LA RÉSURRECTION DE LA LANGUE FRANÇAISE
Car avez-vous pu remarquer suffisamment qu'elle est morte? Et, entre nous, telle est la raison qui sépare par une indifférence profonde les hommes politiques et les hommes du peuple. Ils ne parlent pas et ne sauraient plus parler la même langue. Imaginez une conversation entre un Turc ignorant complètement le norvégien et un Norvégien qui ne saurait pas le turc; il est évident qu'un tel dialogue n'aurait aucune chance de se perpétuer longtemps. Ne comprenant pas du tout les substantifs abstraits, les mots indûment détournés de leur sens et les tropes chimériques employés par ceux qui le mènent, le Peuple a pris le parti de les juger uniquement sur leurs actes, ce qui est tout de suite fini,^ar il n'est pas difficile de deviner que tout ce tas de ph'i'ases, d'incidences, de mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoisc, signifie sans plus, selon l'occasion : « J'y suis^ j'y reste! » ou : « Ûte-toi de là. que je m'y mette! »
Quant à ce qui le concerne personnellement, l'homme du peuple s'aperçoit sans difficulté qu'en dépit des changements d'hommes, de ministres, de présidents, de magistrats, de commissions et de commissionnaires, il continue, lui, à être mal logé, à respirer un air insuffisant, à boire du vin frelaté; qu'en travaillant du matin au soir, il n'arrive pas à joindre les deux bouts ; qu'avec de méchants morceaux de cœur, de foie et de rate, sa femme continue à faire un très mauvais potau-feu, et qu'enfin plus ça change, plus c'est la même chose. Il ne comprend pas bien à quel titre il donne de l'argent pour subventionner l'Opéra, lui qui n'entend jamais de musique, si ce n'est une fois par an, le jour de la fête nationale, celle des orgues de Barbarie. N'ayant aucune cl«f de la langue parlementaire, l'homme du peuple, à tort ou à raison, à tort sans doute, se figure que les politiques se soucient de sa vie et de son bienêtre, comme un poisson d'un tas de pommes ; et d'autre part, ayant remarqué sans peine que le Peuple ne s'intéresse nullement à leur phraséologie enchevêtrée et niante, les politiques lui battent froid, comme le font à leur public des comédiens qui ne sont ni applaudis ni siftlés.
Certes, ce malentendu cesserait tout de suite, si le Peuple et les politiques parlaient la même langue, car alors ils pourraient s'expliquer. Mais pour cela quelle langue choisir? Moi, je le répète, je propose catégoriquement la langue française. Elle a existé nette, précise, célèbre par sa clarté, une pour tout le monde. Je sais bien qu'elle est perdue, obscurcie, cachée sous un tas de voiles; mais si on le veut sincèrement, avec du bon sens et de la bonne foi, il n'est pas trop difficile de la retrouver. Cherchez-la chez les grands écrivains, qui n'ont eu aucun intérêt à altérer les signes représentatifs des idées ; mais surtout cherchez-la où l'ont trouvée et retrouvée Villon, Rabelais, La Fontaine, Molière, Paul-Louis Courier, c'est-à-dire] chez l'ouvrier et sur-
tout chez le paysan, dans les patois toujours riches, sans cesse renouvelés, et même dans les argots ; car la vie de l'ouvrier et celle du paysan leur suggèrent sans cesse des images vraies, caractéristiques, éloquentes, compréhensibles pour tout le monde. L'artiste parle bien, le voleur lui-même parle bien, parce qu'ils savent ce qu'ils veulent et l'avouent naïvement, et que chez eux l'image est la figure exacte, pittoresque et saisissante de l'idée.
Par qui donc la langue française est-elle trahie, faussée, déguisée, obscurcie, privée de sa sublime clarté native? Évidemment par les menteurs, qui, ne voulant ni dire ce qu'ils font, ni faire ce qu'ils disent, sont bien forcés d'enguirlander leurs paroles vides avec un tas de faux ornements et de vagues f/anfreluches. Les négociants malhonnêtes (il y en a) ne peuvent avouer tout bonnement qu'ils ont l'intention expresse de vendre du coton pour du velours, du coton pour de la toile, et je ne sais quoi pour du coton ; confesser ingénument qu'on fabrique du faux beurre, de fausses crêtes de coq faites avec du veau, et des infusions données en guise de Madère, serait un peu primitif. Et de même, sauf de nombreuses et honorables exceptions, les politiques n'ayant en général que ces deux idées simples: — « Moi, je veux prendre le pouvoir. — Moi, je veux le garder! » doivent nécessairement les embellir de quelques fioritures, sans quoi on ne pourrait s'empêcher de leur répondre : « Qu'est-ce que ça me fait?» et de les laisser s'entre-dévorer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien d'eux qu'un bouton de guêtre !
Une autre cause encore nous a amenés, au grand détriment de la langue française, à ne plus appeler les choses par leurs noms. C'est la délicate, subtile et frissonnante pudeur (]ui a pris la place de la simple et rustique vertu. Les messieurs libertins veulent bien penser comme Louis XIV et Napoléon, que la morale n'est pas faite pour eux ; mais ils seraient fort humiliés
que leurs fantaisies portassent des noms de crimes, et ils les baptisent des plus agréables pseudonymes. De même, les dames sentimentales se résignent sans peine à engager leurs maris dans le régiment où George Dandin et Sganarelle excercent des commandements importants; mais pour rien au monde elles ne consentent au vilain mot, clair et énergique, dont les deux syllabes sonnent à toute volée, comme un carillon de démence et de joie, et que monsieur Emile Perrin a dû effacer de l'affiche du théâtre de Molière, pour ne pas effaroucher les sensitives du mardi. Tout devient permis et possible, à condition que tout s'appelle d'un nom affaibli et noyé à la centième dilution, et c'est ainsi qu'au lieu de Baiser la main, on est arrivé à dire con- Tâmmenl Embrasse?' la rnain, ce qui signifie, sans aucun doute possible : serrer une main entre ses bras ! Ainsi la malheureuse langue française, qui naguère servait de truchement non seulement aux Français, mais à tous les peuples du monde, est masquée, barbouillée et travestie par tous les gens qui ont intérêt à changer l'or en feuilles sèches, à payer en monnaie de singe et à faire prendre les vessies pour des lanternes ; c'est-àdire par un très grand nombre de gens, car, ô mon âme ! il est devenu effroyablement facile de compter ceux pour qui la pensée et l'action ne sont qu'une seule et même chose.
De temps en temps, un homme de génie, écœuré de tous ces mensonges, pousse un grand cri de délivrance, met les pieds dans le plat et déchire sans pitié la toile au centre de laquelle se blottit l'araignée impure. C'est Baudelaire s'écriant: Hypocrite Lecteur, mon semblable, mon frère ! C'est Gavarni créant son Thomas Vireloque en haillons, à face de bête^ à la tignasse peignée par l'ouragan, qui sait tout, appelle de leurs vrails noms la fausse charité, la fausse bravoure, le faux amour, et résume toute la politique par ces trois mots décisifs : <( Mangeux et mangés!» C'est Daumier incarnant sau-
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vagement dans Robert Macaire la comédie financière et industrielle et le brigandage de la Bourse, auprès duquel les Abruzzes deviennent une Arcadie peuplée de Némorins et de Silvandres. C'est Gavarni encore, en une courte légende d'une ligne et demie placée au bas d'un dessin admirable, répliquant une fois pour toutes à tous les articles de tous les journaux, à tous les rapports, à tous les discours, à tous les exposés, à toutes les professions de foi, par la bouche de ce cabaretier qui répond à son interlocuteur emporté dans les considérations transcendantes: <( Il ne s'agit pas de la Pologne, vous me devez sept livides dix sous ! »
Bilboquet aussi avait dit avec son geste épique : « // s'agissait de cinquante centimes! >) Mais foin du génie! Les marchands de mots s'obstinent ; ils ne veulent pas entendre la trompette, ni lire sur le mur X^Mané, Thécel, Phares, ni voir les empêcheurs de danser en rond ; ils prétendent enfiler des syllabes^, des mots, des vocables qui hurlent et rugissent d'être enfilés ensemble, et ils ne veulent pas du tout rendre les sept livres dix sous, ni même les cinquante centimes.
Cependant, mon ami, il faut sauver la claire et honnête langue française. Je ne m'occupe ni des épiciers, ni des Grands Magasins, ni des dames amoureuses, que le diable se charge de gouverner à sa façon. Mais en ce qui concerne les assemblées parlementaires, voici ce que je propose. Ne serait-il pas facile d'installer dans ce que les députés nomment improprement leur enceinte, un grand tableau noir, posé sur un chevalet, un morceau de craie et une éponge, enfin l'outillage dont on se sert dans les cours de physique, de chimie et de mathématiques, le tout placé sous la tribune même ? Or quand nos mandataires se lanceraient dans leur rhétorique fuligineuse, pleine de chausse-trappes et d'abîme.^ ; lorsqu'ils parleraient du Tremplin électoral^ des Origines révolutionnaires él)ranlées, du Pi'ix d'une Crise y de Soustraire le Parlement à la violence des cou-
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7'a7îts électoraux, des Catégoines de membres, de Renfermer le congrès dans des bornes, de Gouvernements qui refusent à une nation des organes, de la Navette des lois de finances, de la Détente qui s'accentue, et d'autres jolies choses pareilles à celles-là, un modeste Grammairien- Huissier, engagé à cet effet, interromprait l'orateur, et lui crierait d'une voix forte et claire:
— « Au TABLEAU ! »
Immédiatement, le député serait tenu de se rendre au tableau, et d'y représenter par une image nette le Trope dont il s'est servi, car Voltaire a dit avec raison que, pour peu qu'elle ait le sens commun, toute image employée par le poète ou par l'orateur doit pouvoir être traduite avec un crayon. L'honorable membre pourrait objecter qu'il ne sait pas dessiner; mais j'ai prévu ce cas. Un dessinateur, aussi habile et honnête homme qu'on pourra le trouver, serait, avec des appointements considérables, attaché au service de la Chambre, et au besoin prêterait son secours au député inhabile, en lui demandant les indications nécessaires. Mais si, d'après le Trope visé, ni l'un ni l'autre ne parvenait à tracer un dessin raisonnable, alors, en vertu du règlement (que je propose,) le député serait prié de retourner s'asseoir à sa place. L'incident écarté, on s'occuperait d'affaires sérieuses, et comme les débats parlementaires se trouveraient simplifiés par l'adoption d'inné mesure si sage et si pratique !
Un brave mathématicien, nommé Avelet, qui connaissait mon système, a même essayé de l'appliquer dans la vie privée, et de s'en servir pour ne pas être promu au grade de — sganarelle. Le hasard lui avait fait trouver tout ouverte une lettre d'amour écrite à sa charmante femme Agathe par un pianiste idéal et romanesque, et il en avait admiré le style diffus, inconsistant et délicieusement absurde.
Mais désirant faire partager cette admiration à madame Avelet, il porta la lettre chez le célèbre caricatu-
riste Pitteti, qui à sa prière voulut bien dessiner sur les marges des compositions traduisant avec exactitude les figures écloses dans le cerveau du pianiste. Il y avait là des Sanglots qui deviennent des Anges, des Affinités brisées pfw le contact de la vie cimere, des Morsures agenouillées, des Convulsions effarées et furtives, et c'était à faire crever de rire un huissier ou une marchande à la toilette, c'est-à-dire les seuls êtres qui, sachant tout, ont perdu la faculté de rire. Puis, avec soin, Avelet replaça la lettre dans le chiffonnier d'Agathe. La petite dame sans doute a trouvé cette illustration fort comique; mais, après s'en être amusée tout son saoul, elle a mis un chapeau et elle s'en est allée chez Pitteti. Cela prouve qu'on pourra peut-être dompter les Assemblées, mais qu'il ne faut pas avoir raison contre la Femme ; car elle a toujours en main, comme dit Molière, une vengeance prête. Une, deux, trois, mille vengeances ! Cependant Avelet avait tenté, inutilement il est vrai, de protéger son front, et il avait fait ce qu'il avait pu en faveur de la langue française !
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