notre auguste empereur (3). »
(1) Ricard^ Correipondance et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 453.
(2) En parlant de Tlnstitut, nous mentionnerons dajis un autre volume les incidents que suscita ce discours ^
(3) 5 mai 1807 : Rodocanachi et Marcotti, Elisa Baciocchi* en Italie {Revue historique, mars 1899, p* 292]^
Il n'avait pas attendu jusque-là pour se poser en solliciteur, ou plutôt en homme qui revendique son dû en réclamant une situation prépondérante. Débarqué à Paris depuis trois mois, il écrivait à son neveu, avec une fatuité choquante même dans des confidences de famille : < Personne ne doute ici et n'a jamais douté depuis mon arrivée du beau sort qui m'est réservé. Ce ne sont pas ries hommes, ce sont les pavés qui le disent unanimement (1). > Il ne considéra sans doute que comme un à-compte ou comme une sinécure la charge de premier aumônier du prince Jérôme^ le fiancé déjà volage de Catherine de Wurtemberg (octobre 1806) (2), puis l'admission au rang et au traitement de cardinal français (avril 1807). Il racontait en 1808 que c'était le souci de sa dignité qui l'avait empêché de devenir grand-maftre de l'Université, et qu'il ne convenait point à un cardinal d'être le subordonné d'un ministre (3) : entendons par là qu'il avait vainement brigué la place, et que Fontanes avait paru plus propre à l'occuper par ses aptitudes pédagogiques comme par la dignité de son maintien extérieur. L'année suivante, quand Fesch nommé à Paris fit des démarches pour conserver le siège de Lyon, Maury dénonça si bruyamment le scandale de ce cumul, que tout le monde en conclut qu'il posait sa candidature à l'arche^
(1) 6 septembre 1806 : Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 343.
(2) Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, t. III, p. 374.
(3) « La place de graad-maltre de rinstruction publique m* avait été primitivement destinée, mais, par des décisions subséquentes au premier plan, ce poste, qui devait être un des premiers de l'Empire, ayant perdu une partie de ses attributions et particulièrement le travail avec l'Empereur, ne pouvait plus convenir à une dignité qui ne permet point de paraître devant Sa Majesté en seconde ligne après le ministre de l'intérieur. » (A son neveu, 25 mars 1808 : Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 37ft-37d).
nt MAUftt ET D'ASTftOS
vêché de Lyon (1). 11 accepta avec empressement de faire partie de la commission ecclésiastique, chargée de trouver une issue au conflit avec la papauté : il revendiquait, dit-on, le mérite d'avoir suggéré à Napoléon de faire confier aux évoques nommés les pouvoirs de vicaires capitulaires (2). Après quatre ans d'attente, il recevait enfin^ avec l'archevêché de Paris, un poste digne de ses talents et de sa haute situation ecclésiastique : tout à la joie de l'ambition satisfaite^ il ne s'embarrassa une minute ni du souvenir de son rôle à la Constituante, ni de celui des bienfaits dont il était redevable au Saint-Siège.
Imposé sans doute à Napoléon par le désir de ne pas sembler pris au dépourvu après la définitive renonciation de Fesch, ce choix n'en était pas moins très fâcheux. Si le menu peuple aimait Maury à cause de sa persistante jovialité et en souvenir de ses familières reparties des débuts de la Révolution, cette popularité n'était point du genre le plus désirable pour un archevêque; quant au monde de la cour, des lettres, de la bourgeoisie aisée, Maury y était environné d'un discrédit à peu près général.
11 n'est point question ici des royalistes irréconciliables, qui le considéraient comme un renégat. Par un revirement bien humain, ceux qui, sous la Constituante ou pendant l'émigration, lui avaient fait fête en trouvant à sa vulgarité de ton et de manières un certain piment d'originalité, le déclaraient à présent de commerce intolérable. Pour s'excuser, ils déclaraient que le cardinal avait encore perdu en distinction depuis sa rentrée en France (3) : la vraie cause de. leur palinodie n'en était
(1) Bulletin de police du 4 février 1809 : AF. IV, 1505.
(2) Pacga, Mémoires, t. II, p. 41.
(3) Comtesse db Boignb, Mémoires, t. I, p. 343^244. • '
pas moins son ralliement à l'Empire, ainsi qu'une grande dame le lui donnait à entendre par un mot trop joli pour ne pas faire fortune (1).
Mais la même impression défavorable existait dans des milieux étrangers à toute rancune politique. Des abbés de ruelle de Tancien régime et des prélats subalternes de la cour romaine, Maury avait pris et conservé les défauts les plus antipathiques à la conception que les Français du temps de l'Empire se faisaient du caractère ecclésiastique. « Son goût pour la grosse bonne chère, » a écrit Pasquier, • avait quelque chose de vulgaire, et son langage dans les conversations particulières était beaucoup trop libre; son avarice enfin était poussée jusqu'au ridicule (2). » Ce dernier travers était d'autant plus choquant que la libéralité était une tradition chez les archevêques de Paris^ et que les deux titulaires du siège avant la Révolution, Beaumont et Juigné^ avaient fait de vraies prodigalités d'aumônes. Un jeune officier de cavalerie, très dégourdi et très bon vivant, dînant chez l'archichancelier à côté de Maury, était stupéfait de sa gloutonnerie comme de la gaillardise de ses propos (3). « Jamais, » atteste, d'autre part, une élégante du temps, • je n'ai vu manger comme Son Éminence. Il était de force à rendre une poularde et deux ou trois perdrix au moins à un Russe greffé sur un Allemand (4). » Les préoccupations de gastronomie, ou plutôt de vulgaire gourmandise,
(1) Comme le cardinal trouvait son portrait dans im salon du faubourg Saint-Germain, et qu'il se récriait, d'im ton de fausse modestie, sur Thonneur qu'on lui faisait de conserver cette vieille estampe, la maîtresse de maison répondit ; « Eminence, c'est votre portrait avant la lettre! »
(2) Pàsquier, Mémoirei, t. 1, p. 415-416.
(3) D'EspiNGHAL, Souvenirs mililairei, t. I, p. 194-195 (reproduction d'une lettre écrite quelques jours après le dîner).
(4) Duchesse o'Abrantës, Mémoires, t. VI, p. 423.
Î54 MAURT ET D'ASTROS
tenaient une place démesurée dans sa conversation et dans sa correspondance (1).
De ses humbles origines, il avait gardé une extraordinaire trivialité de manières et de langage. C'est ainsi qu'une fois archevêque de Paris, se croyant obligé d'échanger définitivement la soutanelle contre la soutane rouge, il portait celle-ci sans poches, la retroussait constamment pour prendre sa tabatière ou son mouchoir, et joignant l'inélégance du verbe à celle du geste, disait alors, même et surtout devant des dames : • n faut que je trousse ma cotte (2). »
Doué d'une incontestable verve, il l'appliquait aux deux ordres de sujets les plus déplacés dans la bouche* d'un homme d'Église, les anecdotes scabreuses et les fanfaronnades de scepticisme. Correct dans ses mœurs et sincère dans ses convictions, du inoins à l'époque qui nous occupe, il se donnait ainsi l'apparence d'un prêtre peu régulier et peu croyant. « Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un peu leste, devenait quelquefois intolérable (3). » II ne prenait d'ailleurs nul souci dés dispositions morales de ses auditeurs, et donnait par exemple libre cours à son amour des « bons contes » devant un encyclopédiste comme l'ex-abbé Morellet (4). Un jour, comme le voltairien Arnault se récriait à l'une de ses histoires, le cardinal trouvait exquis de reprendre : « Vous pouvez m'en croire; je ne mens qu'en chaire (5). »
Pour graves et déplaisants que fussent ces travers, ils
(1) En dehors des documents qu'a consultés Mgr Ricard, je crois savoir qu'il existe, dans iule petite ville de Vaucluse, d'autres lettres de famille inédites, confirmant l'appréciation énoncée au texte.
(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoire», t. VI, p. 424.
• (3) Duchesse d'Abrantès, Salons de Paris, t. IV, p. 231.
(4) Morellet à Rœderer, octobre 1806 : Lettres inédites, p. 30.
(5) Arnault, Souvenirs d*un sexagénaire, t. III, p. 304.
MAlTRt PREND POSSESSION 25S?
n'étaient en quelque sorte que superficiels. Maury y joignait de remarquables dons intellectuels^ un peu alourdis par l'âge^ et à défaut de compétence adminis^ trativCjUne grande bonne volonté. Mais comme il arrive à la plupart de ceux qui ont changé d'opinion ou de parti, le soupçon même d'une réprobation le jetait dans l'exaspération; il était toujours le même homme qui prodiguait naguères les injures et les anathèmes à ses adversaires; aigri par la fausseté de sa situation^ c'étaient maintenant les foudres très temporelles de la police impériale qu'il allait provoquer contre quiconque aurait l'irrévérence de contester son autorité ou de froisser son orgueiL
• Pendant plusieurs semaines, Maury prodigua l'expansion de sa joie, écrivant par exemple des réponses de ce goût : « Je vous remercie, mon très cher Seigneur, des éloquentes et aimables félicitations dont votre belle âme veut bien honorer mon avènement au siège de Paris. Ma nouvelle destinée absolument imprévue ne m'a causé et ne me cause encore, après quinze jours de réflexions, que de la suprise et de l'effroi. Je puis répondre de ma bonne volonté et de mon entier dévouement aux immenses devoirs qui me sont imposés; mais je ne me sens nullement à mon âge en mesure d'acquitter avec gloire une pareille dette. ^. (1). » Le piquant de cette
(1) A Le Qozi 30 octobre I8i0 ; Roussel, Un Evéque assermenté, (fac-similé en tête de l'ouvrage).
856 MAURT ET D'ASTROS
lettre est qu'elle s'adressait à un ancien adversaire, Le Goz, demeuré très constitutionnel au fond : elle fait également peu d'honneur aux deux correspondants.
Le cardinal faisait volontiers aussi étalage de ses projets, tout apostoliques. A un grand repas chez Cambacérès, dont la salle à manger n'avait jamais sans doute retenti de propos aussi édifiants, il déclarait « que c'était la dernière fois qu'il dînait en ville; qu'il allait loger à l'archevêché; qu'il se lèverait tous les jours à quatre heures^ ferait la prière à ses domestiques, à huit heures recevrait son clergé; qu'il irait officier et prêcher successivement dans les diverses paroisses, ferait des missions (1). » 11 développait le même programme devant Mme de Genlis, qui, par distraction ou par amour de l'exagération^ répétait que le cardinal se proposait de prêcher tous les jours. La femme-auteur concluait^ avec une naïveté qui fait penser, de très loin, à Mme de Sévigné venant de danser avec Louis XIV : « Comme il ne fera plus de visites, il m'a demandé de prendre des jours par semaine pour aller déjeuner chez lui tête à tête. J'irai les dimanches. Enfin, je suis sûre que ce sera un excellent archevêque (2). » — Mais il apparut promptement que ce beau plan de vie épiscopale, qu'on eût dit inspiré d'un saint Charles Borromée, se réduirait en réalité tout au plus aux déjeuners avec Mme de Genlis; Émery ne tardait pas à perdre ses dernières illusions sur le personnage : t Après avoir examiné d'où vient le grand discrédit, je vois qu'effectivement de ce qu'il parle à tort et à travers, il annonce une multitude de belles résolutions qu'il n'exécute pas, et qu'il est peu fidèle dans les faits qu'il rapporte (3). »
(1) Bulletin de police du 19 octobre 1810 : AF. IV. 1510.
(2) 27 octobre : Lettres inédites à Casimir Baeeker, p. 71.
(3) A Bausset, 10 noyembre 1810 : Papiers Emery.
Aux satisfactions d'amour-propre, se joignirent pour Maury des avantages pécuniaires qu'il était homme à apprécier, et qu'il eut le mauvais goût de solliciter, au lieu de s'en remettre à la libéralité impériale : < En me nommant à l'archevêché de Paris, > écrivait-il à Bigot de Pr^ameneu, < Sa Majesté daigna me dire qu'Elle me mettrait en état d'entretenir convenablement ma dignité. Cette parole mit le comble à la confiance et à la reconnaissance dont mon cœur était rempli... » Précisant ses désirs, il demandait notamment 100,000 francs pour l'ameublement du palais archiépiscopal, et la remise entre ses mains des émoluments demeurés impayés depuis la mort du cardinal de Belloy, soit depuis deux ans et demi (1).
Sans souscrire exactement aux requêtes de Maury^ l'empereur se montra très généreux. Un décret du 12 novembre 1810 porta le traitement de l'archevêque de Paris à 150^000 francs (dont 30,000 représentaient la dotation de cardinal [français, 20,000 étaient une allocation de la commune de Paris et 100,000 constituaient le traitement proprement dit). De plus, à titre de frais d'établissement, Maury devait recevoir 70,000 francs sur les fonds mis en réserve depuis la vacance du siège (35^000 francs de l'État et 35,000 francs de la commune). Enfin, le titre II du décret affectait, sur les fonds extraordinaires des cultes, une somme de 150,000 francs à l'ameublement de l'archevêché : mais, par une précaution qu'avait peut-être inspirée la légendaire ladrerie du cardinal, il était spécifié que toutes les pièces du mobilier à acquérir seraient marquées et inventoriées (2). — Maury n'en fut pas moins au comble du contentement; en confirmant la nouvelle à Le Coz, qui lui avait adressé
(1) Sans date (fin octobre ou commencement novembre 1810) ; AF. IV, 1047.
(2) AF. IV, plaq. 3815.