‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 2 sur 60 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

Les Femmes s'ennuient, mon cher Louis, parce qu'ill n'y a plus personne pour les amuser. Et comment leshommes songeraient-ils à remplir cette tâche délicate,, lorsqu'ils ne savent plus s'amuser eux-mêmes? Ils sontt la proie d'un certain nuiilisme, qui consiste à ne riem faire du tout, à rester indifférents et corrects au milieui de l'orgie comme dans les bureaux de la Chambre, et ài manger les écrevisses à la bordelaise du même air que; s'ils subissaient avec stoïcisme une opération chirurgircale. GependantlesFemmesrestentpourcompte, n'ayant d'autre passe-temps que de vérifier et collationner leurs robes réciproques, trop belles et parfaites pour prêter à la critique ; car du moins sur ce point notre époque est irréprochable, et pour posséder une indiscutable certitude, elle a dû s'accrocher à cette dernière religion. Oii qu'on aille, depuis les salons historiques du faubourg Saint-Germain jusqu'à ceux de la confortable et modeste bourgeoisie, on ne trouve plus qu'un seul homme, toujours le même, qui consente à causer avec les Femmes et à s'occuper d'elles ; c'estLouis Leroy, l'ami de Gavarni, qui a été d'abord peintre et aqua-fortiste et qui plus tard est devenu auteur dramatique et journaliste infiniment spirituel. Non pas qu'il soit vieux ! il ne le sera jamais et ne consentirait pas à l'être, mais il date d'un temps où on baisait encore les mains, et où on pouvait sans ridicule employer son esprit h divertir une dame.

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L'excentricité est la ressource des gens qui manquent du nécessaire, et les cuisiniers nous font manger force Cayenne, faute de savoir faire les sauces. En vertu de ce principe, quelques ennuyées ont bien tenté de se plonger dans le gouffre de l'absurde ; mais oii trouver l'absurde, à un moment oii tout est devenu effroyablement raisonnable? Au siècle dernier, quand la femme d'un duc et pair, énervé et pâli par les veilles dans les petites maisons, imaginait de prendre son laquais pour amant, elle trouvait entre ces deux hommes une antithèse nette et définie ; aujourd'hui il peut lui arriver d'avoir quitté bonnet blanc pour blanc bonnet, et c'est une désillusion de ce genre qu'a éprouvée la comtesse de Frèze, lorsqu'en vraie dame romaine du temps des empereurs elle a entamé avec son cocher Eusèbe une églogue à deux personnages. C'étaient les mêmes façons que celles de son mari, la même élégance anglaise, les mêmes faux-cols ondoyants et cassés, la même odeur d'écurie, les mêmes plaisanteries relevées d'argot édulcoré à l'usage des salons, et à la manière dont Eusèbe faisait sa cour, aux mots familiers qui revenaient le plus souvent dans sa conversation, la pauvre comtesse vit bien que monsieur de Frèze et le cocher devaient avoir eu les mêmes femmes.

Franchement, c'était à avaler sa langue ; car est-ce la peine d'outrager la nature et les Dieux, pour ne trouver absolument rien d'imprévu et de bizarre? La pauvre dame avait hâte d'échapper à une situation ridicule et qui n'était pas justifiée. Elle s'empressa de congédier le malencontreux Arlequin devenu Dorante, et, ne voulant pas s'être ennuyée pour rien, elle s'arrangea de façon à lui faire tenir une somme d'argent assez ronde et avenante, dont il ignora toujours la provenance. Eusèbe Menneron, qui est un homme pratique, ne perdit pas son temps à des bagatelles ; il devint monsieur Menneron, entra dans la finance, et, unissant l'audace à l'esprit d'ordre, réalisa promptement de

gros bénéfices. 11 est devenu un personnage ; il est membre des conseils d'administration, prononce des discours autour des tapis verts, et la comtesse de Frèze le rencontre dans son monde. Dernièrement, il protégeait Marguerite Los des Bouffes-Parisiens, avec une prodigalité de bon goût tempérée par la plus sage économie ; son ancien maître, monsieur de Frèze, lui a enlevé cette folle maîtresse, de sorte que les voilà maintenant sur un pied d'égalité parfaite. Vous voyez si la comtesse avait bien perdu ses peines en prétendant échapper à la platitude entêtée de la vie réelle.

Plus à plaindre encore la belle marquise Emma de Saludes ! Celle-là a eu vraiment trop peu de chance, et son mari abuse du droit que nous possédons tous de n'avoir pas le sens commun. Par un caprice dont elle n'a pas à rendre compte, la nature s'est plu à modeler les traits du marquis de Saludes de telle façon qu'il ressemble presque exactement au chanteur Gapoul. Il aurait pu négliger cette circonstance, n'y pas faire attention et vivre comme si de rien n'était. Mais, au contraire, ce méchant homme se coiffe, peigne sa moustache et s'habille exactement comme le célèbre ténor. Il a pris son tailleur, il tâche de se faire présenter aux femmes qui l'ont connu, et enfin il ne néglige rien pour être fidèlement son insupportable Sosie. Il porte le môme petit bouquet à sa boutonnière, et bien qu'il n'ait aucune voix et que son éducation musicale ait été extrêmement bornée, par une idée satanique il s'est appris à singer le chant de Gapoul, avec une minutieuse inexactitude, qui sans produire aucune illusion suffit à exciter le plus vif agacement. Ainsi la marquise se trouve mariée à un faux Gapoul, à un chanteur honoraire, à un ténor qui ne l'est pas, à un comédien travesti, qui n'a pas même le mérite de pouvoir se donner pour un grand ni pour un petit artiste. N'y avait-il pas de quoi se jeter à l'eau, avec une pierre au cou, la tête la première ? Madame de Saludes a voulu

faire pis et prendre un parti encore plus décisif et abominable.

Sachez que, par suite d'une aventure qui se reproduit trop fréquemment pour mériter d'être racontée une fois de plus, cette marquise mal mariée connaît la fameuse courtisane Aurélia de Broy. Une parure que monsieur de Saludes destinait à sa femme avait été, par une erreur du marchand, portée chez sa maîtresse. Un quiproquo s'ensuivit ; après s'être vues et expliquées, les deux femmes ne redevinrent pas des étrangères l'une pour l'autre, et à l'insu du monde qui devait l'ignorer toujours, à de très longs intervalles elles se rencontraient furtivement pour quelques minutes, et échangeaient des confidences et des conseils qui leur étaient d'une grande utilité : car à elles deux, elles savaient tout! Donc, il y a quelques mois de cela, voyant que son mari s'obstinait à être plus Gapoul que jamais et mourrait impénitent dans sa peau de faux Gapoul, la marquise de Saludes, après s'être assurée qu'elle n'y rencontrerait personne, se rendit chez Aurélia et l'avertit de la résolution qu'elle avait prise de se faire cocotte ! La courtisane combattit ce projet stupide avec l'énergie d'une conviction fondée, ah ! sur quelle expérience ! et pour édifier la marquise Emma sur la profession qu'elle voulait embrasser, lui en fit une description exacte et naturaliste qui, s'il l'avait entendue, aurait blanchi les cheveux d'Emile Zola en cinq minutes.

Et comme elle le dit en terminant, Aurélia, elle, trouvait cette vie de rouges, de fards, d'écrevisses pimentées et de chemises transparentes si effroyablement hideuse, qu'elle se décidait à se marier. Elle avait accepté les offres de Ragnier, l'épicier millionnaire, qui connaissait par le menu son passé et son présent, et la prenait telle quelle, avec une crânerie d'autant plus méritoire qu'il avait toutes les chances possibles d'arriver à la députation.

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Cependant, comme madame de Saludes ne voulait entendre à rien, Aurélia éi^ouvantée la supplia de ne pas perdre sa vie et son âme sans avoir fait auparavant une expérience concluante, ce à quoi la dame consentit, comme vous allez le voir. Gomme toutes ses pareilles, la savante de Broy a pendant quelques années joué la comédie, et comme à ce moment-là elle était déjà fort riche, elle a gardé de son passage au théâtre une collection d'admirables perruques, faites non avec du crin, de rétoupe, de la soie, et autres chiffons dissimulés par des pommades et des poudres, mais avec de longs, fins, soyeux, précieux cheveux de femme, et qui représentent une somme énorme. Déguisée, grimée, coiffée de cheveux blonds, si bien muée, changée et travestie que sa mère ne l'aurait pas reconnue au soleil de midi, madame de Saludes a passé toute une journée chez Aurélia, et là, sans être courtisane, elle a vu au naturel ce qu'est la vie des courtisanes, de même que, sans être mort, le Poète a pu voir jadis les chemins, les murailles, les forteresses et les lacs glacés des sombres Enfers !

— « Je ne serai jamais cocotte I » s'écria la marquise, lorsque la toile se fut baissée sur la comédie aux cent actes divers, et lorsqu'on eut congédié le dernier gommeux qui, après avoir été trop poli en entrant, avait fini par mettre ses bottes sur les divans de soie blanche.

Mais guérie par la courtisane, madame de Saludes n'a pas voulu être en reste avec elle, et elle lui a rendu la monnaie de sa pièce. A son tour parfaitement grimée, son front d'or caché sous une délicieuse perruque noire, idéalement bien déguisée en présidente, Aurélia de Broy, devenue pour la circonstance une parente de province, a passé une soirée chez la marquise, rue de Lille. Elle a joué son rôle à ravir, ne parlant que successions et héritages, et enfilant les cancans de petite ville, comme un tas de perles! Elle a retrouvé chez la grande dame les mêmes hommes qu'elle reçoit chez elle ; mais après avoir vu tant de fois comme ils

sont lorsqu'ils ne se gênent pas, elle a pu voir comme ils sont lorsqu'ils se gênent; elle les a trouvés encore plus hideux et niais dans ce nouvel avatar, et c'est avec un dégoût profondément sincère qu'elle s'est écriée à son tour : « Foin du mariage! »

Madame de Saludes s'est résignée, comme on se suicide, et elle ne sourcille plus désormais, lorsqu'elle entend son mari, coiffé en lyre, chanter au piano : Par quel charme, dis-moi, m'as-tu donc enchanté! La seule ressource qui lui reste, c'est d'aller voir sa sœur Isabelle, mariée au député Antony Hévro. Chez cet intransigeant mâtiné d'opportunisme, on cause commissions, interpellations, groupes, sous-groupes, et il n'y a pas là de quoi chanter : « Voilà le plaisir, mesdames! » Dans ce milieu lugubre, madame Hévro, qui sait causer, a essayé d'introduire un peu de joie en invitant des hommes d'esprit, mais ceux-là regardent toujours la porte en gens qui ont envie de fumer, et même parfois tourmentent visiblement dans leur poche la bourse à tabac en cuir de Russie. En principe, monsieur Hévro est beaucoup trop démocrate pour permettre qu'on fume chez lui. Cependant sa femme a eu une idée ingénieuse, qu'elle a su Wii fair^ adopter.

Sur un guéridon est placée une bourse que le maire de l'arrondissement emporte à la fin de chaque soirée, et voici comment elle s'emplit. Celui des convives qui a trop envie de fumer y met un louis et fume une cigarette ; mais le prix de cette petite débauche augmente ensuite par une progression mathématique; pour le même invité, la seconde cigarette coûte deux louis, la troisième quatre, la quatrième seize, et ainsi de suite. Cette combinaison était bonne; ce qui a découragé la jeune femme, c'est que le maire a trouvé dans la bourse, en guise de louis, quelques-uns de ces jetons de jeu qu'on vend chez les papetiers, et qui imitent grossièrement les pièces d'or.

Elle a dû renoncer à la fumerie, et par conséquent,

aux hommes d'esprit, et à présent son salon ressemble à un couloir de la Chambre, comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.

Que devenir? De rage, madame de Saludes et madame Hévro ont entrepris une série de tapisseries représentant les exploits d'Amadis et ses amours avec la belle Oriane, dont MazeroUe a exécuté les dessins exprès pour elles, et qui doivent leur prendre quinze ans, à dix heures par jour. Mais, hélas! elles se sont aperçues qu'on leur a vendu rue Saint-Martin, aux magasins de la Chèvre Amalthée, des laines inférieures et mal teintes, suprême déconvenue! Cela prouve, mon ami, qu'il faut toujours plaindre les Femmes, et que tout n'est pas rose dans la vie de ces êtres couleur de rose.

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