LES DIAMANTS
Quoique ce projet ait été mis à l'étude et élucidé selon les règles dans le sein d'une commission, il parait que néanmoins on se décide à vendre les Diamants de la Couronne. Si le but de l'opération est d'en partager le prix entre tous les Français, il y a là en effet quelque chose de séduisant; car de la sorte chaque citoyen pourra sans doute obtenir un important fragment de centime. Toutefois l'espoir même de ce résultat me laisse froid, et il me semble que rien ne remplace une belle collection dispersée. On me dit que celle-là appartenait à la Couronne, être impersonnel et fictif, qui n'en a pas besoin; mais c'est un simple quiproquo, engendré par une appellation impropre. Avant d'être à la Couronne, ces Diamants étaient surtout et essentiellement ceux de la France. Mais la France, me dit-on encore, n'est pas un être en chair et en os, une figure visible. Qu'en savezvous? Elle a été visible puisqu'on l'a vue; est-ce que Rude ne la voyait pas lorsqu'il faisait voler au-dessus des bataillons en poussant un effroyable cri d'horreur et d'amour cette guerrière ailée, casquée, cuirassée d'écaillés qui est la Victoire et La Marseillaise , mais qui est aussi la France? Et si elle peut se coiffer du casque au panache horrible, pourquoi ne pourrait-elle pas se parer aussi de ses prestigieux et glorieux Diamants?
Autrefois, un joaillier de la rue Vivienne avait exposé dans sa vitrine des fac-similés, les imitations fidèles et
absolument exactes des Diamants de la Couronne. Les hommes et les femmes du peuple les regardaient non d'un œil d'envie, mais avec une admiration ingénue et naïve, et disaient avec leurs bons sourires : « Ah! si c'était à nous! » Eh bien! le rêve s'est réalisé; le vent éperdu, l'ouragan du ciel a emporté les royaumes, les empires, les trônes, le sceptre, le manteau de pourpre, la couronne aussi; les Diamants qui furent ceux de la Couronne, appartiennent aujourd'hui au Peuple Français ; il a le droit de les placer à son gré dans un de ses palais ou dans un de ses musées^ au milieu des gemmes, des coffrets de lapis, des bustes d'améthyste et de cristal de roche, et d'en faire le seul usage qu^on en puisse faire, c'est-à-dire de les regarder et de les contempler à son aise, comme une chose à lui. Et c'est ce moment-là qu'on choisit pour les lui dérober et pour en tirer une chimérique somme d'argent, qui, noyée dans le trésor public, n'aura pas même l'importance d'une petite goutte d'eau dans la vaste mer!
Est-ce que nous serions moins français qu'un Philippe d'Orléans et moins fiers qu'un Napoléon? Lorsqu'on lui offrit, pour l'acheter, le diamant qui plus tard devait être nommé le Régent, Philippe, quoique ruiné et à court d'argent, ne se crut pas le droit de priver la France d'un tel joyau miraculeux, évidemment fait pour elle. Et de soldat obscur devenu empereur, César, duc triomphant de toutes les armées, Bonaparte ne s'est cru vraiment le maître du monde que le jour où il a pu fairesertirlediamant/ei?6^^e/z^sur lapoignéc de son épée.
Le Diamant est céleste, surnaturel^ divin, profondément mystérieux, pierre héroïque et chaste, comme tout ce qui \u) peut être taché par rien et atteint par aucune souillure. Souvent, mon cher Louis, je passe de longues heures devant cette sorte de chapelle que le grand joaillier Orella a installée au Palais-Iloy; 1, à côté de sa boutique. Là, entre des murs et sur de larges tablettes revêtues d'un velours d'un bleu aussi éclatant
et intense que le vaste azur, éclosent avec leurs feux bleus, jaunes et délicieusement blancs, les bouquets, les guirlandes, les fleurs de diamants éblouissantes, frissonnantes, extasiées, voluptueusement vierges, pareilles aux floraisons de constellations et d'astres, et n'appartenant pas à la terre, si ce n'est pour nous rappeler que les hommes sont nés de la même race que les Dieux. Telles assurément sont celles qui fleurissent, ivres de joie, dans les étincelants jardins di^ Ciel, où s'enfuit le vol fulgurant des Anges, et où passent les pensives Béatrices traînant dans la clarté leurs blanches robes de lumière. Ils sont semblables à ceux-là, les mystiques roses au cœur de neige et de flamme et les glorieux lys éperdus qui jaillissent resplendissants dans le ruisselant fourmillement des étoiles.
A vous dire le vrai, j'éprouve une immense satisfaction à penser que le joaillier a organisé cette exposition radieuse pour moi seul, et n'a pu l'organiser que pour moi. Excepté moi, en effet, qui peut la voir sans en être ennuyé et profondément troublé? Femmes honnêtes ou courtisanes, toutes les femmes regardent ces splendeurs avec le désir fou de les posséder, la crainte de ne pas les obtenir, le regret amer de ne les avoir pas encore attachées sur leur chair de neige et de rose; les amants, les maris, les financiers, les seigneurs, les riches négociants s'en approchent comme des chiens qu'on fouette, devinant, sachant trop bien qu'à un moment donné on les leur demandera, dussent-ils rester plus nus que ce discours d'académicien auquel le cruel Musset a interdit l'espoir d'obtenir jamais une pauvre feuille de figuier. Quant au peintre, soit qu'il imite les gemmes et les cristaux par l'obstination patiente, comme un Desgofi'es, ou, comme un Vollon, par le jeu de la lumière et par l'énergique justesse de la couleur, il reste interdit et stupéfait devant les diamants, sachant trop bien qu'il n'en trouvera pas sur sa palette le vertigineux éclat, et que ses brosses vaincues se hérisse-
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ront comme les moustaches d'un chat irrité, sans pou-' voir exprimer ces scintillantes clartés dont la couleur est absente, et qui sont comme des gouttes d'une immortelle rosée, pénétrées par le frémissant incendie d'un intense et pâle soleil.
Moi, au contraire, trop pauvre pour être mis en demeure d'acheter quelque chose, le diamant qui jusqu'au cœur m'emplit d'une volupté débordante et tranquille ne saurait en aucune façon m'étonner; car j'appartiens à la Poésie lyrique, à cet art invincible qui a pour ouvrier le tout-puissant Verbe, et qui, avec autant de certitude que la Nature elle-même, peut créer un diamant, rien qu'en écrivant le mot : diamant, et en le mettant dans le vers harmonieux et sonore à la place exacte oii il brillera de tous ses feux éblouis, blanchissants et tendrement bleus, uniquement parce qu'il aura été mis à cette place.
Le Diamant est tellement divin que quiconque l'a possédé, sent qu'il ne peut le perdre sans s'amoindrir soi-même, et que s'en dessaisir équivaut à une abdication. Du temps que vous étiez encore parisien, mon cher Louis, vous avez certainement connu, car tout le monde l'a connu! cet Evezard, ancien ténor de l'Opéra- Comique, beau jusqu'à l'invraisemblance, qui pendant trente ans et plus a été la passion, la folie et l'idole de toutes les femmes, depuis les fillettes qui sortent en cheveux sur le trottoir, jusqu'aux duchesses assises sur des trônes. Egoïste, certes, et s'adorant, comme un amant de cœur à qui appartiennent tous les cœurs, cet aimable bourreau n'était cependant pas parfait : personne ne peut l'être. 11 aimait sa fille Maria et sa fille Éveline, et en les mariant, l'une au banquier Pagis, l'autre au célèbre peintre Courtox, il leur a donné tout ce qu'il possédait, jusqu'au dernier sou, espérant seulement avoir son couvert alternativement mis chez elles deux, et ne gardant pas même un mouchoir pour pleurer, dans le cas où elles le feraient pleurer.
Est-il même besoin de dire qu'avec une touchante unanimité elles l'ont mis à la porte ? Maintenant vieux, pauvre, ruiné, plus dandy que jamais, puisqu'il ne sait pas exister autrement, mais dandy fait de haillons et de guenilles, ridé comme une vieille pomme, teignant ses cheveux blancs et sa fine moustache avec des chimies du plus bas étage, roi Lear sans noblesse, Goriot ridicule, Evezard se promène sur le boulevard avec des collants gris qui ont joué Fra Dlavolo et des polonaises vertes à olives et à brandebourgs, dont les affreuses tailles de guêpe ont jadis travaillé à la fortune de monsieur Scribe.
Ses bottines éculées, dont les semelles traînent et claquent, avancent leurs bouts recourbés comme des éperons de navire. Evezard fume des bouts de cigare ramassés dans les Tuileries. Comme il est resté plus gourmand qu'une chatte, et comme dans son incurable pauvreté il a gardé le goût des friandises, il achète à la laitière, sur le pavé des Halles, une tasse de lait d'un sou dans laquelle il verse les gouttes d'huile restées au fond des vieilles boîtes de sardines, pour se donner la sensation du potage au lait d'amande ! et en se promenant sur le quai, il mange un boudin cru dans la nuit noire, afin de se figurer qu'il savoure un pâté de foie gras. Eh bien ! dans cette misère, dans cet abaissement, dans cette infamie, le vieux chanteur est consolé de tout et relevé à ses propres yeux, parce qu'il porte encore et qu'il portera toujours à sa cravate de satin blanc, et quel satin ! un diamant, un vrai diamant de dix carats, que lui a jadis donné, dans un transport d'amour, une princesse appartenant à une famille régnante. Evezard a eu froid et faim ; il a dévoré les croûtes de pain ramassées à terre, il a couché dans les bateaux de charbon, et il n'a pas vendu, il ne vendra jamais cette pierre sublime, que tout le monde prend pour un bouchon de carafe ; car tant qu'il a encore le diamant, son passé existe, ne peut pas être relégué
parmi les rêves chimériques, et lui, Evezard, il est encore 1 adoré devant qui la princesse déchevelée et demi-nue se mettait à genoux en murmurant d'une voix enfantine: « Dis-moi que tu me trouves belle î »
Je connais même, mon cher Louis, d'autres diamants qui brillent d'une lueur plus tragique. La jeune duchesse Louise d'Armery a apporté trois cent mille francs de rente à son mari, qui, six mois après les noces, a recommencé ses vies de polichinelles, trouvant les drôlesses plus drôles que tout, et retournant aux comédiennes avec autant de fidélité que s'il avait reçu des bulletins de répétition, car une fois qu'on aime le goût du rouge et des blancs gras, c'est pour la vie. Ce jeune duc, de complexion incurablement théâtrale, n'a pas tardé à connaître assez bien sa femme pour être certain qu'elle ne demandera jamais la séparation de biens ; riche lui-même de son chef, il ne vend pas les terres et les châteaux, et se borne à manger ses immenses revenus avec des fillettes aux nez retroussés et aux perruques bizarres. Mais dans l'hôtel somptueux qu'ils habitent, il laisse la duchesse manquer de tout, et seule, abandonnée, privée de linge, vêtue de ro-bes déchirées qui montrent la corde, elle grelotte sans feu dans son appartement désolé, que les domestiques ne balayent même plus.
Le duc d'Armery ne donne aucun argent à sa femme, qui n'en demande pas et s'en passe, et on lui apporte chez elle une nourriture qui, servie à un prisonnier, lui ferait pousser des cris d'angoisse. Mais la duchesse Louise a gardé les diamants amassés dans sa famille de siècle en siècle, et elle se console avec ses diamants. Quand le soir est venu, elle revêt une robe de bal déchirée et dépenaillée; portant au front le diadème étincolant de mille feux, â ses oreilles les girandoles offertes à son aïeule par Marie-Antoinette, à son cou la rivière dont les pierres fuient apportées de l'Inde par son grand-oncle, amiral de France, elle allume
dans les candélabres et dans les torchères des bonis de chandelle, qu'elle est allée pieds nus voler dans les cuisines, et assise sur un fauteuil boiteux que couvre une tapisserie d'un prix inestimable, elle attend les visites qui ne viendront pas, et qui en aucun état de cause ne sauraient venir. Cette jeune femme est plus misérable que les mendiantes et les laveuses de vaisselle; mais comme elle est chez elle, assise à son foyer et parée de ses magnifiques diamants, elle est encore la duchesse d'Armery.
Persister, mon cher Louis, c'est là toute la question, et plus on réfléchit, plus on voit que la véritable somptuosité consiste à posséder chez soi des objets qui n'ont pas été achetés il y a cinq minutes sur le quai Voltaire ou à l'Hôtel des Ventes. Lire dans le livre où lisait votre père, éclairé par le flambeau qui lui prêtait sa lumière douce et amie, c'est là le meilleur de tous les luxes et le plus rare. Les financiers improvisateurs, les demoiselles de douleur et de joie, les peintres de modes, les poètes de mirliton qui montrent leur poésie'en cachant soigneusement le mirliton, les marchands de petits papiers roses, les hospodars de comédie et les faux Turcs possèdent tous , dans une avenue en caoutchouc qui s'allonge chaque nuit, des hôtels dans lesquels tient tout le Japon, et qui sont meublés comme des palais de rois, avec un tas d'étoffes anémiques et pâlissantes. Mais tout cela, on sent qu'on le leur a prêté en même temps que leur richesse, leur bonheur, leur génie, qu'on le leur reprendra tout à l'heure, que l'Hôtel des Ventes s'impatiente et réclame et veut ravoir tout ce butin princier, qui en somme lui appartient. Au contraire, il ne prétend rien du tout sur les biens qu'il ne connaît pas et qu'il n'a possédés jamais; ceux-là, quand vous les tenez, sont bien à vous; c'est pourquoi, mon cher Louis, puisque la France avait reçu en héritage de bons et vrais diamants de famille, je pense qu'elle aurait eu raison de les garder.
MARIONNPJTTES
J'adore les marionnettes. Non pas certes 'avec Tau-' torité d'un Théodore Hoffmann, qui put connaître de près les coquetteries, les jalousies, les orgueils, les férocités et les naïves tyrannies des petites actrices marionnettes, ni avec celle d'un Charles Nodier; car on sait que celui-là fut personnellement l'ami de Polichinelle, et vécut dans la plus tendre intimité avec l'illustre buveur qui, par une antithèse un peu trop crue, arbore à la fois sur ses bosses le céleste azur du paradis et le rouge écarlate do l'enfer. Et non seulement le bon Nodier aima les créatures en bois, mais il se plaisait beaucoup dans la société des simples pantins. Il en avait suspendu une grande quantité à une cordelette tendue au plafond au-dessus de son lit, et dans le sens même de son lit ; et à l'aide d'une ficelle verticale attachée à la première et qu'il tirait de toutes ses forces, il savourait, tout en étant couché, le plaisir d'épuiser toutes les combinaisons tragiques et comiques et de les créer sans nul effort, tandis (pi'au contraire le môme travail donnait tant de peine à monsieur Scribe. Moi j'aime les marionnettes humblement, avec la conscience du peu que je vaux, mais de l'affection la plus sincère et la plus fidèle. Et surtout ce qui me charme en elles jusqu'au ravissement, c'est qu'elles acceptent nettement et franchement leur situation de marionnettes, tandis que les autres personnes qui
sautillent sur la terre sont aussi marionnettes que les marionnettes ainsi dénommées, mais seulement ne l'avouent pas.
Un de ces derniers soirs à l'Opéra, une des dames les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, voyant sur la scène le danseur Marion odieusement frisé, faisant des ronds et des grâces, et s'élevant dans l'espace comme un cerf-volant, avec un sourire immobile et figé, médit avec impatience : « Quand donc supprimera-t-on les danseurs ? Y a-t-il sur la terre quelque chose de plus absurde et de plus laid qu'un danseur? » — «Ah ! madame, lui répondis-je aussitôt, ce qui est haïssable dans Marion, ce n'est pas le danseur, c'est l'amoureux de théâtre, agaçant comme tout homme qui cherche à être joli dans le sens féminin et juvénile.
Mais si, au lieu de la dissimuler, Marion laissait voir naïvement sa force, qui est très réelle, il cesserait d'être ridicule pour devenir beau. Relisez ou lisez l'admirable Paris'me de Nestor Roqueplan, et vous verrez que vouloir supprimer le danseur, c'est vouloir supprimer la Danse elle-même, et surtout la danseuse, car cette fée, cette nymphe, cette oiselle qui semble planer, s'envoler, s'enfuir dans la nuée, et dont le corps paraît avoir tant d'esprit et dont les jarrets se montrent si hardis et les pointes si spirituelles, n'est rien qu'une marionnette, que fait manœuvrer l'habile danseur dont les bras vigoureux la soulèvent et l'emportent. Le danseur pense, invente, crée, imagine et danse même pour la danseuse, qui n'est qu'une illusion, une ombre, une apparence, un vague reflet. Carlotta Grisi, c'était Perrot; la Gerrito, c'était Saint- Léon, et ainsi de suite. La danseuse n'échappe pas à sa condition de femme, et elle est toujours gouvernée, animée, instruite, galvanisée par un mâle, qui est la création et la pensée. »
Ainsi je parlais à la dame, essayant de guérir chez
elle un préjugé trop vulgaire pour son subtil esprit, et par discrétion je m'en tenais là; mais, mon cher Louis, combien cette démonstration aurait pu être généralisée et poussée plus loin! Car songez-vous combien sont rares, même parmi les hommes, les montreurs de marionnettes, ceux qui tiennent et font mouvoir les fils, et à quel point la plupart des mortels, hommes et femmes (et je n'excepte pas les plus illustres!) ne sont rien autre chose que des marionnettes !
Il faudrait commencer au géant, au porte-foudre, au lion Mirabeau. Vous vous rappelez l'histoire si connue de la phrase immortelle : Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple... Elle avait été d'abord prononcée à voix basse par un vieillard toussant, asthmatique, à demi mort, qui était placé à côté du grand orateur. Personne ne l'avait entendue... excepté Mirabeau qui se l'appropria, la répéta de sa voix de tonnerre, la ponctua de son geste souverain, et la jeta palpitante aux ouragans furieux de l'Histoire. Ainsi le grand dompteur d'hommes n'avait été qu'une marionnette colossale entre les mains du petit vieillard grelottant et perclus, prêt à exhaler son dernier souffle. De même, un des six grands hommes, un des génies surnaturels, Molière, fut surtout le suprême bon sens, et ce bon sens qui voit, juge, résout, traîne les méchants sous la grande clarté et terrasse le mensonge inutile, le Contemplateur dut souvent l'emprunter à sa cuisinière, et alors c'est elle qui, entre sa casserole et sa rôtissoire, faisait mouvoir ce dieu devenu marionnette.
Mais qu'est-il besoin d'exemples si illustres et déjà si anciens ! Nous n'avons qu'à regarder autour de nous ceux qui nous crèvent les yeux! Le député Gallas est à présent un peu vaincu et démodé ; mais qu'il a été beau lors de ses premiers triomphes d'avocat, lorsqu'il combattait l'empire avec sa voix d'airain qui semblait empruntée au noir clairon des Châtiments^ et plus tard,
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pendant la guerre, lorsqu'à la tête de sa compagnie de francs-tireurs, il sut un moment tenir en échec l'abominable victoire, et avec une poignée d'hommes extermina un régiment prussien! Puis, devenu député et journaliste, il nous étonna tous par son inspiration, par sa science, par son esprit pratique; dans les commissions il groupait irrésistiblement les faits et les chiffres; à la tribune, toujours prêt, toujours inattendu, toujours nouveau, toujours charmeur, aussi éloquent que Gambetta et aussi logicien que Clemenceau, il remuait, retournait, reprenait la Chambre avec un discours, relevait les courages, gagnait les causes perdues, enflammait les âmes et ne permettait à aucune hypocrisie de cacher son front hideux sous le masque de la Liberté. Tout à coup, ces belles facultés ont été la proie de je ne sais quel délire.
A la fois enfiévré et las, turbulent et découragé, Gallas toujours éloquent, mais ne sachant plus que faire de son éloquence, disant ce qu'il ne faut pas dire, faisant ce qu'il ne faut pas faire, pareil à un torrent qui a perdu son lit et qui vagabonde au hasard, s'épuisant en même temps qu'il ravage, il a fait songer aussi à une mofitre détraquée, dont les roues stupéfaites courent sur place une inutile prétentaine. On s'est rappelé alors que le célèbre député avait eu pour ami un petit Provençal mince , phtisique , noir comme une mûre de haie, qui toujours vivait dans son ombre et lui parlait à l'oreille. Et comme à la fm Paris sait tout, on a fini par savoir que ce négrillon, le tout petit Mairie, guidait, conseillait, gouvernait, manœuvrait son grand ami Gallas à la stature de héros, à la fauve crinière de lion éparpillée comme une flamme, et lui soufflait tout bas : « Fais ceci, fais cela! » et lui disait quand, comment et à quel propos il devait être sublime, terrible, judicieux, ou satirique à la façon de Rochefort. Car Gallas possède réellement tous ces dons-là, mais brouillés et entassés pêle-mêle, comme des objets
qu'on a jetés dans un chapeau. C'est une marionnette éperdue qui ne sait plus quand elle doit chanter, caresser, menacer ou battre, à présent qu'on a emporté son petit maître noir, dans un petit cercueil pas plus grand qu'une boîte de parapluie.
Gomme toute Renaissance qui réussit est précédée par une tentative avortée de Renaissance, il y eut avant Rachel la tragédienne Tamnâ que vous vous rappelez sans doute, et qui, nous ayant rendu avant elle les furies d'Hermione, les extases de Pauline, la haine de Camille, les angoisses de Phèdre, la colère amoureuse de Roxane et les tendresses de Bérénice, avait sur Rachel l'avantage de ne pas nous montrer ces femmes idéales emprisonnées sous les robes asiatiques ou sous les tuniques flottantes, dans l'ignoble crinoline l D'une beauté aussi bien plus grecque et primitive que sa triomphante rivale, car son nez suivait le front sans la moindre inflexion, Tamnâ semblait descendre d'un bas-relief d'Égine; elle parlait naturellement la langue de la poésie, avec une voix d'or vivante et lyrique; elle était toute âme, toute harmonie, toute ardeur, toute passion; elle nous faisait frémir et pleurer et admirer, et toutefois elle n'était rien qu'un oiseau bien seriné par son professeur Régnier et par son oncle Tsiphâ qui, avec son baragouin de marchand de parapluies, trouvait pour l'admirable marionnette des inflexions délicieuses, d'une idéale justesse. La dernière Rachel que nous possédions encore, SéraphineGilis, qui, depuis que Sarah Rernhardt, s'est enfuie, a pris possession du palais tragique, est encore plus inconsciente et impersonnelle que ses devancières; c'est sa bonne qui apprend les rôles pour elle, et qui, en lui mettant ses bas, les lui inculque par je ne sais quel artiflce! On sait que monsieur Strakosh répétaitau lieuetplace d'Adelina Patti; peut-ôtre môme est-ce lui qui chantait aux représentations, caché derrière la diva comme Chérubin derrière Fanchette, et je ne jurerais pas qu'il n'en fût pas ainsi.
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En tout cas, dans un ordre très inférieur, je veux dire au café-concert et dans certains théâtres d'opérette, il est très certain que le chanteur et la chanteuse ne chantent pas; celui qui chante, c'est le chef d'orchestre qui les fait tenir debout, les enlève par la force de sa passion, leur impose le geste nécessaire, leur souffle la note qu'ils ne trouveraient pas, et au besoin la donne pour eux. A l'Opéra, c'est le pianiste répétiteur qui vit, pense et comprend les rôles pour les chanteurs soulevés chacun par un petit fragment de son âme. Oui, regardez attentivement les mortels; ni hommes, ni femmes, ni Auvergnats, tous marionnettes !
Lampre, le docile élève de Flandrin, qui copie les Raphaël avec une exactitude à faire pleurer les anges, peignait très bien quand Flandrin était là, mais si le maître sortait une minute, pour aller chercher son mouchoir de poche oublié dans la chambre voisine, patatras! tout s'écroulait, il n'y avait plus personne; Lampre n'était pas plus peintre que je ne suis archevêque I Un empereur en voyage étant venu se faire peindre chez le célèbre artiste, Flandrin dit à son élève : « Asseyez-vous là, vous ferez aussi le portrait de Sa Majesté. » Et sans que personne eût jeté les yeux sur sa toile, il fit le portrait comme son maître, aussi bien que son maître, uniquement parce que son maître était là. Mais si on le laissait seul, il se sauvait terrifié, en criant : « Ah! mon papa! mon papa! mon papa! » comme Thomas Diafoirus. Il n'est pas que vous n'ayez aussi entendu parler du poète Sommeria, qui en ce moment-ci fait fanatisme. Imitateur, adroit comme un singe, il avait assez bien surpris et singé, pour parler en langue de théâtre, les trucs de la versification ; mais il n'y avait pas plus d'idées dans sa tête que dans une boîte vide, et il tournait sur lui-même, comme un écureuil. Il a été aimé de la jolie Sylvie Robbes, jeune, émue, impressionnable, vibrante comme une lyre, ayant mille idées, mille impressions, mille saillies à propos
de tout ; Sommeria n'a pas laissé tout cela tomber dans l'eau; il met sa maîtresse en vers, l'exploite, la copie, vit de sa substance, et lorsqu'elle veut se pencher sur les feuillets où il aligne ses rimes, il lui dit : « Ya! ma pauvre enfant, ce sont des choses trop élevées pour toi ; tu n'es pas capable de les comprendre! » Et Sylvie est si ingénue et modeste, avec sa jolie bouche de fillette pareille à une rose, qu'elle accepte cela humr blement; et elle ne sait pas môme qu'elle tient les fils de cette stupide marionnette!
Enfin, mon cher Louis, il y a en ce moment-ci une seule courtisane amusante, mais enfin, elle existe! Elle a le secret d'être mince sans maigreur, onduleuse, serpentine ; elle porte les robes avec génie, elle a des mots plus drôles que ceux de Sophie Arnould, et possède à fond l'art de désespérer, de ramener, de fixer, de chasser môme quand elle veut les amants; sa maison est meublée avec un vrai style, et on mange chez elle de très bonnes soupes aux choux, faites avec du lard fumé et des poulets de Nantes; enfin, c'est la maîtresse idéale I Mais livrée à elle-même, elle serait innocente comme une oie; toutes ses belles stratégies lui sont dictées et enseignées parle vieux duc de Kandel, qui connaît bien le dix-huitième siècle, et s'amuse ainsi à faire de l'érudition réalisée. Jacqueline Brunin paye son précepteur en nature; elle lui offre autant de bonheur qu'il en désire, et il peut en prendre à discrétion; mais cette condescendance n'engage pas beaucoup la fillette, parce que l'âge et les infirmités du duc le forcent à une extrême discrétion.
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