LA SOLUTION
Mon cher Louis, il est beaucoup moins difficile qu'on ne le croit de donner à la France le goût de l'égalité et les vraies mœurs démocratiques. Pour cela, il suffît de lui ôter la manie des pompons, des rubans, des plumets, des plaques, des décorations, des uniformes, des habits brodés. Or, le moyen est très simple; je l'ai trouvé, et je le donne pour rien.
Étudions d'abord la maladie telle qu'elle se comporte, dans ses causes et dans ses symptômes. Vous savez à quel point elle a sévi, et comme elle est devenue chronique et endémique. Du temps de la Commune, les hommes qui voulaient réformer tout, qui donnaient leur sang, qui ne savaient pas et ne voulaient pas savoirs'ils vivraient dans une heure, se montraient plus ornés de plumes et de brandebourgs, plus décorés et, pour employer la belle expression de Victor Hugo, plus hcwnachés d'o?'dres et de chamarres que les vieux figurants du drame qui s'écroulait. Aujourd'hui encore, nous voyons les plus honnêtes gens du monde, raisonnables d'ailleurs et pleins de bon sens, ornés de croix, de bibelots et de symboles obtenus àHonolulu,au Spitzberg, dans l'Afrique centrale, et chez des ducs régnants qui demeurent dans une assiette. Les Parisiens qui s'attifent de la sorte sont-ils des fous d'orgueil, et ont-ils la prétention de faire croire qu'ils ont rendu des services éminents aux souverains dont la libéralité leur permet d'être, comme des postillons,
embellis d'un Ilot de rubans? Pas du tout, et il faut chercher ailleurs l'origine de cette folie anti-égalitairc.
La vérité, c'est que le Français a horreur du deuil, du vêtement sinistre, de la couleur noire, et que condamné au deuil par la féroce tyrannie des tailleurs, il tâche de s'en affranchir le plus possible, à tout prix et coûte que coûte. Il aime les rubans, non comme représentant des actions d'éclat ou des services diplomatiques, mais pour eux-mêmes, en tant que rubans, dont les couleurs d'oiseaux et de pierreries rompent Tabominable monotonie du noir. Quoique le pouvoir du tailleur soit invincible, comme celui de Gengis-Khan ou de Cambyse, cependant ses esclaves se révoltent, ne se résignent pas à porter le deuil de la jeunesse, de l'aurore, de l'inspiration, de l'amour, de la joie, de la bravoure, parce qu'ils veulent encore goûter à toutes ces ivresses! Et c'est pourquoi ils saisissent le premier prétexte venu pour attacher sur leur vêtement noir quelque chose de gai, d'éclatant, de splendide, et qui ne soit pas tout noir!
Comme un jeune poète do ses amis venait d'être nommé chevalier de l'ordre de Charles III, Théophile Gautier lui disait avec sa tranquille douceur : u Je vous félicite, parce ({ue c'est le droit de porter un peu de bleu? » Oui, un peu de bleu, un peu de rouge, un peu de jaune, un peu de violet, un peu d'orangé, un peu d'amarante, voilà ce que désire le mortel, à qui des prunelles ont été données pour qu'il les emplisse de la chantante et superbe symphonie des couleurs; mais pourquoi ne lui donnerait-on pas beaucoup de tout cela, sans en faire des insignes de commandement et des titres d'honneur? Eu un mot, voici ce (juc je i)ropose, c'(;st qu'on renverse la domination des tailleurs, (il peut bien faire cela, le peuple qui a détruit la dîme, la corvée, la gabelle, l'inquisition et la torture) et que, délivrés de la parade funèbre dont ils ont é(é si longtemps les dociles acteurs, les Français s'habillent de la tête aux pieds en rouge, en jaune, en rose, en pourpre,
en vert pomme, et brillent ainsi comme des tas de pierres précieuses embrasées par le fauve soleil.
A cela mille avantages et pas un inconvénient. Au lieu de ressembler à des fourmis colossales ou à des croque-morts qui se hâtent pour aller eux-mêmes se porter en terre, le peuple français affecterait Tapparence d'un vaste champ de fleurs dont les corolles rougissantes chantent l'hymne extasié de la couleur, et alors, ô mes concitoyens! vous auriez l'air non plus de bonshommes en taffetas d'Angleterre, mais de roses, de lys, d'œillets, de tulipes, de jasmins, de larges dahlias veloutés. Mais d'abord, la chose se peut-elle? Parfaitement, ainsi que l'a prouvé la récente mode anglaise, à propos des bals masqués donnés dans le monde. On sait que, pour ne pas terrifier par le contact de l'affreux habit noir l'éblouissante gaieté des travestissements et des costumes, les gentlemen qui, pour une raison quelconque, ne peuvent ou ne veulent pas se déguiser, ont inauguré la coutume de se montrer à ces bals avec des habits de couleur écarlate. Nous les avons vus, l'effet en est superbe et charmant, et le cavalier qui porte ce beau vêtement cinabre n'en est plus réduit à être jaloux de l'écrevisse cuite ou du rouge coquelicot ondoyant parmi les blés.
Soyez juste, mon cher Louis, n'ai-je pas trouvé le vrai remède contre la manie des grandeurs? Croyez-vous qu'un citoyen intriguerait pour se faire donner et pour pouvoir attacher à sa boutonnière un tout petit bout de ruban jaune ou bleu, grand comme rien du tout, s'il avait le droit et le pouvoir de s'habiller entièrement en bleu ou en jaune, mais surtout en rouge?
Ah! c'est que toutes les couleurs c'est bien, mais le rouge c'est mieux. De tout temps les cardinaux ont été fameux par leurs bonnes fortunes, et il les devaient non pas seulement à ce qu'ils étaient instruits, spirituels, aumôniers, prodigues, et à ce qu'ils appartenaient aux premières familles de l'Italie, mais aussi et surtout à
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ce qu'ils sont entièrement vêtus de la pourpre écarlate. Certes un horse-guard ne saurait être comparé à un cardinal; mais les horse-guards ne se trouvent pas mal non plus déporter un habit rouge, et nous nous sommes laissé conter que les femmes de la plus haute volée font venir, moyennant un prix convenu et toujours le même, ces beaux soldats qui doivent alors leur parler d'amour, comme les grenadiers russes en parlaient à la grande Catherine.
Une telle légende comporte sans doute quelque exagération ; mais enfin, il doit bien y avoir un petit feu sous cet insolent panache de fumée. Eh bien, qui empêcherait aujourd'hui le premier venu d'être aussi magnifique à contempler qu'un horse-guard ou un cardinal? Les artistes, qui ont toujours raison avant tout le monde, ont bien commencé par se faire faire des vareuses rouges qu'ils endossent au coin de leur feu; mais les mettre ainsi dans l'ombre, sans témoins, comme en secret, est-ce contentement? Le vrai bonheur, ce serait de porter un habit rouge en plein air, sous le ciel, sous l'immense et pur baiser de l'atmosphère.
Vous vous rappelez cet aimable et gracieux tableau de Boilly, que nous avons vu exposé dans ces galeries de peinture dont l'emplacement est aujourd'hui occupé par le théâtre des Nouveautés, et qui représente le Triomplie de Marat. Rien n'est joli comme le petit Marat, propre, avenant, bien rasé, couronné par-dessus son bonnet de linge d'une civique branche de chêne aux feuilles vertes. Certes il est délicieux à voir; mais combien plus encore les beaux jeunes gens qui l'acclament avec mille démonstrations de joie 1 S'ils semblent si heureux, si inondés de ravissement, c'est beaucoup sans doute parce qu'ils adorent Marat, devenu pour eux le père du peuple, mais beaucoup ])lus encore parce qu'ils sont heureux d'être vêtus d'habits roses, lilas clair et couleur de chair! Avec de tels costumes de soie claire ensoleillée et frémissante, qu'il est facile de vivre
et facile de mourir! Et remontez le cours de l'histoire: si à Fontenoy nous avons pu nous écrier avec une si galante crânerie : « A vous, messieurs les Anglais! » c'est qu'alors nous portions des uniformes bleus et jonquille et blanc comme la neige que baise la lumière, et qui valent la peine d'être tachés par la belle pourpre du sang; mais quel ennui de mourir en uniforme de quakers militaires, frappés de loin par un tonnerre anonyme, broyés dans une tunique sur laquelle le sang ne se voit même pas, et en tombant de ne faire qu'une tache sombre sur la terre noire !
11 faut noter une chose, c'est que plus l'Homme, égaré dans les corridors obscurs et dans le labyrinthe enchevêtré d'une politique hésitante qui ne mène à rien, perd son assurance, chancelle et se cogne partout le front comme un misérable aveugle, plus la femme va droit devant elle, éclairant tout de son regard plein d'assurance et de certitude , et poursuit sa marche triomphale, sûre d'elle-même, justement fière d'avoir cueilli la pomme au pommier, d'avoir marqué avec ses petites dents la place où nous devions y mordre, et de nous avoir ainsi donné la science du bien et du mal et les divines souffrances de l'amour. Cela tient à ce qu'elle a gardé pour elle la pourpre, les étoffes d'or, d'argent, de mille couleurs, les enivrantes caresses des satins, la gloire du jaune et la gloire du rose, tandis que stupidement nous nous laissions condamner à être noirs comme une bouteille d'encre ou une paire de bottes. C'est que la femme possède, elle aussi, la qualité qui a fait le règne, la domination et la force de l'Église; une fois qu'elle a adopté une bonne mode, elle s'y tient, la garde obstinément, laisse les autres l'abandonner s'ils veulent, mais ne s'en dessaisit à aucun prix. La calotte noire qui va si bien à la chevelure déjà un peu éclaircie du grand Corneille, le rabat, le chapeau à très larges bords appartenaient jadis à tout le monde; mais quand les laïques. n'en voulurent plus,
l'Église sagement les garda pour elle , parce qu'elle vit que cela était bon. C'est ainsi que la Femme a persévéré dans l'usage de se vêtir comme les roses, les pivoines et les roses trémières, alors que nous nous sommes uniformément travestis en notaires, ce dont nous avons été bien punis, puisque nous en sommes réduits à admirer des Eschyles prudents et de tranquilles Pindares, qui tous prennent des notes!
Ahl tirez! tirez! tirez! qu'on emporte ces hideux habits noirs ! Tachons d'être aussi sages que ce prétendu fou qu'on appelait Carnaval, et dont Champfleury a très bien raconté l'histoire. Je l'ai vu dans ma jeunesse; c'était un bon et honnête vieillard, instruit, appliqué, studieux, qui passait sa vie à travailler dans les bibliothèques, où il faisait assidûment son ouvrage et ne gênait personne. Il voulait bien, quoique vieux, peiner encore et porter ce fardeau accablant, la lourde plume; mais il ne voulait pas du tout se résigner au noir vêtement de deuil du traître , de l'huissier, et du démon exilé de la lumière des astres. Aussi portait-il chaque jour un costume qui de l'habit aux souliers était de la même couleur éclatante, jaune ou bleu ou rouge, avec im chapeau pareil , galamment couronné d'une guirlande de roses. Or, mon cher Louis, je vous le demande, où serait pour nos contemporains la difficulté d'adopter ce système, et d'avoir autant de bon sens qu'en montrait le doux Carnaval?
Car, voyez, le dilemme est effroyable! Tantque nous serons voués au noir comme des pies bavardes ou des corbeaux mélancoliques, l'instinct de la couleur se révoltera en nous, et il y aura toujours un peuple d'ambitieux qui tous, en dépit de l'égalité , voudront arborer des plaques, des rubans, des broderies, des plumets, et, sans tenir compte du juste ou de l'injuste, s'efforceront de devenir préfets, académiciens, gardes champêtres, empereurs (rOccident, n'impoi'te quoi enfin qui ne soit pas complètement vêtu de noir!
Mais, au contraire , que le peuple spirituel entre tous , habillé de rouge, de rose, de vert prasin, d'orangé, de bleu turquoise, soit pareil à une vivante mosaïque ou à une vaste forêt de fleurs , tout de suite l'amour de l'égalité règne comme par miracle, et nul ne se soucie plus d'exercer des fonctions, du moment qu'il peut, sans accepter ce lourd fardeau, se voir aussi superbement bariolé et splendide qu'un papillon et un oiseau-mouche. C'est ainsi, mon cher Louis, et non autrement, que la société sera sauvée; car le citoyen, aussi bien paré que le roi Salomon, n'aura plus aucun motif pour jalouser les Klephtes, les hospodars, les marchands d'eau de Cologne, et ces deux héros, toujours fêtés à cause de leurs habits aux réjouissantes couleurs, Arlequin et Polichinelle!