‹ Paris sous NapoléonChapitre 37 sur 53 · IV · texte numérisé non relu

IV

De même que d'Astros avait eu la faiblesse de nommer trois personnes, Mgor di Gregorio, pressé de questions, se laissa aller à livrer le nom (1) d'un abbé Perreau, attaché au clergé des Missions étrangères et ancien précepteur du fils du prince de Chalais; c'était lui qui était allé chercher à Lyon, entre autres documents^ le bref adressé à Maury, et qui l'avait apporté ou fait passer à Paris. Il fut arrêté dans les premiers jours de janvier; ses volumineux papiers (2), à côté de notes et dissertations théologiques sur des sujets brûlants, comme la validité du second mariage de l'empereur, contenaient des correspondances de direction, de charité ou de simple amitié, surtout avec des prêtres et des vieilles dames. Suspectes dès lors de conspirer contre le salut de l'Empire, les correspondantes de l'abbé Perreau furent en butte à des mesures d'inquisition ou de rigueur, dont il suffira de citer quelques exemples.

L'abbé était notamment l'ami et avait été l'hôte, dans les environs de Roanne, de Mme de Raffin, cousine de Ghampagny, duc de Cadore et ministre des relations extérieures. Les bureaux de Savary ignoraient-ils cette parenté quand ils prescrivirent de rechercher la dame, t comme ayant connaissance des manœuvres séditieuses des prêtres arrêtés » ? Mme de Raffm avait l'année précédente marié sa fille à un parent éloigné, Raymond de Montaignac; au château de Saint- Vincent-de-Boisset, ses gens expliquèrent qu'elle était allée à Paris pour attendre la naissance d'un petit-fils (lequel devait être l'amiral marquis de Montaignac, ministre de la marine et sénateur sous la troisième République); ils ajoutèrent qu'elle était descendue chez sa fille ou au

(4) Savary à Napoléon, 4 janvier 1811 : AP. )V, 4048, (2) F. 7, 6534 et 6535.

DETENTIONS ET EXILS 2M

ministère des relations extérieures (1). La police eut la discrétion de ne pas aller arrêter Mme de Raffin chez le duc de Gadore; mais elle n'eut pas la délicatesse de lui remettre ses papiers, saisis en Forez et envoyés à Paris; il ne s'y trouvait pourtant que de très innocentes et très intimes lettres de famille, relatives aux fiançailles de sa fille, à l'installation de la jeune femme à Paris, à ses premières espérances de maternité (2).

Mme de Quinsonas, née de Chaponay, destinataire d'une lettre saisie chez l'abbé Perreau, n'était parente d'aucun ministre : aussi fut-elle, le 4 janvier, arrêtée dans son logis du boulevard Montmartre et conduite à Pasquier, que le ministre chargea d'éclaircir l'imputation qui pesait sur elle. En raison de sa condition sociale et de son âge (3), Pasquier lui fit donner une chambre à la préfecture : mais il ne se crut pas dispensé de l'interroger lui-même à deux reprises. Soit que Mme de Quinsonas eût une médiocre vocation pour le martyre, soit qu'en réalité elle partageât les tendances voltairiennes si répandues dans sa génération^ à la demande relative à ses rapports avec d'Astros, elle répliqua : « Je n'ai de relations avec aucun prêtre et je ne me mêle d'aucune affaire ecclésiastique ni politique. Vous avez pu même remarquer, en parcourant la correspondance de mes enfants^ que nous ne sommes pas dévots et que nous ne les (bIc) aimons pas (4). » Elle fut remise en liberté.

(2) Cette liasse de lettres, que Mme de Raffin n'osa sans doute point réclamer en 1814, est toujours dans un carton des Archives nationales; c'est là que j'ai pris le récit du mariage ChampagnyduMartroy {Parit sont Napoléon, t. III, p. 234-235); il s'y trouve bien d'autres détails intéressants sur l'installation matérielle et la vie sociale à cette époque.

(3) Soixante-cinq ans.

(4) 6 janvier : F. 7, 6535.

On se montra beaucoup plus rigoureux pour Mme de: Paravicini, née de la Verde de Vallon, veuve d'un officier suisse^ chez qui Perreau avait fait un assez long séjour à Fontainebleau. En l'arrêtant le 13 janvier, dans son appartement de la rue de Sèvres, à Peiris, on saisit une correspondance volontairement mystérieuse. Au fonctionnaire du ministère qui l'interrogea (1), elle affirma que ces lettres n'avaient trait qu'à des œuvres de charité. Sans disconvenir de ses relations d'intimité avec l'abbé Perreau, elle répondit vivement, quand on lui demanda si ce dernier l'avait entretenue des questions religieuses récemment débattues : « Non, monsieur, il a toujours été d'avis que les femmes ne devaient pas se mêler des discussions religieuses, et devaient se borner à remplir leurs devoirs de chrétiennes (2). » Malgré ses cinquante-six ans et les infirmités qui la rendaient presque impotente, malgré sa parenté avec Gaulaincourt, la police jugea indispensable de maintenir Mme de Paravicini en état de détention ; certains passages des fameuses lettres demeuraient bien obscurs^ et l'on soupçonnait d'ailleurs qu'elle s'occupait de venir en aide aux cardinaux noirs. Elle fut internée à la maison des Dames du Refuge^ pendant que, par surcroît de précautions, sa servante était écrouée aux Madelonnettes.

Les papiers du P. Fontana ne compromirent guère, et encore dans une faible mesure, que Mme de Montjoie, supérieure des Visitandines de la rue des Postes : le piquant était qu'au nombre des jeunes pensionnaires de sa maison figurait Mlle de Lavallette, dont le père, directeur général des postes, faisait intercepter les cor-

(1) Le nom ni la signature de ce personnage ne figurent sur le procès-verbal.

14 janvier ; F. 7» «535.

respondances de Fontana sur la réquisition de Savary. Mandée au ministère, et interrogée par Desmarest, elle s'expliqua avec tant de naturel et de présence d'esprit, qu'on ne crut point devoir insister (4).

Le cas de la Mère de Soyecourt parut autrement grave. En se vantant plus tard d'avoir donné à « cette respectable dame de Soyecourt » une chambre voisine du logis du préfet, et de l'avoir autorisée, malgré les appréhensions et les avertissements de Desmarest, à se promener dans le jardin sous la surveillance d'un inspecteur (2), Pasquier n'a assurément rien avancé que de fort exact, mais il est loin d'avoir tout dit sur cette curieuse et caractéristique affaire (3).

La police savait à coup sûr, puisque les journaux euxmêmes en faisaient mention (4), que Mme de Soyecourt, propriétaire de l'église et de l'ancien couvent des Carmei^, menait avec ses compagnes une vraie vie conventuelle. Elle ne pouvait ignorer que l'année précédente, après le mariage de Napoléon, di Pietro, brusquement congédié par son hôte pris de terreur (5), avait trouvé asile dans une dépendance du couvent jusqu'au définitif exil des cardinaux noirs. L'ancienne carmélite ne fut pourtant point soupçonnée tout d'abord, et quand on trouva dans les papiers du prélat di Grégorio le nom,

(1) 10 janvier : F. 7, 6534.

(2) Pasquier, Mémoires, t. I, p. 448-449.

(3) Les pièces dont l'origine ne sera pas spécifiée sont empruntées au dossier de police de Mme de Soyecourt (F. 7, 6536).

(4) Journal de V Empire, 11 octobre 1810.

(5) Ceci est encore im trait de mœurs qui a son prix : « Son Eminence avait d'abord choisi pour demeure im des collèges de la capitale. Napoléon témoigna un jour tant de mauvais vouloir au prélat, que le principal effrayé avoua dès le lendemain au cardinal qu'il craignait que sa présence ne compromit son établissement, et le pria de vouloir bien se retirer. » {Vie de la R. M. Thérèse-CamiUe de Soyecourt, p. 189.)

^ité comme celui d'une personne de confiance, de Madame Camilla, 70, rue de Vaugirard, nul ne semble l'avoir identifiée au ministère, d'où l'avis fut donné à la préfecture de police de s'assurer de cette dame.

« Monsieur le Duc, » écrivait le lendemain Pasquier visiblement troublé, « j'ai donné sur-le-champ des ordres en exécution de ceux que vous m'avez transmis hier soir sur une dame Camilla. Mais on n'a trouvé à l'adresse indiquée qu'une dame Camille de Soyecourt. Mes agents, ne sachant pas s'il y a identité entre cette dame et celle recherchée, m'en ont référé; mais ils ont pris la précaution de rester dans la maison^ ainsi rien ne périclite. ..(!).» Séance tenante^ Desmarest répliqua de la part de Savary par l'ordre d'arrêter Mme de Soyecourt, de la faire interroger de suite et de « savoir ses relations » »

Le jour même, à peine Mme de Soyecourt amenée rue de Jérusalem, Pasquier l'interrogea enpersonney par scrupule de zèle ou d'humanité. Mais dès les premières passes, il dut s'apercevoir qu'il avait affaire à forte partie. A tous égards, Mme de Soyecourt était de ces gens qu'il ne faut point juger sur l'apparence. Jadis, à sa prise d'habit, l'assistance, au premier rang de laquelle brillaient le jeune duc de Chartres et Mademoiselle d'Orléans, avait eu l'impression unanime, en la voyant si frêle^ qu'elle ne résisterait pas six mois au régime du Gfirmel; soixante ans plus tard, en évoquant le souvenir de cette cérémonie, le vieux roi des Français fut stupéfait d'apprendre qu'avec sa sœur Madame Adélaïde, il ne survivait d'autre témoin de la vêture de 1784 que l'héroïne elle-même, toujours valétudinaire et toujours carmélite (2). Après la Terreur, quand un bref de Pie VI

(1) A Savary, 9 janvier (autographe de Pasquier).

(2) Lenotre, Vieille» maisons, Vieitx papiers, t. II,' p. 344-34&.

l'eût relevée du vœu de pauvreté et autorisée à revendiquer la succession de son père guillotiné, les clercs des hommes de loi souriaient en voyant entrer cette femme de chétive mine et de mise plus que modeste; mais lorsqu'elle avait tiré ses papiers de son cabas et qu'elle commençait à s'expliquer, les meilleurs procéduriers reconnaissaient qu'il fallait compter avec elle. Pasquier, qui s'apprêtait sans doute à la rassurer, éprouva une surprise du môme genre. « Dieu, » ont pu écrire sans trop d'exagération ses filles spirituelles, t daigna toujours l'assister dans ses réponses (1). » En style moins hagiographique, disons qu'elle fut étonnante de présence d'esprit, de finesse, de sincérité et de réserve à la fois, et que le plus embarrassé des deux interlocuteurs fut sans conteste l'ancien membre du Parlement, le conseiller d'État préfet de police. Comme il lui demandait tout d'abord des détails sur sa communauté, elle reprit, en îFemmé rompue aux arguties de la langue juridique : t La maison à la tête de laquelle je suis ne peut pas s'appeler une communauté, attendu qu'elle n'est pas autorisée par le gouvernement. . . » Elle fit d'ailleurs, de la meilleure grâce du monde, le tableau de la vie quasi-monastique qu'elle menait avec ses compagnes; elle convint sans difficulté qu'elle avait hospitalisé di Pietro, et qu'elle connaissait personnellement tous les cardinaux noirs. Mais à la question de savoir si elle s'était occupée de la quête organisée en leur faveur : « Je peux affirmer, » répliqua-t-elle fièrement, « que je n'y ai point contribué; si je l'avais fait, j'aurais cru faire une belle œuvre et je ne craindrais pas de m'en glorifier. »

L'interrogatoire s'orienta ensuite vers le point vrai-

(1) Vie de la R. M. Thérèse-Camille de Soyecourt, p. 192,

ment intéressant; il y eut au passage un petit débat théologique :

— Pourquoi, en parlant du cardinal Maury, ne Tavezvous pas appelé archevêque de Paris?

— Parce qu'il n'a pas ses bulles.

— Vous croyez donc que les bulles sont nécessaires?

— Oui, monsieur^ je l'ai cru jusqu'à présent. Il m'a dit lui-même qu'il ne monterait pas sur le siège de Paris avant qu'il eût obtenu ses bulles.

De là à la réponse que Pie VII avait adressée à Maury, et qui faisait le fond de toute l'affaire, la transition était aisée; maisPasquier eut la malencontreuse idée de poser une xjuestion accessoire, qui lui valut une riposte prestement narquoise :

— Croyez- vous que M. l'archevêque (Maury) ait eu lieu de se féliciter de cette réponse (le bref du pape)^

— Vous me demandez une chose que je ne sais pas; s'il était venu me voir, il n'aurait pas manqué de me le dire exactement.

Elle avoua sans détour qu'elle avait eu connaissance du bref adressé à Maury, mais quand il s'agit de livrer des noms, cette petite moniale, sujette à de graves palpitations de cœur, montra plus de vaillance que d'Astros et di Gregorio. Voici la conclusion de l'interrogatoire :

— Dites-nous qui vous a fait voir cette réponse, et si cette réponse était imprimée.

— Je ne peux ni ne dois vous nommer la personne qui me l'a montrée; cette réponse était manuscrite.

— Vous devez la vérité : nous vous invitons en conséquence à ne pas refuser de répondre à la question précédente.

— Je ne veux rien dire contre ma conscience : je ne

peux pas vous nommer la personne qui m'a montre la réponse du pape.

— Persistez- vous dans votre refus?

— Oui, monsieur.

n était déjà tard. Mécontent de n'avoir pas mieux réussi, mais rendant hommage à part soi à tant de vigueur d'esprit et de noblesse de caractère, Pasquier en référa le lendemain matin (10 janvier) à Savary : «... J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence copie de son interrogatoire, et de La prier de vouloir bien me faire connaître ses intentions à l'égard de cette dame, que je crois en attendant devoir retenir à ma préfecture. » 11 lui accorda le régime de faveur dont il a été question, et lui permit môme tout d'abord de recevoir des visites; mais les équipages du faubourg Saint-Germain se succédèrent si nombreux rue de Jérusalem, que le ministre y vit une manifestation frondeuse, et donna l'ordre de mettre la détenue au secret (1).

Courageuse quand il le fallait, Mme de Soyecourt ne mettait pas son point d'honneur à bouder les autorités. Élevée d'autre part dans la société aristocratique de la fin de l'ancien régime^ le style « sensible » n'avait pas de secrets pour elle. Au bout de huit jours, elle écrivit à Savary: «... J'ai la confiance qu'en me rappelant à votre souvenir vous satisferez votre cœur en vous hâtant de me rendre justice. » (19 janvier). En guise de réponse, une note du ministère invita Pasquier (29 janvier) à procéder à un nouvel interrogatoire, qui porterait principalement sur les rapports de la détenue avec

(1) Le biographe anonyme de Mme de Soyecourt me parait avoir vu les choses trop en noir, quand il a attribué cette autorisation provisoire à un calcul machiavélique, destiné à révéler le nom des personnes en relations avec la carmélite. {Vie de la R. M. Thérèse-Camille de Soyecourt, p. 191.)

le cardinal di Pietro : « M. le conseiller d'État (c'est de Pasquier qu'il s'agit) est invité à faire connaître les résultats de cet interrogatoire, et à tenir au secret Mme de Soyecourt, si elle refuse de donner sur tous ces points des explications satisfaisantes. >

Du second interrogatoire, il n'est point demeuré trace. Seule, une note de police, anonyme et sans date, peut nous faire deviner l'impression qui s'en dégagea : € La dame Soyecourt a eu connaissance de la lettre du pape à M. le cardinal Maury et des discussions qui ont agité le chapitre de Paris; mais rien ne prouve qu'elle ait pris une part active à ces intrigues. Cependant on doit observer que son église était celle que paraissaient choisir les prélats italiens et les prêtres qui n'étaient attachés à aucune des églises de Paris, et qu'elle-même ne paraît pas approuver les principes de TÉglise gallicane (1), > La détention à la préfecture de police fut maintenue.

Mme de Soyecourt, qui était femme d'expérience, savait qu'il fallait beaucoup solliciter pour obtenir quelque chose de la police impériale. Le 16 février, Pasquier, en attestant le mauvais état de sa santé, transmettait au ministère une nouvelle supplique : elle y rendait hommage aux bons procédés du préfet^ « un magistrat qui depuis sa nomination n'a pas fait verser une larme à l'innocence », et elle allait jusqu'à offrir, si on mettait cette condition à sa mise en liberté, de ne plus entretenir de rapports avec aucun prêtre étranger à la paroisse. Mais elle ajoutait, en connaissance de cause, que même sous la Terreur les demandes appuyées d'un certificat de médecin n'étaient pas rejetées, et ce rapprochement eut le don d'échauffer la bile de Savary, qui griffonna en marge de la lettre de Pasquier : « A M. Des-

marest. On peut mettre Mme de Saucourt (sic) mieux, mais on ne doit point souflfrire (sic) de mauvais propos, et sa citation me déplaît fort. » Le 21 février, il fut officiellement répondu à Pasquiep : «... Je vous autorise à la faire placer dans une maison où elle puisse recevoir les secours que sa santé paraît exiger, mais il conviendra de prendre les mesures convenables pOur qu'elle y soit surveillée avec soin; vous devrez au surplus prévenir cette dame qu'elle doit dans ses réclamations s'abstenir de citations et de comparaisons déplacées et inconvenantes. » Le 28 février, le préfet de police annonçait que sa pensionnaire avait été transférée « à la Maison du Refuge », dont la supérieure avait reçu Tordre de ne la laisser sortir « sous aucun prétexte » .

Dans l'affaire Soyecourt, Pasquier s'était en somme acquitté d'une mission délicate en homme de cœur, sinon en magistrat instructeur ou en dignitaire de police très perspicace. Jaloux de le compromettre davantage, et de tirer vengeance de ses dédains de vieux parlementaire, Savary médita de lui faire jouer ailleurs un rôle tout à fait odieux.

A propos d'un prêtre suspect d'avoir colporté les documents pontificaux, et qui était assidu chez la bellemère du premier président Séguier, Napoléon prescrivit de faire exercer une surveillance très discrète sur le salon même de Mme Séguier : « . . . Mme Séguier a lu le bref du pape. Il faut mettre beaucoup de circonspection dans cette surveillance, et ne vous servir de la note que je vous donne que pour avoir un œil dans cette maison. Cette affaire est de quelque importance, parce que la police doit faire là des découvertes qui pourront l'intéresser (1). »

(1) 15 janvier 1811 : Lettres inédites, éd. Leceetre, 751«

800 MAURY ET DASTROS

Il n'était point question du préfet de police dans cette invitation, déjà passablement scabreuse; ce fut Savary qui trouva plaisant de faire espionner le salon d'un SéguierparunJPasquier; démarquant la missive impériale, il signa cette lettre révoltante, rédigée par Desmarest, qui inscrivit en tête de la minute : Très confidentielle; pour votis seul : « Monsieur le Baron, Mme Séguier, femme du premier président de la cour impériale, est très dévote; on agite chez elle beaucoup de questions relatives aux affaires du clergé. En introduisant quelqu'un dans cette société, il y entendra beaucoup de propos qui mettront sur la voie de beaucoup de choses utiles à savoir. Je vous invite, Monsieur le Baron, à suivre ces indications avec toute l'attention et la circonspection qu'exige leur importance, et à me rendre compte confidentiellement des résultats. Vous ferez aussi surveiller la maison de la mère de Mme Séguier (1). »

Pasquier fit sans doute comprendre de vive voix à Savary, ou plutôt à Napoléon, qu'on lui demandait un acte incompatible avec sa dignité personnelle et ses traditions de famille. Toujours est-il que la lettre du ministre demeura sans réponse écrite, et qu'il ne paraît pas avoir été donné suite au projet de surveillance rue Pavée-Saint- André-des- Arts (2).

11 fut rapidement manifeste que le complot était impossible à établir. Les pratiques administratives du temps permettaient bien d'infliger une détention arbitraire et indéfinie à d'Astros, à Perreau et à quelques prélats italiens, considérés comme des criminels d'État;

(1) A Pasquier, 17 janvier 1811 (minute en partie de la main de Desmarest) : F. 7, 6536.

(2) Cette rue, où était l'hôtel du premier président, s'appelle maintensitQt en son honneur rue Séguier.

mais il devenait odieux de prolonger Tincarcération de prêtres et de femmes dont tout le tort était d'avoir connu le bref de Pie VII ou parlé peu respectueusement de Maury.

Ce fut ce dernier, dont les rancunes étaient persistantes, qui fit retarder les mesures de clémence, ou plu»tôt de justice. Plusieurs personnes recommandables intercédaient en faveur de l'abbé de la Galprade, chanoine honoraire de Paris, arrêté parce que d'Astros avait déclaré lui avoir montré le bref; ses papiers n'avaient fourni aucune charge contre lui. Avant de l'élargir, Savary jugea convenable de prendre l'avis du cardinal (1). Ce dernier, au lieu du geste de générosité qui était tout indiqué de sa part, répliqua par une note non signée, mais autographe, qui paraît avoir causé quelque scandale même au ministère de la police, puisque Desmarest inscrivit en tête cette recommandation : Classer, mais tenir très secrète.

« Le cardinal Maury s'empresse d'adresser à M. le duc de Rovigo la réponse confidentielle qu'il a bien voulu lui demander. Les bons témoignages qui lui ont été rendus du zèle et de la piété de M. l'abbé Lacalprade paraissent justes; mais il n'est pas aussi certain qu'il soit étranger aux affaires et aux discussions dont il s'agit. La confiance particulière de l'homme qui Ta compromis et qui était sans cesse dans sa maison (2) le rend plus que suspect d'avoir partagé pour le moins ses opinions. Cette maison du Cloître est un rendez-vous où tout le monde n'est pas admis, et qu'il importe de dissoudre. Une grâce entière après un pareil éclat afl*aiblirait trop tôt la salutaire impression que cet exemple de vigilance a faite sur

(1) 29 janvier 1811 : F. 7, 6534.

(2) D'Astros.

tout le clergé. Le parti le plus sage serait de renvoyer cet homme dans son département pour y rester en surveillance et en état d'épreuve pendant trois ou quatre mois... L'autre confident intime du même agent (1) devrait subir le même sort. Ces messieurs attendaient une explosion dont ils auraient été les témoins avec beaucoup d'indifférence, peut-être même de satisfaction. Le cardinal Maury soumet ces observations à la haute sagesse de Son Excellence. L'air de Paris ne convient mdlement aux ecclésiastiques qu'on soupçonne avec raison de n'être pas sincèrement dévoués à Tempereur (2). »

Cette réponse si peu pastorale dictait la décision de Savary : le rapport qu'il présenta, et où il ne manquait pas de faire état de Topinion du cardinal, concluait à maintenir la Calprade à Vincennes, et à l'éloigner de Paris quand sa captivité prendrait fin. On résolut en même temps d'ajourner la libération des autres prisonniers. Cependant V « éclat » que glorifiait Maury, tout en répandant la stupeur, avait excité l'intérêt et la curiosité : chacun brûlait de connaître ce bref pontifical, qui avait tant ému l'empereur et le cardinal. Quelqu'un se trouva d'assez hardi pour l'imprimer clandestinement, et les exemplaires ne tardèrent pas à en courir dans les milieux ecclésiastiques (3). C'était un motif de plus pour ne pas garder sous les verrous ceux qui étaient surtout coupables d'avoir lu des copies manuscrites.

(1) Sans doute l'abbé Guairard.

(2) 31 janvier 1811 : F. 7, 6534 (publié par Geoffroy de Grandmaison, Napoléon et les Cardinaux noir$, p. 187-129).

(3) « Informé qu'une bulle du pape (celle prohibée par Sa Majesté) a été imprimée à Paris et qu'elle circule parmi les membres du clergé, j'ordonne à MM. les inspecteurs d'employer tous leurs soins à la découvrir, ainsi que ses imprimeur, vendeurs et colporteurs. » (Ordre de service de Pommereul, successeur de Portalis à la direction générale de la librairie, 8 mars 1811 : BibU nat., mss., nouv. acquis, fr., 1362.)

La naissance du roi de Rome, qui était une occasion indiquée de « grâces », servit de prétexte pour abréger une situation injustifiable. Dès le 22 mars, Savary présentait un rapport sur huit détenus, parmi lesquels les abbés Guairard et de la Calprade, la Mère de Soyecourt, Mme de Paravicini, sa femme de chambre et la servante de d'Astros : « ... Les uns paraissent avoir ignoré les projets et les manœuvres de ces prêtres turbulents (1). — D'autres en ont eu probablement connaissance, mais rien n'établit qu'ils y aient pris une part active. La détention quïls ont subie semble avoir suffisamment expié leurs torts : elle sera sans doute pour eux une leçon salutaire, et je pense que Votre Majesté peut aujourd'hui sans inconvénient user d'indulgence à leur égard (2). »

La « clémence » impériale, qui s'exerça le 25 mars (3), manqua d'ampleur : les détenus furent mis non point en liberté pure et simple, mais, conformément à la recommandation de Maury, en surveillance, à une distance d'au moins quarante lieues de Paris. Tous n'eurent même pas le choix de leur résidence : si les abbés Guairard et de la Calprade (4) furent exilés dans leurs villes natales respectives, à Aix et à Sarlat, on fut moins tolérant pour Mme de Paravicini et pour la Mère de Soyecourt.

La première, dont les infirmités avaient été aggravées par la réclusion, n'en fut pas moins reléguée à Vienne, en Dauphiné (5); on ne lui permit de se fixer à Auxerre

(1) D'Astros, Perreau et les Italiens.

(3) Bulletin de police du 28 mars : AF. IV, 1514.

(4) Napoléon, qui croyait sans doute la Calprade chanoine titulaire, ajouta à la décision qui le concernait : « Lui faire donner sa démission de la place du chapitre. » (F. 7, 6534.)

(5) Salabercy, le député de la Restauration, qui a fortement dramatisé les réelles tribulations de Mme de Paravicini, prétend que son passeport pour Vienne portait la qualiiioation de femme

304 MAURY ET DASTROS

qu'en juillet 1812. Au printemps de 1813, Lacuée de Cessac, devenu ministre, sollicita pour elle l'autorisation de reprendre son logis de Fontainebleau, où elle avait toutes ses habitudes : < Quoique alliée de ma femme, » ajoutait le prudent haut fonctionnaire, c elle ne lui accorderait pas de l'intérêt près de vous, si elle n'était bien certaine que cette dame n'a jamais eu des intentions coupables... (1) ». Savary objecta à son collègue la formelle volonté de l'empereur (2), et Mme de Paravicini demeura à Auxerre.

Quant à la carmélite, elle avait d'abord exprimé le désir de se rendre à Dijon, et le préfet de police n'avait pas soupçonné qu'il pût y avoir d'inconvénient à lui délivrer un passeport pour cette ville. L'ordre vint du ministère de retirer le passeport. Pasquier repartit non sans humeur : « ... Comme il pourrait encore se faire qu'elle choisît une ville où il ne conviendrait pas de la laisser aller, j'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien fixer la ville (ou les villes) dans laquelle cette dame pourra être placée en surveillance sans inconvénient (3). » Savary désigna la petite ville de Guise, en Picardie, d'où Mme de Soyecourt osa bien, sous un déguisement, venir faire un séjour à son couvent de la rue de Vaugirard (4). Le 17 décembre 1812, prenant en considération son état de santé, qui devait réellement demeurer très précaire jusqu'à l'âge de gtiatre-vingt-douze ans, on l'autorisait à rentrer à Paris, sans l'affranchir de la surveillance de la police.

perdue (Souvenirs politiquei, t. I, p. 46); je n'ai trouvé aucune confirmation de cette monstruosité.

(1) A Savary, 4 mars 1813 : F. 7, 6535.

(2) 12 mars 1813 : Ibidem.

(3) 5 avril 1811 : F. 7, 6536.

(4) Vie de la R. M, Thérèse-Camille de Soyecourt, p. 204-206.

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