LES SYMBOLES
Mon cher Louis, je viens de visiter, dans une avenue, un petit hôtel du genre bibelot, avec hall et atelier de peintre, construit pour un homme politique des plus austères, qui, au milieu de faïences du bon faiseur et de belles filles coloriées au premier goût du jour, compte sy reposer de ses chers travaux, d'autant plus fatigants qu'ils n'existent pas. Je parcourais les salles de ce frivole palais, en compagnie de l'artiste qui en a exécuté les décorations, et remarquant avec stupeur qu'ayant à caractériser des Dieux, des Muses, des Arts, les Saisons de l'Année, le Jour et la Nuit. l'Aurore et le Soir, il avait donné à ses fi2:ures des attributs va£:ues et quelconques, n'ayant nul rapport, même lointain, avec ridée exprimée, je ne pus m'empêcher de lui en manifester quelque étonnement.
— '< Ma foi, me dit le peintre avec ingénuité, je ne connais rien à tout cela, et je croyais que cela ne faisait rien. »
Cet artiste a du moins le mérite de la sincérité; combien de ses confrères, s'ils osaient mettre à nu leur âme. parleraient exactement comme lui! Oui. du plus grand au plus petit, presque tous ont perdu le sens de l'Allégorie et du Symbole, car où s'est enfui le temps où les peintres savaient trouver de nobles et pompeuses compositions sur des données comme celle-ci, par exemple : Louis XIV encourage le commerce! Faites le
tour de la société, et voyez ce que les plus habiles imagiers tireront aujourd'hui d'un tel programme ! Pourtant le Symbole, presque aussi puissant que le Verbe, gouverne et domine le monde, et une fois qu'il est né, qu'il a jailli de la conscience des hommes, il ne dépend plus de personne de le détruire, ni même de le changer, et fatalement les choses s'accomplissent de façon à rester conformes au Signe visible qui les représente !
Ah ! prenons garde quand nous forçons la Couleur et le Marbre à représenter une idée, car cette idée alors s'empare d'eux victorieusement, devient leur àme, et les oblige à créer des faits qui se succèdent dans des enchaînements nécessaires, et deviennent avec une logique effrayante l'histoire, en apparence fortuite, de l'Humanité.
A des âges divers, à des époques de ma vie très différentes et éloignées les unes des autres, je me suis arrêté pour contempler les Lions étonnants qui sont couchés devant les portes de l'Institut. Je ne veux humilier personne, et il n'y a pas là de déshonneur; modelés à une époque où l'art des animaliers n'était pas encore inventé, et coulés en fonte de façon à n'avoir rien perdu de leur mollesse primitive, ces braves Lions, honteux, étonnés, incertains, crevant de sommeil, bons et hargneux comme des caniches, possesseurs de têtes qui ne peuvent être attribuées à aucuns mammifères connus et de corps sans prétention, sont dans leur droit en ressemblant à l'enseigne qui se balance devant l'auberge du Lion d'or, et même ils ne mériteraient aucun reproche s'ils traînaient une boulo sous leur gillfe innocente, puisqu'ils sont nés dans un temps où, en art, il n'y avait pas encore de Lions. Rien n'est tombé aussi bas, rien avec le temps n'est devenu plus vulgaire, et par conséquent plus méprisable, que les plaisanteries contre l'Académie, et je rougiiais de clianter une fois de plus cette vieille gamme; cependant, on ne peut dissimuler que s'il y eut de tout temps dans l'illustre
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Compagnie une certaine tendance à se défier du génie et à encourager les productions médiocres, elle le doit certainement à la présence de ces Lions cotonneux qui président à ses destinées. Quand le vrai Seigneur du désert exhale son cri formidable, aussi loin que sa voix peut s'entendre, les hommes et les animaux frémissent de terreur et sentent la froide mort jusque dans la moelle de leurs os; tandis que si les Lions de l'Institut criaient, ce qui pourrait bien leur arriver, car ils sont capables de tout, c'est à grand'peine s'ils parviendraient à faire peur au matou rhumatisant de la portière.
L'Académie a depuis longtemps compris la faiblesse de ses Lions, et elle en souffre. Elle n'a pas eu le courage de se séparer de ces vieux Symboles qui caractérisent son irascible quiétude; mais, dans l'espoir de leur donner un peu de noblesse, elle les a successivement fait peindre de toutes les couleurs qui, dans les établissements scolaires, sont censés imiter la couleur du bronze; tour à tour, ils ont été vert bouteille, vert olive, vert chou et même, que les Dieux me pardonnent! vert Véronèse, et toujours ils vomissaient par leurs gueules naïves un mince filet d'eau, qui semblait être une épigramme par trop précise contre l'éloquence académique. On supprima le filet d'eau, car il vaut mieux ne pas parler du tout que de dire des choses médiocrement sublimes, et même renonçant à parodier l'indestructible airain, on peignit les Lions en couleur de pierre, pour les engager à faire corps avec le monument. Vains efforts! devenus simples objets d'art après avoir été fontaines, les Lions de l'Institut ne consentirent ni à devenir pierre, ni à ressembler à des Lions, et invinciblement ils restèrent les bêtes cotonneuses et éblouies qui, contrairement à la Vache du poète, ne regardent nulle part, et ne s'aperçurent même pas qu'ils avaient cessé de vomir leur filet d'eau et d'exhaler leur faible murmure.
PARIS YECU.
Supposez, mon cher Louis, qu'à la place do ces Lions modérés on pose sur les piédestaux de l'Institut des Lions de Barye ou de Frémiet, hérissés, terribles, tendant leurs griffes, secouant leur grande chevelure, et dans leur gueule ouverte montrant leur langue et leurs crocs féroces, et voyez ce qui arrivera tout de suite; leurs âmes de fauves prendront possession du noir monument, et, comme s'ils entendaient le tonnerre des rugissements, les académiciens réveillés de leur demisommeil se rappelleront qu'il y a eu des Pindares et des Eschyles; ils cesseront de confondre l'a poésie avec les vertus domestiques, et sentant passer sur leurs fronts le souffle orageux de la Lyre, en proie à l'horreur religieuse, ils adoreront la Force héroïque et l'immortelle Beauté. Mais c'est ce qui ne peut arriver, à cause de la nature des choses, et les Lions de fonte peints en couleur de pierre continueront à symboliser un ordre de théories dont ils sont l'expression parfaite.
Lorsque j'étais un tout jeune enfant, et que je passais devant l'abominable façade (grecque!) du théâtre des Variétés, je me perdais en songeries, interrogeant et regardant sans cesse la ridicule et burlesque Lyre, enfermée dans une couronne, qui occupe le fronton de ce monument. Et me creusant la tcte, je disais : « 0 ciel ! quel rapport peut exister entre la Lyre, mère des chants sacrés, et Brunet, le Jocrisse octogénaire, cassant ses piles d'assiettes, et Vernet se peignant des bouches postiches qui coupent sa joue en deux, etOdry fouettant le vent de son nez échevelé, et la souriante Flore, épanouie comme une vieille rose? » Je savais déjà, car je l'ai su de naissance, que nul Symbole n'existe en vain. Plus les années se sont écoulées, et plus je piétinais sur ce boulevard Montmartre où j'ai passé ma vie, dédaigneux de revoir des pays que j'ai si souvent explorés pendant mes existences précédentes, plus j'étais intrigué par la sotte Lyre dérisoire. Et je me disais toujours : « Evidemment, il arrivera dans ce
palais de carton un malheur d'un caractère exclusivement et spécialement lyrique. »
Mais lequel, et comment cela pouvait-il se faire? Dans mon infirme pensée d'homme voulant raisonner et comprendre, (comme s'il nous était donné de comprendre quelque chose !) je m'exterminais à vouloir deviner la catastrophe attendue. Je ne la devinai pas à l'avance, mais je la connus comme tout le monde, quand les Dieux de la robuste joie furent bafoués par la haine juive, et quand l'image même de l'Antiquité retrouvée, la divine Hélène aux beaux cheveux fut travestie et follement baisée par la Faunesse en délire. Et alors la Lyre de plâtre modelée sur le fronton des Variétés sembla me regarder et me dire :
— « ïu te demandais ce qui naîtrait de moi ; eh bien! le voilà, et tu vois que je n'avais pas été placée en vain sur la maison des bouffons illustres, au milieu de ce fronton triangulaire. »
0 Lyre, notre énergie, notre foi, notre orgueil, image de ce qu'il y a de divin et d'immortel dans l'Homme, pétri avec Targile mais animé du feu céleste, il faut avouer que, depuis quelque temps, on t'a soumise à de rudes épreuves. Charles Garnier, qui a toujours du talent et quelquefois du génie, savait mieux que personne et à aucun titre ne pouvait ignorer que, dans la salle de l'Opéra reconstruit, la Lyre ne devait rayonner qu'à une place unique, au front même de cette chambre d'or, comme la suprême et visible expression de l'art orphique, et ne pouvait, comme une idée banale, être éparpillée en mille représentations diverses. Cependant partout où il a fallu griller un œil-de-bœuf, une verrière sans importance, une lucarne destinée à éclairer un débarras, un vestiaire, ou tout autre espace vague, il a placé en guise de barreaux, de grillage, — ô fatale distraction! oubli prodigieux et ineffable! — ce Symbole entre tous sublime et effrayant, la figure même de la Lyre! Voilà pourquoi si le souffle de la vie lyrique
a pu, dans le nouvel Opéra, se répandre quelque part, c'est seulement dans les corridors. Car ce n'est jamais impunément qu'on évoque les Symboles à qui la créalion est soumise, et comme il vous a plu de mettre les Dieux en pénitence dans les couloirs, ils y restent!
Lorsque je pus voir le groupe géant et magnifique dont les personnages dominent la façade de l'Opéra, je ne pus m'empêcher de dire au grand statuaire Aimé Millet combien j'étais surpris qu'il eût représenté la Poésie par une femme tenant à la main un crayon, et traçant quelque chose sur un papier; car, lui disais-je encore, la Poésie a eu surtout sa raison d'être au temps où l'écriture n'était pas inventée. Le célèbre artiste m'objecta qu'ayant déjà donné à son Apollon le suprême attribut poétique, la Lyre, il avait bien été forcé de caractériser autrement la Poésie; mais je ne fus pas convaincu par cette raison. Car enfin, il n'y a pas à dire, une personne qui trace quelque chose avec un crayon ne peut que dessiner un croquis ou faire de la littérature. Et ce pronostic n'était pas trompeur, puisque nous avons pu voir, à l'Opéra, un simple homme de lettres, monsieurd'Ennery, jouer le rôle d'Orphée, s'emparer du Rhythme et du Nombre, et jouer sans épouvante avec ces armes redoutables. Aimé Millet est évidemment responsable de cette perversion des faits, car il fallait bien que ce qu'il avait représenté se réalisât; mais c'est pourquoi il ne faut pas contraindre l'indestructible airain à rendre des oracles ironiques et à dire ce qu'il ne voulait pas dire.
Car, je le répète encore, les Symboles, une fois créés, dominent les faits transitoires, et, que nous y consentions ou non, savent se faire obéir. On me montrait, on voulait me faire admirer, et sauf la restriction que je vais indiquer, j'admirais très volontiers le buste d'une femme gracieusement couronnée d'épis et por^ tant à son front une claire étoile. Je n'y trouvais rien h rcdii'c, à condition qu'elle représentât l'Astronomie
et rAgriculture mêlées. Mais quant à la République, lorsque nos pères la virent apparaître jeune, ardente, superbe, née de leur sang, comme Aphrodite du sang versé d'Ouranos, elle était coiffée du bonnet phrygien. Et jamais une déesse coiffée d'autre chose que du bonnet phrygien ne sera la République, et cette victorieuse ne saurait être bercée par une autre chanson que La Marseillaise, dont les strophes s'envolent comme des guerrières armées, déchirant les cieux éperdus et secouant dans l'ouragan leurs noires chevelures.