‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 3 sur 60 · L'HONNEUR · texte numérisé non relu

L'HONNEUR

Hier, mon cher Louis, comme je revenais à pied d'une soirée, éprouvant un vif besoin de respirer un peu d'air, relativement délicieux et pur, je vis une fillette coiffée en chien fou, les cheveux dans les yeux, qui causait sous un bec de gaz avec un beau jeune homme. Ce Parisien n'était pas coiffé d'une casquette à pont, uniquement parce que la mode en est abolie, sans quoi il aurait eu d'incontestables droits à cet ornement symbolique. Très crâne sous son petit chapeau melon, il était vêtu en parfait cavalier, si ce n'est que son col était trop cassé, que son veston ouvrait un peu par derrière, que son gilet manquait de boutons et que ses souliers éculés paraissaient anxieux et las d'user le bitume. D'ailleurs, quoique parlant sans gestes et d'une voix calme, ce Lauzun du trottoir était en proie à une exaspération évidente, et la fille, dont je voyais briller les dents blanches, tâchait de le calmer par de bonnes raisons.

— « Voyons, monsieur Alexandre, lui disait-elle, ne vous faites pas de mal pour si peu de chose, vous savez bien que tout le monde vous respecte!

— Il n'y a pas de tout ça , murmurait monsieur Alexandre, en tâchant de ranimer son cigare exténué, je dis, moi, que si Euphrasie ne me donne pas les quarante francs, je suis déshonoré. »

Bien entendu, il s'était servi d'un vocable plus éner-

gique et précis que le mot DONNii: ; mais j'évite à dessein les mots éhontés qui font des trous dans la solide étoffe du style. En entendant la singulière exclamation de monsieur Alexandre, je m'étais mis à rire tout seul dans la sombre nuit, et j'avais d'abord pensé que ce gentleman plaçait drôlement son honneur. Mais un peu de réflexion me fit voir que j'avais eu tort de rire et que le créancier d'Euphrasie agissait précisément comme vous et moi, et comme tous les mortels. Il vit sans doute dans un monde spécial, où il serait en effet déshonoré si Euphrasie ne lui donnait pas les quarante francs, et l'opinion de son monde est la seule qui lui importe. Un axiome de droit disait jadis que nul ne peut être jugé que par ses pairs; cet axiome juridique est devenu aujourd'hui une maxime sociale, et chacun en fait Tunique règle de sa conduite, excepté dans les sociétés qui vivent pour un idéal supérieur et extrahumain. Or, ce cas n'est pas le nôtre, et le temps est bien passé où des ouvriers fidèles sculptaient délicatement pour l'amour de Dieu et pour l'amour de la perfection, des dessous d'escalier, destinés à n'être jamais vus de personne !

Chaque groupe, chaque petite province parisienne, chaque profession a son honneur particulier, qui ne ressemble en rien à l'idée générale et absolue que représente le mot : honneur, pris dans son acception réelle. Pour les députés, l'honneur consiste à s'écrier d'une voix tonitruante : « Dans cette enceinte », chaque fois qu'ils parlent de la salle où ils tiennent leurs séances, et nous, au contraire, nous nous regarderions comme parfaitement déshonorés , s'il nous arrivait d'employer de tels mots impropres. Un cabaretier s'honore aux yeux des autres cabaretiers, lorscpi'il sert à ses convives un chat déguisé en gibelotte do lapin, et les jeunes comédiennes instruites au Conservatoire mettent leur honneur à prononcer : mon amont et nio7i onfont, au lieu de : mon amant et mon enfant. Pour tout

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le monde, cette prononciation est absurde et grotesque; néanmoins, les jeunes comédiennes la conservent avec soin , parce que si elles la changeaient , elles seraient méprisées de leurs compagnes, et, pour parler comme le grand-prêtre Joad, elles n'ont pas d'autre crainte !

Le vieux Brusa, qui était un épicier de l'ancien jeu, a marié sa fille avec un million de dot, au jeune Paul Hidrio. Bien que follement riche, Paul, selon la mode anglaise, continue le commerce; c'est un épicier qui fait courir, qui se promène à cheval au Bois avec sa femme, et qui passe ses soirées au cercle, ou sur la scène de l'Opéra, ou dans les coulisses des Bouffes. Il prête de l'argent à ses amis, comme Timon d'Athènes, se fait faire des couvre-lits avec les plus belles robes japonaises, et lorsqu'il achète les comédies de Molière dans les éditions originales, veut des marges de huit centimètres! Madame Hidrio a ses lundis, où elle reçoit des femmes à la mode, et même des grandes dames, dont une duchesse pauvre. Cependant le vieux Brusa surveille le commerce de son gendre, et de temps en temps, pour se retremper dans l'air de la boutique, vient feuilleter les livres, examiner les comptes, vérifier la caisse. Un matin, en voyant figurer sur le livre d'achat l'article Poivre, il poussa une exclamation indignée, et fronça rageusement ses sourcils gris, emmêlés comme des broussailles.

— « Qu'est cela? demanda-t-il à son gendre, en feignant ironiquement d'avoir mal lu.

— Cela, dit Paul Hidrio, c'est Poivre.

— Est-ce qu'on achète du poivre! s'écria le vieux millionnaire. De mon temps, on achetait du poivre une fois pour toutes, en fondant. un commerce ; ensuite et toujours, on le continuait avec ceci et cela, avec n'importe quoi, avec ce qui se trouve, avec les balayures, avec les raclures des tiroirs !

— Ah; beau-père, fit doucement le jeune homme.

regardez le prix de revient et le prix de vente ! Vous pouvez voir que pour tous les objets la même proportion existe, et que je gagne cinq cent pour cent sur le poivre. Pourquoi m'amuserais-je aie remplacer par des épluchures?

— Pourquoi? dit le vieillard en redressant sa large tête, puissante et chevelue. Pourquoi? Mais, monsieur, POUR l'honneur ! »

C'est ainsi que, selon qu'on appartient à tel ou tel petit monde, l'Honneur s'affuble de travestissements variés, et, comme le dieu Protée, se transforme et se mue en cent figures diverses. Les filles de joie et de douleur qui, fardées et pensives, et souriant à rien du tout, arpentent silencieusement le boulevard, ne sont nullement humiliées de montrer des lèvres plus banales que le seuil d'un palais, et de remplacer sur leurs joues par un cosmétique grossier l'héroïque pourpre du sang, et de vendre ce qui ne doit pas être vendu; mais, oh! comme elles se trouveraient déshonorées, si une de leurs pareilles (car elles se moquent bien du public!) les rencontrait avec une robe fanée, achetée chez la revendeuse, ou avec un chapeau mal chiffonné, orné de plumes indigentes I Gomme l'expérience le prouve, quand les peintres s'amusent à jouer la comédie dans leurs ateliers, des loques, des oripeaux, des paillons, des verroteries disposés avec art, composent des cos^ tûmes dont l'effet est infiniment plus beau que s'ils étaient réels. Pourquoi donc les actrices font-elles un métier plus dur que celui des casseurs de cailloux, pour pouvoir acheter de vraies étoffes, de vrais diamants qui, vus de la salle, brillent d'un éclat médiocre? Uniquement parce que ces richesses, admirées et enviées de tout près, disent à la femme rivale : « Je suis plus riche que toi, donc plus aimée, donc plus belle ! » Si mademoiselle Mars mit sur ses cheveux une teinture à base de plomb, qui la fit mourir empoisonnée, c'était pour cacher aux autres comédiennes que le Temps

jetait déjà un peu de neige sur son front charmant. Elle s'est tuée par honneur.

Un de mes amis avait ramené de Bretagne une petite servante dévouée, laborieuse, propre, fidèle, d'une probité absolue, et qui savait faire la cuisine ! Ses maîtres jouissaient d'un bonheur généralement inconnu des Parisiens; mais, ne voulant pas voler, cette pauvre fille, malmenée par les cordons-bleus de la vieille garde, fut à la fin dénoncée, accusée d'infanticide, bien qu'elle fût, comme dit Musset, Vierge du cœur à Vâme, et de la tète aux pieds, et, bien entendu, renvoyée par le juge d'instruction qui trouva en elle une Agnès, elle s'en retourna dans sa Bretagne, les cils usés et brûlés par les pleurs. Mais auparavant, comme elle fut tourmentée, houspillée, assassinée à coups de langue par les commères indignées !

— «Oui, disait un jour en parlant d'elle, chez la fruitière, la célèbre madame Marguerite, cuisinière du docteur Tyrone, qui fait la pluie et le beau temps et mène tout le marché Saint-Germain à la baguette, cette Bretonne est une pas grand'chose et une rien du tout! II faut croire qu'elle sait où est le cadavre, car, au lieu de faire voir le tour à ses maîtres, elle marchande pour ménager leur bourse, et ne demande même pas le sou pour livre I

— Et, ajouta madame Adèle, en plissant avec mépris sa lèvre où serpente une noire moustache, avec ça pas un amoureux! La bonne pièce garde ca pour le serin qui l'épousera. C'est une fille qui n'a pas pour deux sous

d'nONNEUR. »

Car parmi certaines peuplades conquérantes de cuisinières, l'honneur, c'est de faire danser l'anse du panier comme si elle avait la danse de Saint-Guy, et de rôtir les balais infiniment mieux que les gigots ! Mais croyez-vous qu'on en ait une meilleure notion dans des sphères infiniment supérieures à celle-là? Le géomètre Campa et le chimiste Gorius, deux amis intimes.

sont des savants sérieux , travailleurs , modestes , exempts de toute affectation. Chez le ministre et aux bals officiels, l'un et l'autre n'a jamais montré à sa boutonnière autre chose que la rosette de la Légion d'honneur, et il est difficile de savoir qu'ils sont bardés de cordons, de plaques, d'étoiles, chamarrés de presque tous les ordres de l'univers. Cependant, en dehors des profondes voluptés que leur donne la Science, ils n'ont pas d'autre préoccupation que d'allonger leur brochette, Campa pour désoler GoriuS;, et Gorius pour faire enrager Campa. Cette brochette, ils ne s'en parent en tout et pour tout que pour aller dîner l'un chez l'autre; mais quelle joie pour chacun de ces vieux com pagnons, qui sont alors brouillés pendant huit jours, lorsqu'il arbore une croix nouvelle, à laquelle l'autre ne s'attendait pas! Ils luttent et ripostent avec les Tours, les Éléphants, les Soleils, les Roses, les Épées, tout cela à huis clos, au quatrième étage, dans le haut de la rue Monge, espérant toujours triompher dans ce duel qui ne finit jamais, et c'est là qu'ils mettent leur honneur.

En môme temps, madame Rose Campa et madame Stéphanie Gorius, étroitement liées et encore plus inséparables que leurs maris, se sont adjoint une amie commune, madame Léonie Malo, afin d'avoir quelqu'un à qui elles puissent dire du mal l'une de l'autre, et, de plus, elles ont contracté l'habitude invétérée de se voler leurs amoureux. En général, comme elles les choisissent bien, la pénitence est douce. Mais dernièrement, sans doute pour embarrasser son amie Rose, Stéphanie a jeté son dévolu sur un avocat sans cause et sans efiets, un certain Lorieul, qui possède et réunit dans sa personne tout ce qu'il faut pour ne pas réussir à plaire. Madame Campa ne s'est pas laissé étonner par une telle embûche; elle a rafié ce robin comme les autres, et son amie Léonie Malo n'a pu s'empêcher de lui en faire des reproches.

— « Ah I lui a-t-elle dit , comment avez-vous pu

prendre à Stéphanie ce petit avocat vienx, chauve, marqué de ha petite vérole, entièrement dénué d'esprit, et qui par-dessus le marché se ronge les ongles ! A votre place, je l'aurais joliment laissé pour compte à madame Gorius ! »

A ces mots, la jolie Rose, avec une moue enfantine, regarda sa confidente entre les deux yeux, comme si elle eut émis quelque proposition absurde.

— (( Eh bien ! et l'honneur ! » dit-elle, en montrant ses petites dents de loup qui, bien supérieures à celles de notre mère Eve, mordraient^ s'il le fallait, dans des pommes en pierre dure, comme en vendent les marbriers italiens.

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