‹ Paris sous NapoléonChapitre 35 sur 53 · IV · texte numérisé non relu

IV

ses félicitations sur un bruit vaguement parvenu en Franche-Comté^ il concluait : « C'est une aveugle ingratitude que de ne pas reconnaître tout ce que l'empereur fait en faveur de la religion (1) ! »

« J'irai demain avec ce prélat, » avait écrit le ministre des cultes deux jours après la nomination, t visiter et faire meubler la partie du palais archiépiscopal destinée à son habitation personnelle, afin qu'il puisse loccuper sur-le-champ. Le nouvel archevêque de Paris se trouvera ainsi entièrement installé le plus promptement qu'il soit possible (2). » Tel était en effet Tordre formel de Napoléon : excédé des atermoiements successifs que Fesch avait multipliés avant de se dérober définitivement, il voulait d'emblée le nouvel archevêque matériellement logé à l'archevêché, moralement en possession de l'administration diocésaine.

C'est ce que Bigot de Préameneu fit savoir le 15 octobre aux vicaires capitulaires, en leur communiquant le décret de nomination daté du 14; c'est ce que le lendemain ils répétèrent aux chanoines, extraordinairement convoqués; c'est ce qui résulte clairement du compte rendu officiel de cette séance : « Le ministre notifie l'intention de Sa Majesté pour que les membres du chapitre s'assemblent de suite relativement aux pouvoirs qui sont dans leurs attributions (3). »

L'émoi fut profond parmi les chanoines. En apparence, on ne leur demandait que de renouveler à l'égard de Maury le témoignage de confiance et de déférence que quelques mois plus tôt ils avaient si allègrement donne à Fesch; en réalité, les deux situations différaient nota-

(1) 5 décembre 1810 : Roussel, Un Evêque aisermenté, p. 527.

(2) A Napoléon, 16 octobre 1810 : AF. IV, 1047.

(3) Documents inédits.

MÀURY PREND POSSESSION 259

blement. Du début de 1809 à l'automne de 1810, le fossé n'avait cessé de s'élargir entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège; malgré son passé obscur et louche, l'attitude présente de Fesch inspirait confiance au clergé, tandis qu'en raison même de ses illustres antécédents, Maury passait pour un transfuge aux yeux de beaucoup de prêtres; enfin, la récente insistance du pouvoir civil pour faire conférer aux évoques nommés les pouvoirs de vicaires capitulaires avait éveillé les scrupules de plusieurs théologiens qui se demandaient si cet usage gallican était bien conforme au droit canon, surtout lorsqu'il devenait un moyen détourné de parer au refus des bulles par le pape (1).

Il y eut certainement une discussion. Pour justifier l'obéissance aux volontés impériales, on fit valoir sans doute que ce détour respectait en somme les droits essentiels du Saint-Siège, et que l'intervention du chapitre prévenait une institution donnée par le métropolitain ou le doyen des suffragants, institution dont il était déjà question dans certains milieux et qui eût consommé le schisme (2). Il demeure très douteux que l'au-

(1) Ceci est la traduction à peu près littérale des explications fournies quatre ans plus tard par d'Astres : « Eo quidem tempère (1810) jam vero nemini dubium esse poterat quin gubernium Ecclesiae manifeste adversari vellot; par non erat nostra in cardinalem Maury fîducia, electionemque episcoporum nominatorum in vicarios capitulares ut sanctae Ecclesiae regulis dissentaneam cognoscere incipiebam. » (A Pie VII, 23 novembre 1814 : Gaussettb, Vie du cardinal éCA%tro$, p. lix).

(2) Tel était notanmient, en dehors du chapitre, l'avis du biographe de Fénelon, le futur cardinal de Bausset, qui écrivait après la circulaire ministérielle du 3 août 1810 : « Je ne suis pas fâ,ché qu'on ait enjoint aux évéques nommés d'aller gouverner leurs diocèses comme grands-vicaires des chapitres. C'est suivre la même marche qui avait été mise en usage sous Louis XIV [pour] les contestations de la Régale. Gela^ donne le temps de respirer. ^ (A Emery 9 août 1810 : Papier$ ÉiMry.)

torité d'Émery ait été invoquée (1). L'argument décisif fut la volonté nettement affirmée d'un mattre auquel, tant ecclésiastiqiles que laïques, bien peu d'entre ses sujets avaient le courage de désobéir. Le vote ne fut pourtant point unanime (2), et l'un des opposants irréductibles fut précisément le vicaire général qui présidait la réunion, d'Astros (3). Le texte adopté se référait sans plus d'explications à la délibération prise lors de la nomination de Fescb ; mais, par une nuance imperceptible aux profanes, tandis que le chapitre avait décidé de se transporter en corps chez Fesch pour le féliciter et le prier de prendre en main l'administration diocésaine, il fut résolu d'envoyer à Maury une simple députation (4). Cependant le premier soin des vicaires généraux, à peine la séance levée, fut d'aller « en personne » informer le ministre des cultes que le chapitre avait confié au cardinal c les pouvoirs spirituels de sa compétence (5) » .

C'est encore d'Astros qui conduisit la députation chez Maury, et qui lui débita un compliment passablement dépourvu d'onction. Le cardinal protesta longuement et chaleureusement de ses sentiments « pour le maintien de la religion, le respect dû au souverain, pour le clergé du diocèse en général et pour le chapitre de Paris en particulier (6) » . Il insista sur son dévouement

(1) Pour ne point ouvrir une trop longue parenthèse, je renvoie à l'Appendice la discussion de cette question.

(2) D'après des notes saisies chez d'Astros, et que Savary transmettait à Napoléon le 4 janvier 1811, il y eut trois ou quatre votes négatifs.

(3) C'est d'Astros lui-môme qui l'affirme (Gaussette, Vie du cardinal d'Astros, p. 175).

(4) Documents inédits.

(5) Bigot de Préameneu à Napoléon, 16 octobre : AF. IV, 1047.

(6) Compte rendu de d'Astros À la séance du chapitre du 17 octobre : Documents inédits.

MAURY PREND POSSESSION Ui

et sa docilité à l'égard du Souverain Pontife : « Je n'irai m'asseoir sur la chaire épiscopale de Paris qu'autant que le pape me prendra par la main pour m'y faire monter (4). »

Au début de cette même séance du 16 octobre, ou le chapitre devait sans spontanéité conférer à Maury les pouvoirs d'administration^ le doyen des vicaires généraux, Lejeas, contraint par les instances impératives du ministre d'aller enfin affronter l'hostilité du clergé liégeois, donnait sa double démission de vicaire capitulaire et d'official. Le 20, les chanoines firent à Maury la gracieuseté de nommer vicaire général son propre frère, dont il ne s'était guère séparé, l'abbé Jean- Jacques Maury (2). Le cardinal, qui comptait l'esprit de famille au nombre de ses qualités, témoignait à ce frère autant de confiance que d'affection (3) ; il redit peut-être aux chanoines de Paris ce qu'il avait écrit dix ans auparavant à Louis XVIII : t C'est un homme d'un rare mérite, d'une prudence consommée et d'une grande dextérité en affaires... C'est un autre moi-même auquel je puis entièrement me fier (4). »

Le départ de Lejeas eut pour conséquence de faire passer au premier rang des vicaires généraux, en droit comme en fait, l'abbé d'Astros, qui n'avait pas encore

(1) Caussette, Vie du cardinal d'Astros, p. 175.

(2) Doeumenti inédits.

(3) Jean-Jacques Maury avait été nommé en 1777 à la cure de Saint-Brice, alors dans le diocèse de Paris (aujourd'hui SainU Brice-80U8-Forét, entre Ecouen et Montmorency, arrondissement de Pontoise); il était également pourvu d'un prieuré en Picardie. Il refusa en 1791 le serment constitutionnel et sortit de France avec son frôre, dont il était vicaire général à Montefiascone (Renseignements fournis par M. Tabbé Carré).

(4) 25 septembre 1800 : Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. I, p. 457.

quarante ans, et dont le crédit était déjà considérable dans le clergé de Paris. Sa situation à l'égard du cardinal était nécessairement délicate, comme le lui écrivait un ami de province, expert en l'art de verser de l'huile sur le feu : < Il paraît que les anciens grandsvicaires capitulaires de Paris n'auront pas grand'chose à faire d'après les réserves que le nouveau grand-vicaire administrateur capitulaire s'est faites. Tout est canonique (1), mais combien nous sommes différents ici de ce que fit et de ce que n'a pas voulu faire en dernier lieu Mgr le cardinal Fesch (2). » Après la quasi-omnipotence que la longue vacance du siège et la réserve de Fesch avaient conférée aux vicaires généraux, d'Astros pouvait et devait prendre quelque ombrage des prétentions autoritaires de Maury, manifestées sans discrétion : le départ était d'ailleurs en soi difficile à établir, entre les attributions de V administrateur capitulaire et celles que conservaient les vicaires capitulaires. Mais ceux-là se sont abusés, parmi les contemporains comme parmi les historiens, qui ont attribué l'attitude de d'Astros, soit à une hostilité systématique contre le gouvernement impérial, soit à l'influence des doctrines ultramontaines. Attristé et inquiet sans doute de la tournure qu'avait prise la politique religieuse, il était pourtant demeuré le même homme qui avait été le principal rédacteur du catéchisme impérial, et dont son oncle Portalis avait pu écrire au moment du sacre : « Il partage le dévouement sans bornes que toute ma famille a voué à votre auguste personne (3). » Pour ce qui est de

(1) C'est l'auteur qui a souligné, et cela montre bien les doctrines établies alors dans le clergé môme indépendant.

(2) Lettre (non signée) de l'abbé de Tournefort, grand-vicaire de Metz, 3 novembre 1810 : F. 7, 6536.

(3) A Napoléon, 22 frimaire an XIII (13 décembre 1804) : AF. I V,1045.

sa manière de penser au sujet de rultramontanisme, il suffit de rappeler qu'à la fin de sa carrière il devait non sans vivacité prendre la défense des liturgies gallicanes et s'élever contre la campagne qu'inaugurait dom Guéranger. Mais réfléchi, studieux^ naturellement scrupuleux, il avait conçu,- sur la validité des pouvoirs capitulaires conférés aux évèques nommés, des doutes que confirmèrent ses lectures et ses conversations avec un certain nombre de canonistes italiens. Gomme doyen des vicaires généraux, il considéra que sa conscience lui commandait, à ses risques et périls, de ne s'associer à aucun acte contraire à la discipline ecclésiastique.

Ses efforts se bornèrent d'abord à prévenir une confusion que le gouvernement encourageait et que l'ignorance du public profane acceptait sans hésitation : nommé par l'empereur, investi par le chapitre des pouvoirs d'administration^ Maury passait aux yeux de l'immense majorité des Parisiens pour archevêque de Paris, autant qu'avaient pu l'être Belloy et Juigné. On lui en donnait couramment le titre, dans les conversations comme dans les documents officiels; les journaux annonçaient comme imminente son intronisation à Notre- Dame.

Le jour de la Toussaint 1810, le prélat dit en effet une messe basse à la cathédrale, après quoi il assista sous un dais à la grand'messe, chantée par Jalabert. On s'y méprit si bien dans l'assistance que cinq jours plus tard, à l'assemblée du chapitre, d'Astros, dont la personnalité apparaît clairement à travers l'anonymat du compte rendu, provoqua des explications : « Il a été observé que S. E. Mgr le cardinal Maury, évêque-archevêque de Montefiascone etCorneto, nommé à l'archevêché de Paris, administrateur capitulaire du diocèse le siège vacant, s'était rendu à la métropole le 1" de ce mois, jour de la

Toussaint, à neuf heures du matin, avait célébré une messe basse au grand autel et avait assisté à la grand' messe, sans aucun des insignes qui sont attribués aux archevêques titulaires de Paris. — Il a été arrêté^ qu'il serait fait registre de la susdite observation dans le procès-verbal de ce jour (1). »

Napoléon ignora sans doute cette délibération : mais il ne lui échappa point que le Journal de l'Empire, comme par suite d'un mot d'ordre^ affectait de ne jamais donner au cardinal que son titre canonique d'administrateur, et c'est Savary qu'il chargea de mettre le holà : « Le cardinal est archevêque de Paris, et il doit toujours être désigné comme tel. Je n'entends pas qu'on l'appelle autrement, et je suppose que le cardinal lui-môme ne reçoit ni ne prend pas d'autre titre. Les journaux doivent être les premiers à reconnaître ce que le gouvernement reconnaît (2). » Le surlendemain, l'empereur mandait d'un façon générale à Bigot de Préameneu sa volonté que les archevêques et évêques nommés, une fois leur serment prêté, prissent toujours leur titre (3).

Maury fit preuve ici de sagesse et d'un certain courage. Il demanda d'urgence une audience (4), et représenta à Napoléon que sa décision risquait d'amener de graves complications : « Sire, » s'écria-il, « sous le titre d'administrateur capitulaire j'ai tout pouvoir; si je prends celui d'archevêque, je n'en aurai plus aucun (5). » Le souve-

(1) Documents inédits.

(2) 14 novembre 1810 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 720.

(3) 16 novembre 1810 : Correspondance, 17139.

(4) Dans une lettre sans date à Bausset, Ëmery affirme que la scène se passa à Fontainebleau : c'est peu probable, car Napoléon en était revenu le 16 novembre, et c'est de ce dernier jour qu'est datée sa lettre à Bigot de Préameneu, qui dut précéder les explications de Manry.

(5) C'est Maury lui-même qui rapporta ce propos au conseil de

rain^ sans rétracter sa décision, consentit à en suspendre l'application. « Ce changement, > écrivait l'optimiste abbé Émery, t honore également l'empereur et le cardinal (1). 1 La suite des événements allait malheusement montrer que ni l'un ni l'autre n'avaient été très sincères.

La grossesse déclarée de Marie-Louise permit à Maury de ne point attendre le carême pour adresser un premier mandement au clergé et aux fidèles de Paris, t J'en ai entendu la lecture, » écrivait encore Émery; « il n'est point indigne pour l'esprit et le style de l'abbé Maury. Il est fait pour plaire à l'empereur et à l'impératrice. Plaira-t-il au public (2)? > Après avoir célébré l'événement qui se préparait et loué le couple impérial, Maury, sans trop d'étalage de sa personnalité, parlait de sa propre nomination, et rapportait les propos rassurants, que Napoléon lui aurait tenus à cette occasion : « Après nous avoir déclaré qu'il n'avait besoin de personne pour assurer pendant sa vie une puissance devenue inébranlable entre ses mains, ce monarque législateur ajouta que la vie de l'homme n'étant qu'un passage sur la terre, il voulait donner à son trône la plus grande stabilité que puissent avoir les institutions humaines, en l'appuyant sur la base immuable de notre sainte religion, à laquelle il ne souffrirait jamais qu'il fût fait aucun changement... De pareils sentiments honoreront à jamais cette religion vraiment divine qui mérite un si bel hommage, en apprenant aux hommes à être fidèles aux puissances établies de Dieu, par devoir de cons-

rarchevôché (Mémoire de d'Astros : Caussette, Vie dwcardinal d'Astros, p. XLiii).

(1) À Bausset, s. d. : Papiers Émery,

(2) Au môme» s. d. : Ibidem.

cience. » Tout cela, sans être bien critiquable, n'avait rien qui tranchât sur la moyenne de la littérature épiscopale du temps.

Quand vint la fête annuelle commémorative du sacre et d'Austerlitz, Maury fut tout naturellement appelé à la présider, tandis que le soin de porter la parole était confié à un professeur de la Faculté de théologie, Tabbé Cottret, futur évèque de Beauvais sous Louis-Philippe; les députations officielles qui composaient l'assistance furent moins frappées du discours que choquées de l'absence de musique au Te Deum (i).

C'est sans doute au cours de cette fête que deux incidents vinrent attester à la fois que Maury, infidèle à ses déclarations, voulait insensiblement se poser en archevêque titulaire (2) et que d'Astros entendait se faire le vigilant gardien de la règle canonique. Quand le cortège se forma, le vicaire général fut tout surpris de voir figurer en tête la croix archiépiscopale, qui n'avait point paru depuis la mort de Belloy, et qui ne doit être portée que devant un archevêque titulaire dans sa province; sans crainte du scandale, d'Astros intima au porte-croix l'ordre de rentrer à la sacristie. Après la cérémonie^ au moment des présentations, Maury, désignant d'un geste de superbe protection les vicaires capitulaires, dit :

(1) En marge de l'extrait du rapport de Pasquier, faisant cette constatation, on écrivit au ministère de la police : « Des ordres sont donnés pour en connaître les motifs et pour savoir quelle est la personne chargée de cet objet. Si elle est susceptible de détention, elle sera arrêtée. » (Bulletin de police des 2-3 décembre 1810 : AF. IV. 1812.)

(2) Je prends ce mot, comme le faisaient tous les contemporains, dans son acception logique. D'après le vocabulaire ecclésiastique actuel, tel qu'il a été modifié il y a quelques années, les archevêques et évêques titulaires sont ceux qu'on appelait auparavant in partibus infidelium, qui n'ont qu'un titre épiscopal, sans juridiction.

« Voici mes grands- vicaires. » — « Votre Éihinence se trompe, » repartit impitoyablement d'Astros; « ce sont les grands-vicaires du chapitre et non les siens (1). »

Une scène plus pénible encore eut lieu pendant la cérémonie de l'ordination, que Maury effectua le 22 décembre à Notre-Dame. Quand on en vint à la prestation de serment des nouveaux prêtres, le cardinal, en interpellant selon le rituel l'un d'entre eux, qui appartenait au diocèse de Paris, employa la formule miki, comme s'il avait été d'ores et déjà l'évêque en titre de l'ordinand (2). Sans laisser à celui-ci le temps de répondre, d'Astros intervint : « Monseigneur, permettez-moi de faire observer, pour l'instruction de ce jeune prêtre, que vous n'avez pas le droit de lui demander cette promesse. »

Les échos de ces altercations, comme bien Ton pense, se répercutaient dans toutes les sacristies. Contraint d'essuyer une suite d'affronts, le cardinal n'était pas homme à contenir indéfiniment l'expression de sa colère. Dans le monde officiel, on eût peut-être été disposé à dédaigner des querelles de cérémonial liturgique ou de protocole clérical, si d'Astros n'avait point été déjà suspect de correspondance avec le Saint-Siège et ses représentants officieux : or, Napoléon en était arrivé à voir là un crime de haute trahison, assimilable aux communications avec l'ennemi en temps de guerre; c'est de ce côté que l'orage éclata.

(1) û'Hâussonvillë, VEghse romaine et le Premier Empire, t. III, p. 457-458.

(2) Quand l'évoque qui confère les ordres s'adresse à un prêtre de son diocèse, il lui dit : « Promittis mihi et successoribus mets reverentiam et obedientiam ? » Dans les autres cas, il doit dire : « Promittis pow(t/îct ordinario tuo.., »

Avec son ordinaire présomption, Maury, le jour môme où il avait été investi des pouvoirs d'administrateur capitulaire^ avait adressé au pape une longue lettre en italien pour l'informer de l'événement et lui demander l'approbation de sa conduite : la déférence très empressée de la forme déguisait mal l'impertinence de la démarche en elle-même (1). Pie VII riposta le 5 novembre par un bref très sévère, d'autant plus sévère que le ton général en était triste, sans trace d'irritation : après avoir résumé les récents attentats du gouvernement impérial contre la souveraineté pontificale, il opposait la présente servilité du cardinal non seulement à sa propre intrépidité du temps de la Révolution, mais à la persistante réserve de Fesch; il condamnait en principe la collation des pouvoirs capitulaires aux évêqùes nommés, rappelait en particulier que Maury n'était point dégagé de ses liens antérieurs avec l'église de Montefiascone, le pressait enfin de venir à résipiscence, avec des accents de mélancolique mansuétude (2).

Le cardinal a affirmé jusqu'à son dernier jour que ce bref ne lui était point parvenu, et la chose est possible. Mais dans la pensée du pape, il va sans dire que le document était destiné à la publicité. Malgré la surveillance déjà étroite qui s'exerçait à Savone, le texte arriva

(1) 16 octobre 1810 : Ricard, Correspondance et Mémoires du cardinal Maury, t. II, p. 392-394.

(2) Ibidem, t. II, p. 394-397; et De Pradt, les Quatre Concordats, t. II, p. 359-363.

à Paris, et une copie fut notamment remise vers la mî-dëcembre à d'Astros, dans des conditions qui en rendaient l'authenticité indiscutable.

Les scrupules de l'abbé se trouvèrent singulièrement aggravés : il se résolut pourtant à une démarche qui prouve à la fois combien il était personnellement éloigné de toute opposition systématique et quelle révérence les prêtres les plus consciencieux portaient alors à l'autorité civile. La veille de Noël était de tradition un jour de réunion dans la famille Portails, dont le nouveau chef, Joseph-Marie, venait d'être appelé comme conseiller d'État aux fonctions récemment créées de directeur général de la librairie. Avant le dîner, d'Astros pria son cousin de le conduire dans son cabinet, et se fit suivre d'un de leurs amis communs, l'abbé Guairard, chef de division à la direction de la librairie. Une fois seuls, il donna lecture du bref, et demanda conseil à Portails fils, en déclarant que son intention n'était pas de faire ofBciellement état d'une pièce qui ne lui était parvenue qu'indirectement. Portails très ému lui prêcha la plus complète réserve, * dans l'intérêt de la religion » ; sur une question de l'abbé Guairard. il ajouta que si le bref venait à être clandestinement imprimé, la direction de la librairie devrait en prohiber la circulation, « comme d'une pièce ^ans authenticité et très dangereuse (1) »•

Fonctionnaire un peu timide, comme presque tous ceux de sa génération, le premier comte Portails était un homme d'honneur. L'idée ne lui traversa même pas l'esprit de dénoncer son cousin, dont la culpabilité était d'ailleurs bien problématique : mais convaincu que d'autres copies avaient dû être transcrites, et désireux

(1) Caussbtte, Vie du cardinal d^Astros, p. 197-198.

de dégager sa responsabilité, il alla trouver son ami, le préfet de police Pasquier ; il lui révéla qu'il était clandestinement parvenu à Paris un bref pontifical intimant à Maury défense de s'immiscer dans l'administration; il ajouta que pour en empêcher la divulgation, qui serait une source de difficultés, le mieux serait que le ministre de la police fît savoir à un certain nombre de prêtres, nommément indiqués par lui, qu'il les en rendrait éventuellement responsables. Pasquier transmit le message à Savary, qui en tint sans doute compte, car si le bruit de l'existence du bref se répandit dans les milieux ecclésiastiques, le texte en demeura très généralement ignoré (1).

Les choses en étaient là, quand le 30 ou le 31 décembre 1810, on intercepta un courrier de Savone, qui apportait à d'Astros, avec des dispenses diverses, comme tous les diocèses continuaient à en solliciter du Saint-Siège, un nouveau bref, en date du 18 décembre, à lui personnellement adressé, déniant dans les termes les plus formels tout pouvoir à l'archevêque nommé, et déclarant nuls les actes d'administration qu'il se permettrait de faire. Bigot de Préameneu tout efl'aré s'empressa d'aviser l'empereur : € ... Il serait à désirer que l'on pût épargner au cardinal le tourment que cette lettre pourra lui causer, mais il est à prévoir que le pape peut en avoir fait passer des doubles. S'il en parvenait aux mains de M. d'Astros avant que le cardinal la connût, sa position serait encore plus difficile (2). » Plus maître de lui, Napoléon répliqua immédiatement : « Il faut garder la lettre du pape au

(1) Pasquier, Mémoires, t. 1, p. 439-440.

(2) 31 décembre 1810 : AF. IV, 1047. Cette lettre siiffit à réfuter l'assertion récente du P. Rinieri,que le bref à d'Astros fut inconnu du gouvernement impérial jusqu'au 5 janvier {Napoleone e Pio VII, t. II, p. 118, note).

grand-vicaire de Paris très secrète, comme si elle n'existait pas. Ainsi vous devez la regarder comme non-avenue, sauf à la conserver pour en faire usage en temps et lieu (1) ». Puis il concerta avec Savary, et peut-être avec Maury, une tactique assez ingénieuse : en intimidant d'Astros, on l'amènerait à avouer s'il avait reçu le bref, et en tout cas on lui extorquerait sa démission de vicaire capitulaire, qui débarrasserait le cardinal d'un censeur importun et rendrait caduc le document pontifical, puisque le destinataire n'aurait plus de pouvoirs pour l'exécuter (2).

Dès le lendemain, les réceptions officielles du !•' janvier fournirent une occasion. Après avoir passé sans s'arrêter devant le Sénat et les maréchaux, l'empereur marcha droit vers Maury en lui demandant d'un air courroucé : « Où sont vos grands-vicaires? » Soit hasard ou embarras, d'Astros était un peu à l'écart de ses collègues, de sorte que le cardinal dit d'abord : « Sire, voilà mon frère, voilà M. Jalabert, » et en dernier lieu seulement : « Voilà M. d'Astros I » — « Monsieur, » s'écria Napoléon, « vous êtes l'homme de mon empire qui m'êtes (sic) le plus suspect. Q faut être Français avant tout. Il faut soutenir les libertés de l'Église gallicane. Il y a autant de distance de la religion de Bossuet à celle de Grégoire VII, que du ciel à l'enfer. Du reste, j'ai Tépée au côté, prenez garde à vous (3) I » D'Astros ne répliqua rien, soit, comme il s'en est vanté plus tard, que l'algarade impériale lui parût t pitoyable » , soit parce que de telles scènes, faites

(1) 31 décembre 1810 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 731.

(2) Cette explication est nouvelle, je le confesse : mais en y réfléchissant, elle m'a paru seule rendre compte de la première attitude de Napoléon et de Savary à l'égard de d'Astros, attitude qui autrement présente quelque chose d'illogique.

(3) Mémoire de d'Astros : Gaussettb, Vi ^- du cardinal éCAstros

p. ZXXVII.

par un tel homme devant une telle assistance, pétrifiaient les malheureux qui en étaient l'objet.

Au sortir des Tuileries, Maury avertit l'abbé que le ministre de la police avait quelques questions à lui poser : sans se borner à s'acquitter d'une aussi singulière comr mission, il poussa l'inconvenance jusqu'à offrir au grandvicaire de le conduire dans son carrosse (juai Malaquais. Cette étrange invitation était difficile à décliner; c'est donc sous l'escorte du cardinal que d'Astros, en rochet et en camail, fut introduit dans le cabinet de Savary. Celui-ci lui fit subir un interrogatoire serré sur ses correspondances avec Savone et lui suggéra, « pour en finir >, de donner sa démission; sur son refus obstiné, il lui déclara qu'il le retenait prisonnier, en lui répétant : « Vous voudriez être martyr; vous ne le serez pas (1). »

Dans la soirée, une perquisition opérée au domicile de d'Astros, sous la direction du conseiller d'État Real (2), fit découvrir dans un meuble ou sous la coiffe d'un chapeau, à défaut du bref du 18 décembre, qui n'était réellement pas parvenu à l'abbé, celui du 5 novembre à Maury, celui dont le gouvernement soupçonnait l'existence sans en connaître le texte précis. La démission passa dès lors au second plan, et ce qu'on tâcha d'arracher à d'Astros, soit par des menaces, soit à l'aide de ruses grossières, c'est l'indication des personnes à qui il avait communiqué le document pontifical. Au bout de quelques heures, dupé ou démoralisé, il eut la faiblesse de livrer trois noms, à commencer par celui de son cousin. Tout joyeux de ce suc-

(1) Mémoires de d'Astros : Gaussbttb, Vie du cardinal d'Astrot, p. XXXVIII. — Cf. RoviGo, Mémoires, t. V, p. 89-95.

(S) Dans le livre, si instructif à bien des égards, que Real a inspiré, sinon dicté, l'arrestation de d'Astros est racontée d'une manière absolument fantaisiste, sans qu'on puisse discerner si c'est lÀ une erreur voulue ou une défaillance de mémoire. (Musnibr- Dbsclozbaux, Inditerétio'M, t. I, p. 290-298.)

ces, très aise aussi de prendre en faute un des conseillers d'État qui ne lui ménageaient ni les épigrammes ni les petites avanies (1), Savary griffonna incontinent un véritable bulletin de victoire à l'adresse de l'empereur : « Je viens moi-même de pousser de questions M. d'Astros, et il m'a avoué en présence de M. Real et du sieur Pasques (2) qu'il avait montré la lettre du pape à M. Portails, à l'abbé Guilard (sic) qui travaille chez lui, et à l'abbé de la Calprade, chanoine de Notre-Dame. Je fais arrêter ce dernier. — M. Portails m'a dit à moi-môme hier au château des Tuileries, en nous promenant seuls dans le salon des Maréchaux avant le cercle, qu'il n'avait jamais eu connaissance de cette lettre (3) ; je remarquais bien un peu d'indécision en lui, mais je respectai le caractère dont il était revêtu (4). »

Cette découverte et surtout cet aveu changeaient la situation. D'Astros devenait pour Napoléon le chef ou l'agent principal d'une sorte de conspiration, sur laquelle un haut fonctionnaire avait délibérément fermé les yeux, s'il n'y avait pas participé. Séance tenante, un décret fut dicté et signé, qui par une ironique contradiction reconnaissait à l'abbé son caractère canonique, mais pour l'en dépouiller : « Le sieur d'Astros, vicaire général capitulaire de l'archevêché de Paris, prévenu d'avoir trans-

(4) Tout ce qui se rattachait au inonde parlementaire d'autrefois avait désiré la nomination de Sémonville au ministère de la police, et tenait plus ou moins rigueur au duc de Rovigo de lui avoir été préféré.

(2) Ce personnage était un employé subalterne du ministère, dont la force herculéenne était parfois mise à contribution pour hâter les aveux des gens suspects. (Norvins, Mémorial, t. III, p. 324).

(3) Portails disait peut-être vrai, en jouant quelque peu sur les mots : car là lettre dont lui parlait alors Savary, c'était la seconde, que d'Astros même ne connaissait pas.

(4) 2 janvier 1811 (autographe) : AF* IV, 1048.

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