‹ Paris sous NapoléonChapitre 36 sur 53 · IV · texte numérisé non relu

IV

gressé les lois organiques du Concordat et entretenu des correspondances contraires à l'intérêt de l'État, est destitué. — Il sera arrêté; le scellé sera mis sur ses papiers et il sera informé contre lui (1). » Le soir même l'abbé couchait à Vincennes.

Napoléon attendit deux jours pour flétrir avec éclat ce qu'il considérait comme une forfaiture de la part de Portails. Une assemblée générale du Conseil d'État était indiquée pour le 4 janvier. Après avoir, d'un air distrait,, fait discuter une ou deux affaires, l'empereur affecta de démander à Cambacérès si Portalis était présent. « Celui-ci s'étant incliné affirmativement, il s'élança sur sa victime, comme un oiseau de proie, et la secoua, pour

ainsi dire, sans lui laisser ni le temps de répondre,

ni presque celui de respirer (2). » Il lui reprocha, avec toute la puissance d'invective dont il était capable, d'avoir toléré et favorisé une correspondance séditieuse avec une puissance étrangère, au mépris de ses devoirs de fonctionnaire, des traditions que lui avait léguées son père le ministre des cultes, des obligations que lui avait créées la générosité impériale. Une tentative d'explication, balbutiée par le pauvre Portalis, n'eut pour résultat que de provoquer de la part du maître une recrudescence de colère.

C'est peut-être ici la plus belle page de la vie d'Étienne-Denis Pasquier, pour lors préfet de police, et futur chancelier de France. Ce personnage, dont la longue et honorable carrière a pour trait dominant la réserve avisée, donna ce jour-là un rare exemple de courage civil. Profitant d'un moment où Napoléon repre-

(1) 2 janvier 1811 (non inséré au Bulletin des loit) : AF. IV, plaq. 3959.

(2) Victor DE BROGLife, Souvenirs, 1. 1, p. 123.

nait haleine, il osa prendre la parole et présenter la défense de Portalis, au risque de mettre en cause sa propre responsabilité. Il révéla la communication qu'il avait reçue et transmise à Savary, communication qui avait eu pour résultat de prévenir toute publication du bref, il conclut que les intentions de Portails avaient été irréprochables, et que si quelqu'un avait peut-être été négligent, c'était lui-même^ en ne prenant pas toutes les mesures désirables.

« Ce très court plaidoyer, qui changeait entièrement l'état de la question et qui parut exciter au plus haut degré l'intérêt du conseil, produisit sur la physionomie de l'empereur l'expression d'une vive impatience (1). » £n affectant de n'en tenir aucun compte, il reprit pour la troisième fois sa diatribe, et finit par dire : c Sortez, monsieur! sortez de mon conseil, et que je ne vous voie jamais devant mes yeux I * Portails éperdu prit en effet la fuite, avec tant de précipitation qu'il oublia sur sa petite table de conseiller d'État son portefeuille et son chapeau (2). Après un temps de silence et comme de muette consternation. Napoléon, d'un ton radouci, protesta que cet acte isolé de félonie ne changerait rien à ses sentiments d'affectueuse confiance pour un corps dont il connaissait l'unanime fidélité : « M. le préfet de police, > ajouta-t-il, « a cependant jugé à propos de défendre M. Portails; mais c'est son ami, et il faut avoir de l'indulgence pour le sentiment qui lui a fait entreprendre cette défense. »

Sans se laisser intimider, Pasquier ne se contenta point d'intervenir auprès de Maret pour faire remettre le soir même à l'empereur une lettre suppliante de Por-

XI) Pasquibr, Mémoires, t. I, p. 443-444.

(2) Victor DE Brogub, Souvenin, t. I, p. 124.

276 MAURT ET D'ASTROS

talis (1). Renouvelant sa tentative de l'après-midi, il écrivit de son côté à Napoléon; sa lettre, dont l'écriture plus encore que le style trahit une hâte un peu fiévreuse (2), eût mérité de figurer en appendice de ses M moires j car elle lui fait grand honneur (3). Il réitérait ses explications^ en rappelant que Portalis avait pris l'initiative d'un avis qui avait mis Savary sur la voie : c Hélas t il a cru parer à tout, pour le bien de votre service, en prévenant la police de l'existence de cette lettre, persuadé qu'une fois avertie elle l'empêcherait bien de paraître. Il croyait ainsi concilier son devoir avec le désir de ne pas perdre son cousin... > En termes significatifs, Pasquier justifiait son ami des pratiques religieuses qui l'avaient rendu suspect dans un milieu de voltairiens : « Il est dévot, mais sa dévotion est aussi éclairée que dévotion puisse l'être : cent fois, je l'ai entendu se servir de l'espèce de crédit qu'il avait conservé sur l'esprit des prêtres pour leur faire adopter des idées saines et telles que Votre Majesté désire que tout son clergé puisse en avoir... > La conclusion enfin paraîtra singulièrement courageuse à quiconque sait quelle était alors l'atmosphère morale, et combien sous ce régime étaient sévèrement châtiés les fonctionnaires pris en faute : « Sire, si j'ose tant insister près de vous en sollicitant cette grâce, c'est que je ne suis peut-être pas sans reproches à me faire. Si j'eusse eu l'esprit plus fin, plus défiant, quand il me donna ce premier avis j'aurais multiplié les questions auprès de lui. Le

(1) Cette lettre, touchante par le désarroi qu'elle rûvèle, est d'ailleurs sans grand intérêt (AF. IV, 1048).

(2) 4janvier 1811 (autographe) : Ibidem.

(3) Les Mémoire$ contiennent cette indication en note, émanant sans doute du chancelier lui-môme : « Cette lettre est aux Archives. » (T. I, p. 446). Il est fâcheux que cela n*ait point donné à son fils adoptif l'idée de la rechercher et de la publier.

malheureux m'aurait tout confié sans doute, et il ne se serait pas perdu... »

Quand Maret, très tard dans la soirée, parvint à faire lire cette lettre et celle de Portails (1), Savary était déjà sorti des Tuileries, emportant un ordre d'exil (2) dont il eut le mauvais goût de confier l'exécution à Pasquier luimême. Le lendemain, une lettre identique rendit compte de la disgrâce du conseiller d'État aux trois princes représentant l'empereur en Italie, Eugène, Borghèse et Élisa : c ... Je vous mande ceci afin que l'on soit bien convaincu de mon intention prononcée de faire cesser cette lutte scandaleuse de la prétraille contre mon autorité (3). » Dans la nuit, le pauvre Portails était parti pour cette ville d'Aix-en-Provence, où le procès de séparation de Mirabeau avait jadis édifié la réputation paternelle. L'effet d'intimidation produit. Napoléon, sans reconnaître son injustice, consentit à la réparer dans une certaine mesure : trois ans plus tard, quand Mole, devenu grand-juge, lui proposa d'appeler le disgracié à la première présidence de la cour impériale d'Angers, il signa le décret sans objection.

A la différence de ce qui s'était passé à Florence, où l'archevêque nommé, d'Osmond, s'était heurté à pareille

(1) Pasquier, Mémoires, t. I, p. 446.

(2) « J'ai aujourd'hui chassé de mon conseil le conseiller d'État Portalis, et lui ai donné ordre de quitter Paris dans la nuit. Faites-lui connaître que mon intention est que demain il soit parti. Il ne s'arrêtera qu'à quarante lieues de Paris, dans une ville quHl choisira, et de là il vous fera connaître son arrivée. » (A Savary, 4 janvier 1811 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 745).

(3) 5 janvier : Correspondance, 17269.

ils MAURY ET D'ASTRÔS

inhibition de la part du pape, les chanoines de Notre- Dame n'avaient pas eu officiellement connaissance du bref pontifical et n'avaient nullement manisfesté la velléité de s'y conformer : c'est même le motif que Napoléon donna pour se dispenser de déférer ce bref au Conseil d'État (1). Mais il était bien difficile de ne pas faire ratifier la destitution d'Astros par le chapitre, de qui il tenait ses pouvoirs : l'idée vint dès lors à l'empereur, ou lui fut suggérée,, de provoquer à cette occasion, de la part du chapitre, une démonstration de fidélité et de docilité, qui pût être donnée en modèle au personnel ecclésiastique et effacer dans l'opinion publique le mauvais effet de ce qu'on persistait à appeler la trahison de d'Astros.

C'est le 2 janvier qu'avait été signé le décret de destitution de ce dernier. Le lendemain matin, à neuf heures, le chapitre, extraordinairement convoqué, entendait lecture d'une lettre urgente et un peu énigmatique du ministre des cultes : « ... J'ai besoin de conférer avec une députation de deux ou trois membres de votre chapitre. » On délégua l'ancien oratorien Roman, la Myre- Mory (futur évoque du Mans sous la Restauration ) et le secrétaire, Coriolis (2).

£n rendant à Napoléon compte de l'entretien, Bigot de Préameneu, l'homme le plus courtois de l'Empire, indiquait, par un prévenant euphémisme, ce qui avait été « convenu > avec les trois chanoines (3). Sous des

(1) A Bigot de Préameneu, 8 janvier 1811 : Correspondance, 17273. JauSret n'en a pas moins raison quand il attribue cette ése rve au désir de « ne pas augmenter, dans la capitale de l'Empire, le nombre des opposants. » (Mémoires hiitoriqueSt t. II, p. 395, note.)

(2) Pour tout ce qui est relatif aux délibérations du chapitre, je m'en rapporte à un document inédit dont la valeur est incompar&ble et l'authenticité hors de doute.

<d) 4 janvier 1811 : AF. IV, 1048.

formes affables, il ne leur déguisa point sans doute le caractère impératif de la communication dont il était chargé; quand le chapitre reprit sa séance à trois heures de l'après-midi, ce fut pour adopter un arrêté dont les deux premiers articles révoquaient les pouvoirs de d'Astros, et dont le troisième était ainsi conçu : « 11 sera rédigé une adresse à S. M. I. et R. pour lui exprimer les sentiments et les principes du chapitre. >

De discussion, il n'y en avait guère de possible et il n^y en eut probablement pas; mais soit pour sauvegarder la dignité de ses confrères, soit pour indiquer à mots couverts Tangoisse qui les oppressait, Coriolis crut devoir mentionner que la décison fut prise « après mûre délibération. » Parmi ces vétérans du sacerdoce, plusieurs avaient fait preuve de courage pendant la crise révolutionnaire, et tous s'étaient gardés des défaillances vraiment scandaleuses ; mais ni leur éducation théologique, ni leur passé ne les préparait à résister au maître dont ils portaient le dais lors de ses visites à Notre- Dame ; cassés par l'âge et par la tempête, fermés aux vastes ambitions et défiants des lourdes responsabilités, le canonicat ne leur était guère apparu que comme l'honorable abri de leur vieillesse. Sans parler de ce qu'il y avait d'odieux à répudier un confrère malheureux, ces prêtres timides, confinés par habitude et par goût dans la pénombre de la basilique ogivale, durent s'effarer à la pensée d'une manifestation publique, que le gouvernement ne manquerait pas de rendre bruyante et presque tapageuse. Si attachés enfin qu'il fussent aux doctrines gallicanes, ils déploraient le conflit soulevé entre les deux puissances, et se souciaient fort peu d'y intervenir. Ils échangèrent sûrement des doléances : mais le terrifiant exemple de d'Astros et du chanoine honoraire la Calprade était présent à tous les esprits: se bornant à

de stériles gémissements, les membres du chapitre n'osèrent point se dérober à ce qu'on attendait d'eux.

Dès le lendemain (4 janvier), Maury, en qui, à défaut de preuves matérielles, bien des indices dénoncent le principal instigateur de cette affaire, Maury entra en scène en convoquant le chapitre; il signifia que d'après un ordre du ministre des cultes, il devait, lui Maury, e*xpédier de nouvelles lettres de grands-vicaires, pour éviter les conflits des précédentes semaines : les chanoines s'inclinèrent (1). Le cardinal eut d'ailleurs Pesprit de laisser provisoirement vacante la place de d'As-' tros (2), et de désigner comme ses grands- vicaires deux des vicaires capitulaires, son frère et Jalabert.

Le 5 (3), Maury reparut, pour donner lecture du projet d'adresse qu'il s'était réservé le soin de rédiger. Au lieu des vagues assurances de docilité à l'éventualité desquelles les chanoines s'étaient résignés, ils se trouvaient en présence d'une véritable profession de foi gallicane concernant les quatres articles de 1682 et l'administration capitulaire des évoques nommés, profession de foi étayée sur la prétendue pragmatique sanction de saint Louis, dont l'inauthenticité n'était pas évidente alors, et sur l'autorité de Bossuet, « suffragant de cette métro-

(1) Documents inédits,

(2) D*Astros faisait erreur en écrivant plus tard au pape qu'il avait été impaédiatement remplacé par la Myre-Mory (23 novembre 4814 : Gaussktte, Vie du cardinal d*Astros, p. lx-lxi) ; cette nomination n'eut lieu qu'en mars 1812.

(3) Sur cette délibération du 5 janvier 181 i, les chanoines éprouvèrent le besoin, après la chute de Napoléon, d'envoyer à Pie VII des explications et des excuses; leur lettre collective, datée du 26 avril 1814, fut rédigée par l'un d'entre eux, Tinthoin, dont le talent de latiniste ne parvint pas à complètement déguiser ce que leur attitude avait de piteux. Par rancune ou par désir de se disculper, ils prodiguèrent alors contre Maury disgracié des accusations qui ne manquent point de vraisemblance, mais qui sont malaisées à contrôler.

pôle >, profession de foi enfin que les membres du chapitre se déclaraient prêts à soutenir t jusqu'à la mort » . En réalité, si les chanoines avaient du penchant pour les doctrines gallicanes, ils ne brûlaient guère du désir d'en devenir les martyrs; si les principes développés dans l'adresse cadraient en somme avec leurs opinions théologiques, U leur paraissait au moins inutile de les énoncer dans une forme aussi cassante, de faire la leçon au pape prisonnier, qu'on visait évidemment sans prononcer son nom. Ils essayèrent d'obtenir un délai, en faisant yaloir que rafifaire demandait réflexion. Non content de défendre son œuvre avec Tamour-propre d'un auteur, le cardinal objecta que l'empereur et le ministre en avaient eu communication, qu'ils en attendaient le vote immédiat et intégral (1); peut-être ajouta-t-il que c'était le seul moyen de fléchir le courroux impérial et de sauver la vie à d'Astros, menacé d'être traduit devant une commission militaire sous l'inculpation de haute trahison. Il concéda un certain nombre de suppressions ou d'atténuations, la plupart de pure forme (2). L'adhésion finit par être non certes enthousiaste, mais unanime, grâce au départ d'Émery, qui, convoqué à la séance comme membre du conseil archiépiscopal, soutint avec chaleur contre Maury que Bossuet n'avait jamais pris

(1) « ...Stricte videlicet imperata nobis fuerat die quinta januarii haec epistola, opus ipsius Ëminentissimi cardinalis, qui postquam prius Napoleonem et cultuum ministrum adierat, eam deinde nostro subjecit examini, simulque ob urgentes (inquiebat) circumstancias ad illaiu quamprimum subscribendam strenue nos adhortabatur. » (Lettre du. chapitre à Pie Vil, 26 avril 1814 : Document» inédits.)

(2) Le procès-verbal les appelle « quelques amendements », et la lettre de 1814 à Pie VII « nonnullas gravissimi momenti emendationes »; Poujoulat, qui a eu communication des papiers de Maury, donne l'exacte, énumération de ces modifications. (Le cardinal Mauty, p. 325-326.)

l'initiative de faire confier l'administration aux évèques nommés, et se retira plutât que de céder (i).

Les chanoines n'avaient point épuisé le calice d'amertume. Napoléon, mis vers la fin de la soirée en possession du texte de l'adresse, se déclara satisfait, tout en remaniant la phrase du début de façon à rendre moins vive l'expression de l'intérêt que le chapitre déclarait avoir jusque-là porté à d'Astros (2). Mais le lendemain matin, qui était un dimanche, il décida d'entendre solennellement la lecture de l'adresse après sa messe (3). Convoqués à la hâte, les chanoines défilèrent sous les regards curieusement railleurs des courtisans. L'empereur les reçut dans son cabinet, devant Bigot de Préameneu et Fesch, dont la présence exigée avait pour but d'infliger un démenti à ceux qui avec le pape opposaient son attitude à celle du nouvel archevêque nommé. Maury fit les présentations^ après quoi Jalabert donna lecture de l'adresse (4). L'empereur prit ensuite et garda longuement la parole^ remémorant les origines du eonflit avec

(1) Le biograplie d'Emery dit qu'il refusa de « signer » l'adresse {Vie de M. Émery, t. II, p. 292) : or, l'adresse ne fut signée que du secrétaire, le chanoine de Coriolis ; on eut peur sans doute d'aggraver les scrupules en demandant des signatures individuelles.

(2) L'auteiu* avait pourtant eu soin d'ajouter : « ... Mais en le plaignant du malheur qu'il a eu de perdre la confiance de son souverain, nous ne nous en sommes pas moins fait un devoir de révoquer aussitôt les pouvoirs spirituels dont nous l'avions investi... »

(3) Napoléon à Bigot de Préameneu, 6 janvier 1811 : d'Hausson- VILLE, VEglise romaine et le Premier Empire, t. IV, p. 373.

(4) C'est un point de fait controversé entre les historiens de savoir si les corrections délibérées en séance du ciiapitre figuraient sur le texte remis à Jalabert par Maury et lu devant l'empereur (PoujouLAT, le Cardinal Maury, p. 317 et note ; d'HaussonviLLE, op. cit., t. IV, p. 13-14 et note). Il parait bien en tout cas que ces corrections furent insérées dans le texte publié.

le Saint-Siège, soutenant que l'agression n'était point venue de son côté, faisant des rapprochements avec ce qui s'était passé sous Louis XIV, et invectivant à son ordinaire les pontifes du moyen âge : < Le pape me prend pour un des rois fainéants ou imbéciles que subjugua Grégoire VIL. . » Ilconclut^en subordonnant la mise en liberté de Pie VU à sa promesse solennelle de respecter les articles de 1682 (1).

Non seulement l'adresse reçut la plus large publicité, mais les évèques et les chapitres de tous les diocèses de l'Empire furent officieusement invités à donner leur adhésion motivée, et ces adhésions encombrèrent pendant plusieurs semaines les colonnes du Moniteur^ lui donnant l'apparence d'un recueil théologique. Par cette sorte de plébiscite ecclésiastique. Napoléon espérait annihiler dans le monde religieux l'effet des décisions du pape, que tous ces documents contredisaient et réfutaient sans jamais le nommer. Les adhésions les plus lentes à se produire^ celles aussi auxquelles le gouvernement attachait le plus de prix, étaient celles qui venaient des pays récemment annexés, étrangers aux théories gallicanes par toutes leurs traditions; pour les obtenir, l'empereur ne dédaignait point de prodiguer en personne les reproches et les menaces : < Il est honteux, > écrivait-il à Borghèse, « pour les chapitres et les archevêques de Turin et de Gênes et pour Tévêque et le chapitre d'Asti, que je n'entende pas parler de leur adhésion à l'adresse du chapitre de Paris. Faites-leur écrire dans ce sens (2). » De Liège, Lejeas, doublement intéressé comme évêque nommé et comme ancien vicaire général de Paris^ man-

(1) Un résumé quasi officiel de Tallocutioa impériale a été conservé dans les papiers de Bigot de Préameneu et publié par le feu comte d'Haussonville. (Op. cit., t. IV, p. 374-376).

(2) 10 février 1811 : Lettres imdites, éd. L cestre. 764.

284 MAtJRY ET D'ASTROS

dait au ministre des cultes : « L'adhésion a été signée seulement parjcinq, ce qui sur sept fait bien la majorité ; et c'est beaucoup que je sois parvenu jusque-là avec ces tètes ultramontaines, qui en général, me donnent bien des peines et des chagrins. > Le lendemain il avouait que pour arriver à ce pjètre résultat, il avait fallu faire délibérer les chanoines en présence du préfet (1)1

Le défilé des adhésions eux Moniteur eut ce résultat que la société parisienne, si mobile d'ordinaire dans ses préoccupations, parla et reparla longtemps de l'affaire d'Astros. Dès le début, .tout ce qui se piquait encore d'une ombre d'indépendance avait été sévère pour Maury : « Le public se déchaîne contre notre cardinal dans cette circonstance, » écrivait Émery le 6 janvier. Le charitable sulpicien ajoutait : « Je crois que le public a tort, mais ce tort était facile à prévoir (2) . A un siècle de distance, il nous est difficile de ne pas prendre parti contre Maury avec le « public » de 1811 ; en livrant son grand-vicaire au policier qui allait Técrouer, en imposant aux répugnances des chanoines une adresse qui était son œuvre et qui tendait à justifier sa mainmise sur l'administration, le cardinal avait fait plus que mettre contre lui les apparences; il avait gravement manqué à la dignité, au respect de soi-même, trouvé moyen de scandaliser une société qui était pourtant singulièrement blasée à cet égard. C'était un triste début d'épiscopat.

(1) 12 et 13 janvier 1811 : F. 19» 1172.

(2) A Bausset : Papiers Émery,

A Sainte-Hélène, après une lecture qui se rapportait incidemment à cette affaire^ Napoléon a dicté une note pour se justifier du grief de tyrannie arbitraire : « Le vicaire (sic) de Paris, d'Astros, était en correspondance avec le cardinal di Pietro; il avait reçu et colporté clandestinement des bulles inconnues et non reçues en France; ce qui était contre les principes de l'Église gallicane et caractérisé comme délit par le Code pénal (4). »

A supposer que l'imputation fût fondée, elle aurait dû faire l'objet d'une information judiciaire, comme l'avait prescrit le décret du 2 janvier 1811. Mais lorsque le grand-juge Régnier, prenant ce décret au sérieux, réclama des renseignements à son collègue de la police, le conseiller d'État Real se contenta d'écrire en marge de la lettre du trop crédule chef de la justice : « Il me semblait avoir entendu dire à Son Excellence que peutêtre l'affaire ne serait point portée devant les tribunaux (2). » Quelques mois plus tard, après la dissolution du concile, Savary ébaucha un rapport tendant à établir la complicité de l'abbé avec les trois évoques arrêtés (3) : aucune suite judiciaire ne fut donnée à cette nouvelle imputation.

D'Astros n'en demeura pas moins plus de trois années à Vincennes, soumis au dur régime des prisonniers

(1) Correspondance, t. XXX, p. 560-561.

(2) F. 7. 6532 (la lettre de Régnier est du 17 janvier 1811).

(3) Ibidem (sans date ni signature, mais entièrement de la main de Savary).

286 MAURT ET D'ASTROS

d'État (4). Pendant les dix ou onze premiers mois, il fut au secret absolu; ensuite, il ne put communiquer qu'avec ses compagnons de captivité. Un de ses frères, qui était médecin, sollicitait en 1813 la faveur d'une entrevue; pour apitoyer Real, il faisait valoir qu'il n'avait point embrassé son frère depuis dix ans, et il concluait : « La sensibilité de votre cœur vous fera juger de l'étendue de ma reconnaissance. » Le conseiller d'État apostilla ainsi cette berquinade : « On ne donne point de permission pour voir les prisonniers placés à Vincennes (2). »

Quand l'approche des alliés fit évacuer Vincennes, d'Astros, par une rencontre singulière, fut envoyé à Angers : aussi fut-ce le comte Portails, devenu premier président dans cette résidence, qui lui annonça que la chute de Napoléon lui rendait la liberté; les deux cousins étaient plus pressés sans doute d'échanger des nouvelles et des congratulations que des explications. Si d'ailleurs d'Astros était dans une situation délicate à l'égard de Portalis, il prit sa revanche avec le chapitre de Notre-Dame, qui mit à lui rendre sa place de vicaire capitulaire un empressement non exempt d'embarras. Aux Cent- Jours, pensant que Napoléon avait de plus urgentes préoccupations, il demeura tranquillement à Paris; mais une lettre relative aux négociations de Louis XVlll avec la cour de Rome ralluma la colère impériale, et dès le 31 mars 1815, un billet signala à Fouché « le nommé d'Astros... C'est un ultramontain enragé. Placez ce fanatique dans une petite ville, du côté de la Bourgogne. Signifiez-lui de ne se mêler d'aucune affaire ecclésiastique; qu'il se contente de dire sa

(1) Gadssbtte, Vie du cardinal d'Âtiroi, p. 235-256.

(2) F. 7, 6532 (la lettre de demande est du i« avril 1813).

messe. Recommandez-le à la gendarmerie, pour que, s'il quittait la résidence que vous lui aurez assignée, il soit remis en prison (4). »

La seconde Restauration ouvrit à d'Astros l'accès des hautes dignités ecclésiastiques. Successivement désigné pour révéché d'Orange, qui ne fut point rétabli, et pour celui de Saint-Flour, il fut avant son installation transféré à Rayonne. Sous Charles X, il refusa le ministère des affaires ecclésiastiques et l'archevêché de Resançon, mais accepta celui de Toulouse, dont il ne prit possession qu'après la Révolution de Juillet. Créé cardinal en 1850, à la demande du neveu de Napoléon, il mourut en 4851.

Le premier soin de Savary, après la perquisition opérée au domicile de d'Astros, avait été de faire intercepter à la poste la correspondance de l'abbé et celle des personnes supposées ses complices (2). On acquit ainsi la preuve que le cardinal di Pietro, muni d'une délégation du pape (3), était fréquemment consulté sur des questions de conscience et de discipline, et qu'il avait transmis à son tour une partie de ses pouvoirs au P. Fontana et au prélat di Gregorio, demeurés à Paris (4). On saisit aussi plusieurs lettres, rédigées en langage convenu, qui avaient trait à la souscription organisée pour venir en aide aux cardinaux noirs (5).

(i) Lettres inédites, éd. Lecestre, 1157.

(2) Lettres confidentielles de Savary à Lavalette, 2-5 janvier 1811 : F. 7, 6529.

(3) Il ne saurait entrer dans notre plan de parler ici des mesures brutales qui furent prises contre le pape, sur l'ordre formel de Napoléon. (A Borghèse, 6 janvier 1811 : Lettres inédites, aa Tiâcestre 747 ^

(4) Savary à Napoléon, 4 janvier 1811 ; AF. IV, 1048.

(5) Gbopprot db Grandmaison, Napoléon et les Cardinaux noirs, passim.

Savary, dont Paveugle fidélité traitait tous les opposants en criminels, était particulièrement fermé à l'intelligence des scrupules religieux : il n'y voyait qu'une forme hypocrite de l'hostilité politique ou qu'une preuve d'incurable abrutissement, et dans un cas comme dans Fautre, une répression énergique lui paraissait s'imposer (1). Il donna la chasse aux secrétaires ou caudataires des cardinaux noirs, qui depuis la disgrâce de leurs patrons étaient dispersés dans Paris, vivant des mêmes expédients auxquels avaient naguère recouru les émigrés, et soutenus, aussi par la compassion des bonnes âmes (2) : comme tous n'avaient pas la régularité ni la tenue du clergé français, le ministre répéta, il imprima plus tard, par une insigne calomnie, que la plupart avaient des mœurs infâmes. Mais sa principale préoccupation fut de découvrir, d'incarcérer et de faire parler quiconque avait été non seulement l'intermédiaire, mais le confident de la correspondance secrète échangée entre Savone et Paris.

Par un sentiment de basse jalousie, il s'ingénia à

(1) Voici, entre bien d'autres, une preuve de sa façon de penser à cet égard. Quelques mois plus tard, Zingarelli, musicien réputé et maître de Bellini, donna sa démission de maître de la chapelle de Saint-Pierre de Rome, déclarant en termes d'une naïveté touchante qu'il croirait commettre un péché s'il battait la mesure au Te Deum destiné à célébrer le baptême du roi de Rome. Savary écrivit en marge de la traduction de sa lettre : « Faire mettre cet imbécile fanatique dans un cachot du château Saint-Ange, au pain et à l'eau. — Ce ne sont pas des êtres de raison, il faut les traiter comme des animaux. » Le maître des requêtes Angles, membre du conseil de la police, dut intervenir pour obtenir.au pauvre musicien un régime moins rigoureux (mai-juillet 1811 : F. 7, 6536. — Cf. Madelin, ta Rome de Napoléon, p. 424 et 452).

(2) « Je les trouvai pour la plupart sous l'habit séculier, maîtres de latin, d'italien ou de musique ; les dévots se les étaient partagés comme autant de morceaux de la vraie croix. » (Rovigo, Mémoires, t. V, p. 97.)

compromettre dans cette besogne le nouveau préfet de police^ précisément parce que celui-ci avait marqué vouloir faire de sa charge une magistrature, selon la tradition de l'ancien régime, et rester à l'écart des machinations spécialement policières. Dans ses Mémoires, écrits à un bon quart de siècle de distance, Pasquier a raconté que sa courageuse intervention en faveur de Portalis lui avait valu d'être désormais laissé en dehors des opérations de haute police, et de celles notamment qui avaient trait aux questions religieuses (1). C'est une illusion rétrospective, au moins en ce qui touche les suites de l'affaire d'Astros : les documents établissent au contraire que Savary mit une maligne insistance à requérir le ministère du préfet, et que celui-ci, désireux sans doute de faire acte de loyalisme après une scène qui avait rendu son dévouement suspect, mit à obéir tout le zèle compatible avec son souci des convenances et de l'humanité.

On s'en prit d'abord aux correspondants directs de d'Astros. Le cfirdinal di Pietro fut précipitamment ramené de Semur pour être incarcéré à Vincennes, ainsi que ses collègues Oppizoni et Gabrielli, coupables surtout d'avoir partagé son exil en Bourgogne. Fontana et di Gregorio furent également mis en état d'firrestation. La police avait saisi chez d'Astros quelques lettres passablement frondeuses, mais très inoffensives en somme, de Tabbé de Tournefort, grand-vicaire de Metz : le malheureux fut incontinent destitué, jeté pour trois mois à la Force, puis relégué à Soissons, où il se morfondit plus d'un an dans l'inaction et le dénuement (2).

(1) Pasquier, Mémoires, t. I, p. 448.

(2) Laurent, évoque nommé de Metz, à. Dosmarest, 13 juin 1812 : F. 7, 6536. L'abbé de Tournefort fut nommé en 1813 curé de Compiègne et en 1825 évoque de Limoges.

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