‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 11 sur 60 · FRANC-MACONNERIE · texte numérisé non relu

FRANC-MACONNERIE

Pour qui ne voit des choses que l'apparence extérieure et enregistre uniquement les faits sans deviner la loi qui les régit, Texistence qui nous entoure doit sembler singulièrement naïve et puérile, car les Parisiens consacrent et dévouent leur vie entière à regarder... les Parisiens ! Chaque heure, chaque minute écoulée nous apporte une preuve de ce phénomène sans cesse renaissant, fait pour étonner les esprits superficiels. Qu'une première représentation importante ait lieu dans un théâtre, les viveurs, les savants, les grands artistes, les hommes politiques, les vieux lutteurs désabusés de tout et surtout de la littérature à succès, les femmes qui inventent et réalisent l'élégance payent les loges des prix fous, et font passer avant toute chose le devoir de se trouver là. Et pourquoi?

C'est si peu, à coup sûr, pour la comédie que le lendemain, pour la voir, ils ne donneraient pas un fétu et ne prendraient même pas la peine de monter l'escalier du théâtre. En réalité, ils n'ont pas d'autre but que de se retrouver et de se voir les uns les autres. C'est pour la même raison qu'étant le peuple le moins équestre du monde, ils vont aux Courses, ne se souciant en aucune façon du cheval noir, ou alezan brûlé, ou violet comme ceux de Delacroix, ni du jockey orangé, bleu de ciel, violet ou nacarat', mais pour voir ceux qui viennent voir les Courses.

Dans le même esprit, ils assistent aux séances de la Chambre ou du Sénat, bien que tout à fait réfractaires aux lieux communs de l'éloquence politique. Ils sont organisateurs, commissaires, dames patronnesses des Concerts et des Bals de Bienfaisance, et se vendent entre eux des billets qu'ils se payent fort cher, non certes pour le plaisir d'entendre des chanteurs dont les exercices leur sont familiers, ni pour celui de danser et baller comme des personnages d'intermède, mais encore une fois dans le but d'être tous ensemble.

L'été vient; c'est le moment d'aller voir les noires forêts, les arbres chenus, de regarder naître et mourir la vague affreuse, de respirer l'air salubre, l'âpre brise marine et de savourer enfin les sauvages délices de la solitude. Chacun en tombe d'accord ; mais à peine le premier Parisien a-t-il choisi une solitude bien silencieuse et déserte, que d'un consentement unanime tous les Parisiens l'adoptent aussi; car ceux qui représentent vraiment l'àme, la pensée et l'esprit de Paris ne veulent ni ne peuvent être séparés les uns des autres.

Mais enfin pourquoi? Ceci, mon cher Louis, est le secret des secrets, que Balzac cependant a divulgué, publié, dit à qui voulait l'entendre; mais le grand historien une fois mort, ses successeurs ont oublié la notion qui explique tout, parce que la contemplation obstinée des choses les a empêchés de voir les idées. Pour pénétrer ce mystère, il faut comprendre que Paris est un individu ayant sa vie propre, obéissant à des lois particulières, qu'il ne partage avec personne. Patriote en tant que Paris mille fois plus qu'il ne saurait l'être en tant que France, il a sa religion, son idéal auquel il sacrifie tout, et cet idéal, c'est l'amour désintéressé de la perfection. C'est pourquoi il ne dédaigne aucun des éléments qui le constituent, acccjjtant tout, s'annexant toutes 1(!S forces vives et ne méprisant rien, si ce n'est le manque de génie. Aussi o-t-il dû abroger tacitement tous les codes, et créer pour lui seul une législation

qui n'est écrite nulle part! D'après cette règle, d'autant plus invincible qu'elle ne revêt aucune figure matérielle, les individus sont considérés selon leur valeur propre, en dehors de toute distinction sociale, et selon la mesure dans laquelle ils peuvent être utiles à la gloire, à la grandeur et à l'apothéose de Paris. C'est à la fois une franc-maçonnerie et une école mutuelle, où tous les spécialistes s'étudient et se pénètrent les uns des autres, oii, s'il le faut, Cicéron ne dédaigne pas de demander une leçon d'esprit à Gavroche, oii des gens que le monde sépare et qui n'échangeront jamais une parole, s'entendent, se consultent réciproquement et se conseillent, sans même qu'il y ait besoin pour cela d'un froncement de sourcil ou d'un clin d'oeil.

Ce Paris idéal (le seul vrai) a son aristocratie et ses récompenses, ses ducs, ses capitaines, ses chevaliers, ses grands-officiers dont la nomination, qui n'est pas subordonnée au choix d'un ministre, est toujours justifiée par un mérite réel, car ce grand justicier n'examine que les œuvres toutes nues, traînées au grand soleil d'une lumière fulgurante. Un homme médiocre peut obtenir tous les honneurs qui s'expriment par des rubans, des plaques ou des broderies ; mais il n'a aucun moyen de pénétrer parmi les élus qui, admirés par l'incorruptible Paris, sont marqués d'un signe visible pour lui seul. Tel conducteur d'hommes a sur une question passionné la Chambre par son entraînante éloquence ; tel écrivain a lancé un livre que loue toute la presse et qui s'enlève par des milliers et des milliers d'exemplaires; cependant tous les deux reconnaissent qu'ils se sont trompés et qu'ils ont fait fausse route, en apercevant le regard sévère et triste d'un homme obscur qui n'est rien, qu'ils ne sont pas censés connaître, mais dont ils vénèrent, sans vouloir se soustraire à son ascendant, la lumineuse et profonde pensée. Et d'un cœur retrempé et raffermi, abjurant l'erreur victorieuse, tous les deux se remettent à l'ouvrage, pour mériter

l'approbation de cet obscur passant, qu'ils regardent avec raison comme leur maître.

Combien ne faut-il pas admirer l'humilité, le renoncement, le merveilleux esprit de justice avec lesquels^ à Paris, les femmes qui sont du monde et celles qui ne sont pas du monde s'entendent sans paroles articulées ou muettes, et, dans un but purement héroïque et impersonnel, mettent en commun leurs efforts ! Celles-ci ne perdent pas leur temps à envier celles-là, ni celles-là à mépriser celles-ci, car avant d'être ce qu'elles sont, ce que les ont faites le hasard, la naissance, la fortune, l'éducation ou la dure misère, elles sont essentiellement des Parisiennes, destinées à imaginer pour l'univers entier l'élégance, la grâce, les ajustements somptueux et charmants, les modes variées de l'amour que chaque siècle change, et les innombrables types de la Femme, puisque la Femme n'existe qu'à la condition de se créer elle-même. Pour cela, les grandes dames étudient les petites et les petites étudient les grandes; les unes enseignent la variété, le caprice agile, le don infini de transformation ; les autres l'air honnête, qui est la politesse et le suprême attrait de la beauté ; si bien que si vous les transplantez à l'étranger, les petites Parisiennes ont l'air de vraies dames, et les grandes sont divinement et réellement femmes, en même temps que princesses. Et toutes, grandes et petites, sont des modèles pour le Balzac lorsqu'il en vient un, mais des modèles qui se sont pétris eux-mêmes et qui ont mis la subtile flamme céleste dans la vile matière.

Bien entendu, les gens du vrai monde social, hommes et femmes, vivent séparés des irréguliers et ne leur parlent jamais; cependant, si l'inéluctable Nécessité met une fois en i)résence deux individus appartenant à ces races différentes, comme ils ont vite fait de se reconnaître pour ce qu'ils sont, et de se traiter l'un l'autre selon leur vrai grade parisien 1 Anna Georger est une courtisane belle, distinguée, aimable, bonne et même

chaste; je sais, mon cher Louis, que je ne vous étonnerai pas par l'assemblage de ces épithètes en apparence contradictoires. Née dans la boue, il lui a fallu, pour devenir ce qu'elle est, plus de volonté et de sagesse que vingt femmes honnêtes n'en dépensent pour rester honnêtes; enfin, elle a horreur du mensonge, elle est fidèle à sa parole, universellement admirée, et mille fois plus estimée de tous que sa situation ne le comporte. Elle en a eu une bien grande preuve lorsque, sans se cacher aucunement, la duchesse de Bastian est venue chez elle en plein jour, et bravement s'est fait annoncer sous son vrai nom.

A l'âge oii on ne s'avise pas de tout, la duchesse avait eu le malheur d'aimer un mauvais drôle, René de Burlas, jeune comme Chérubin, scélérat et beau comme don Juan et, avec sa chevelure blonde et son visage de fille, capable de toutes les infamies. Devenu l'amant d'Anna Georger, dupe de sa féroce hypocrisie, Burlas, qui possédait trois lettres de la duchesse, la menaçait, et voulait exercer contre elle le plus horrible des chantages. S'il n'eût exigé que de l'argent, madame de Bastian eût payé sans mot dire ; mais il demandait l'argent et le reste, prétendant ressusciter un passé dont la grande dame avait justement horreur. La duchesse vint donc chez Anna Georger, et lui dit tout; elle s'adressait bien, car Anna eut l'infinie délicatesse de ne pas même l'engager à s'asseoir, de ne pas la reconduire, et de l'écouter silencieusement, sans nulle affectation appuyée de respect, comme un serviteur correct qui reçoit un ordre.

Le lendemain, admirablement costumée et grimée en femme de chambre, avec un déguisement qui n'eut rien de théâtral, Anna pénétrait chez madame de Bastian et lui remettait les trois lettres. A ce moment, la duchesse vit dans les yeux de la courtisane une telle supplication muette, qu'elle la remercia sans lui ofl'rir rien, pas même un souvenir sans valeur vénale; n'était-

ce pas la payer royalement, en consentant à être son obligée? Quant à Burlas, il accepta le congé que lui signifia Anna Georger, d'autant plus volontiers qu'il l'avait ruinée jusqu'au dernier sou; aussi le petit hôtel de la courtisane fut-il saisi, ainsi que son mobilier. Mais la veille du jour fixé pour la vente publique, une main inconnue paya toutes les dettes d'Anna, qui en même temps retrouva pai' hasard dans un bonheur-du-jour quelques rouleaux d'or qu'elle ne se souvenait pas d'y avoir mis. René de Burlas fut tué en duel par un capitaine péruvien qui, se retournant tout à coup, vit l'aventurier baiser effrontément la main de sa maîtresse. Il obéit ainsi à la logique de sa destinée, puisqu'il ne servait plus à rien dans la Comédie Parisienne, dont le scénario est fait par un poète dramatique plein de génie, qui n'aime pas à laisser traîner les personnages inutiles.

Une autre entrevue aussi touchante que celle-là, entre gens qui ne devaient jamais se voir, fut celle du vieux et illustre Jacques Nolté, l'ancien ministre disgracié de Napoléon III, avec l'usurier Edgar Pignol. Pignol est usurier, comme Anna Georger est courtisane; au besoin, généreux et pitoyable en dépit du métier qu'il exerce, il aurait mérité ici-bas un meilleur lot, mais les circonstances nous enlacent comme les bras d'une pieuvre, et Thonnêteté est un luxe de premier ordre, qui n'est pas à la portée de tout le monde.

Nolté aime jusqu'à la déraison André Faconnet, le jeune lils de sa sœur morte, un joueur en délire qui, à la place du cœur, doit avoir un paquet de cartes. Sans pitié pour son oncle, qui, pauvre, avait repris à soixantequatorze ans ses ti'avaux littéraires, Andi-é se donna de plus en plus au démon du baccarat, si bien qu'il perdit encore cent mille francs sur parole, quand le vieillard, aifrontant les suprêmes humiliations, avait déjà épuisé la générosité de ses amis, lui qui auparavant serait

mort avant de commettre même en pensée une action douteuse ! En arrivant chez l'usurier, qui par profession est au courant de toutes choses, et, comme ses pareils, sait tout, Jacques Nolté n'eut besoin de rien dire, et, lui épargnant les explications inutiles, Pignol prit dans sa caisse et lui tendit une liasse de cent mille francs, sans vouloir accepter ni un billet, ni même un simple reçu.

— « Mais, dit le vieillard, je ne puis m'acquitter envers vous autrement que par mon travail, et j'ai soixante-dix-huit ans.

— Monsieur, répondit sèchement Pignol, qui par le plus subtil raffinement voulut renoncer à tout le mérite de sa belle action, si l'aff^iire me semblait mauvaise, je ne la ferais pas. »

Très peu de temps après s'éteignait sans enfants la marquise d'Usson, qui, mourant avec le regret de laisser son vieil ami Nolté en proie à la misère de l'homme de lettres, lui légua toute sa petite fortune. L'ancien ministre revint donc une seconde fois chez Pignol, et lui demanda quelle rémunération il voulait bien accepter.

— « Monsieur, répondit l'usurier avec le ton bref et cassant d'un homme d'affaires, j'ai fait une spéculation ; je vous ai vendu de l'argent, et je ne saurais vous empêcher de le payer aussi cher que mes habitudes vous y autorisent. »

Le paquet de billets que Pignol prit sans compter contenait cent trente mille francs. A quelques jours de là, un écho de petit journal apprit aux désœuvrés que ce marchand d'or venait de donner trente mille francs aux pauvres, et laissa le public stupéfait, car c'était comme si un vieux renard avait subventionné des poules.

C'est ainsi que voués à la gloire ou à l'infamie, les adeptes de la franc-maçonnerie parisienne savent se retrouver et se reconnaître au besoin. Mais y a-t-il

beaucoup de Pignol et d'Anna Georger? Il y en a autant que de Jacques Nolté et de duchesses des Bastian, et c'est tout ce qu'il faut, l'ordonnance d'un poème parfait n'admettant rien de superflu, et supprimant sans pitié les ornements parasites.

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