‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 20 sur 60 · LE CRIME DE A' ILLE-D'AVR AY · texte numérisé non relu

LE CRIME DE A' ILLE-D'AVR AY

Mon cher Louis, à la ville comme au théâtre, les sujets de comédie sont extrêmement rares; aussi est-ce toujours les mêmes qu'on reprend, avec des variantes plus ou moins ingénieuses. Nous venons d'avoir une nouvelle édition des Bi^igands sans le savoir; c'est vous dire tout de suite que dans tout ce tumulte il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mais c'a été une très grosse affaire dont les journaux s'entretiennent déjà, en termes inintelligibles pour quiconque n'est pas initié, et dont le dénoûment, encore attendu, sera un procès très important oii, selon toute probabilité, les principaux accusés seront défendus par Lachaud et Léon Gléry.

Tous les promeneurs parisiens connaissent à Villed'Avray une sorte de petit chemin âpre, sauvage, encombré de ronces, à l'entrée duquel deux ormes séculaires montrent leurs troncs ouverts et décrépits, et qui aboutit à une sorte de masure cachée sous les lierres, construite jadis pour loger le concierge d'une grande propriété entourée de murailles et depuis longtemps abandonnée et vide. Il y a quelques mois, pendant le grand ministère, cette masse de verdure sembla tout à coup éveillée et mystérieusement peuplée; on y sentit ces tressaillements qui à coup sûr indiquent la vie ; peu à peu des bruits distincts, de plus en plus précis et enfin tout à fait perceptibles, y furent enten-

dus ; il devint facile de deviner dans l'immense parc les allées et venues d'un grand nombre de gens, et de comprendre qu'on s'y livrait à de nombreux et divers travaux. Donc l'antique propriété appartenait à de nouveaux habitants qui en avaient pris possession ; mais quand et à quelle heure? Évidemment la nuit, puisque les voisins n'avaient rien vu; mais il leur en coûtait de se contenter d'une si vague et imparfaite certitude.

11 y avait une créature qui devait en savoir davantage. C'était un mendiant loqueteux nommé Galoche, qui vivait et la plupart du temps couchait dans le chemin des Ormes. Malgré leur chère avarice, les paysans le firent boire, le régalèrent, lui versèrent leur meilleur vin, lui donnèrent des sous et même quelques pièces blanches ; mais ils en eurent bien pour leur argent, et plus qu'ils n'espéraient, car le vieillard avait vu en effet des choses étonnantes et tragiques. D'abord, par une sombre nuit sans lune, de grandes voitures, dont les roues avaient été enveloppées de façon à ne pas faire de bruit, s'étaient arrêtées à la porte de la masure, où leur chargement,'' débarrassé en un tour de main par des hommes robustes et agiles, avait été reçu et vérifié par un géant d'un aspect formidable. Puis était venue une autre voiture d'où on avait fait descendre une vieille femme, qui avait les yeux bandés, et qui avec des gestes désespérés se débattait et voulait s'enfuir. Mais le géant l'avait prise dans ses bras comme une enfant, et l'avait emportée, malgré sa vaine résistance, dans l'intérieur de la maison.

Une fois mis au courant, les voisins veillèrent tous, cachés, couchés à plat ventre, embusqués dans les coins. Toutes les nuits des messagers, des courriers se succédaient à la porte de la masure; on y voyait s'arrêter des voitures, d'où tout aussitôt étaient descendus des tonneaux à l'aspect sinistre, des caisses, des paquets parfois sanglants. Puis dans le parc, où étaient intro-

duits des animaux conduits par des bergers vêtus de peaux velues, on entendait de longs cris de bêtes égorgées. (Tétait à penser que les adeptes de la magie noire se réunissaient là pour célébrer quelque messe diabolique. Mais la police, qui n'est pas superstitieuse, imagina, avec plus de vraisemblance, qu'elle avait découvert un nid de conspirateurs, et qu'il s'agissait de supprimer, ou du moins, comme il est dit dans Buy Blas, d'enlever quelqu'un de très grand dans Madrid. Bientôt cette hypothèse prit corps, et tout naturellement; car chaque jour, vers sept heures et demie, arrivèrent à cheval ou dans d'élégantes voitures, à la porte de la masure, des hommes parmi lesquels les policiers avaient bientôt reconnu des ducs, des comtes, des financiers de haut parage, et, chose plus étrange, des députés et des sénateurs appartenant aux opinions les plus extrêmes. Il fallait que la conspiration fût bien puissamment ourdie pour rassembler ainsi des adversaires, réconciliés sans doute par quelque implacable haine. Il n'y avait pas de temps à perdre ; car quel était le personnage assez en vue pour justifier un tel déploiement de forces et de ruses, et n'avait-on pas à redouter les plus criminels attentats?

Mis en campagne, les deux plus habiles agents de la préfecture, Porta et Jary, qui sont à la fois deux Protées et deux Mascarilles, ne purent jamais arriver plus loin que la maisonnette, où le géant concierge à tignasse rouge, qui déclara se nommer lotas, les reconnut avec un flair invincible en dépit de leurs déguisements divers, et les roula avec un esprit de vieux journaliste. Après eux se présenta le commissaire en écharpe, qu'il fallut bien accueillir sérieusement et conduire au maître du château. C'était le marquis de Lauzur, en présence de qui, songeant à sa haute situation et à sa renommée sans tache, le magistrat se trouva un peu interdit et éprouva quelque peine à motiver sa visite. D'ailleurs le marquis donna avec une aisance parfaite les meilleu-

res et les plus simples explications. 11 avait acheté cette propriété pour en jouir et y recevoir ses amis; de préférence, il faisait même ses approvisionnements la nuit, afin de ne pas être incommodé le jour par ces détails domestiques, et il croyait n'être en contravention vis-à-vis d'aucune loi ou ordonnance. Force fut bien d'attendre une occasion meilleure; mais elle ne tarda pas à se présenter. Un matin, au petit jour, parut au sommet de la muraille une femme aux cheveux gris, qui attacha à un crampon des draps noués ensemble, le long desquels elle allait se laisser glisser sur la route, lorsque deux hommes, grimpés sur l'échelle qu'elle avait elle-même gravie, la prirent dans leurs bras et, malgré ses cris et ses révoltes, l'emportèrent, échevelée, furieuse et l'écume à la bouche.

Cette fois enfin le flagrant délit était net et crevait les yeux des passants comme la lumière du jour. Les agents, qui n'avaient pas quitté leur embuscade, envahirent la propriété : on procéda à l'arrestation des deux hommes qui avaient paru sur l'échelle, et leur victime, leur prisonnière, la femme aux cheveux gris fut immédiatement interrogée.

Alors, mon cher Louis, on apprit tout : quelle désillusion ! Jamais le proverbe illustré par Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien, ne trouva une application plus catégorique, et jamais la montagne en travail n'accoucha d'une si petite souris, grosse comme une puce. Quel four! se seraient écriés les comédiens, qui, par une audacieuse antiphrase, parlent de l'édifice qui sert à cuire le pain, au moment précis où la ruine de leurs espérances fait qu'ils n'ont plus de i)ain à cuire. Mais vous me rendrez cette justice que, dès la première ligne de cette lettre, je vous ai mis en garde contre une inutile dépense d'émotion et de curiosité. Moins que peu de chose, rien (hi tout, voilà ce qu'on trouvait dans ce pot aux roses flairé avec tant d'ardeur et de patiente sollicitude. C'est égal, les magistrats ne pouvaient se

résigner à ce chou-blanc, et frottaient les verres de leurs lunettes de façon à les rendre plus brillants que les blanches floraisons des étoiles, mais tout cela en pure perte, et dans le seul intérêt de ce récent empereur qui fut jadis le roi de Prusse. Ce qu'on avait appris... apprêtez-vous à regarder une aquarelle lavée par un Meissonnier de Lilhput! Mais voici le fait.

Le marquis de Lauzur et ses amis, députés et sénateurs delà droite et de la gauche, étaient simplement de vrais Parisiens, qui se souciaient de la politique et de ses pompes comme une envolée de rossignols se soucie d'un piano à queue, mais qui, exaspérés et terrifiés par les exécrables festins qu'ils avaient dévorés avec horreur dans les cabarets et dans les maisons princières et bourgeoises depuis l'ouverture de la saison, avaient résolu de perpétrer un violent coup d'État, et de dîner! en dépit de la Civilisation. Oui, ils formèrent ce projet fabuleux d'échapper aux vins frelatés, au caviar éventé, aux asperges en liège, aux rondelles de terre noire qualifiées truffes... conservées, comme la momie est un homme conservé, aux fausses volailles engraissées comme des ténors, aux veaux qui sont des bœufs, aux bœufs qui sont des vaches, aux crêtes de coq artificielles, aux foies gras chimériques et crus fardés par des Locustes sans entrailles, enfin à tout ce qui constitue la pâture de la bonne société, et à tout ce que les forçats du monde élégant savourent en habit noir et en cravate blanche. Échapper à tout cela, quel rêve ! et ils le pouvaient, étant tous jeunes, riches, intrépides, et, comme les l'reize de Balzac, décidés à ne reculer devant rien pour accomplir leur généreux projet.

11 fallait avant tout se procurer un endroit, une demeure, un antre d'où les victuailles une fois entrées ne sortiraient pas pour être soumises à une falsification quelconque. Le Château des Ormes remplit à merveille cet objet, car le bétail, les tonneaux de vin, les volailles, les caisses de provisions y étaient reçus à l'entrée par

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l'incorruptible géant lotas, qui au régiment avait été le brosseur du marquis de Lauzur, et sur qui tous les raisonnements du monde n'avaient pas plus de prise que sur un poète lyrique.

Notez que les associés possédaient individuellement dans toute la France et même ailleurs des propriétés d'où ils pouvaient tirer, faire venir directement et au besoin apporter et amener eux-mêmes tous les vrais éléments d'une nourriture humaine et réelle, les vins de Bourgogne et de Bordeaux, les bœufs aux larges reins, les veaux de rivière, les cochons de race chinoise, les petits moutons nourris dans les prairies salées, les volailles en vraie chair, les poissons de la mer et des fleuves, le gibier, les coquillages, les fruits, les légumes poussés dans de la terre, et non dans cette boue parisienne qui leur donne une chair de vieille courtisane. Oui, ils avaient tout, ils pouvaient faire arriver tout cela sans tromperie ni surprise au Château des Ormes et dîner comme les honnêtes gens dînaient sous le règne du roi Louis XIV; mais il s'agissait d'accommoder, de cuisiner ces diverses nourritures, et là commençait la vraie difficulté.

Qui dit : cuisinier parisien, dit : chimiste dans le plus mauvais sens du mot, et la chose était trop axiomatique pour avoir besoin d'être démontrée. Il fallait se procurer en province une cuisinière d'archevêque, ignorant les plaisanteries et les farces du nouveau répertoire; mais admettez qu'on la trouvât, ne serait-elle pas perdue, à l'instant même oii elle aurait causé cinq minutes avec une fruitière ou avec une portière parisienne! C'était le cas de montrer du g(''nie. Un des associés, le comte Jean deBalz, découvrit, à Bourbon-Lancy, une cuisinière idéale api)elée Madelon (^athy, qui, âgée de quarante ans, vivait de ses quinze cents francs do rente, amassés au service d'un grand propriétaire terrien. Il lui fit par-devant notaire, et pour quatre années, un engagement en vertu duquel, moyennant mille

francs par mois toujours payés d'avance, Madelon s'obligeait à cuisiner chaque jour pour douze personnes au Château des Ormes, engagement qui d'ailleurs pourrait toujours être résilié par la seule volonté de Madelon Cathy, et le jour et à l'heure même où elle en exprimerait le désir. Mais, en revanche, la cuisinière acceptait jusqu'à ce moment-là de rester prisonnière dans le château, et de ne mettre le pied dehors sous aucun prétexte. — « Oh! dit en signant la rusée paysanne, vous me permettrez bien de faire de temps en temps un petit tour! — Jamais ! » répondit nettement le comte de Balz. Mais Madelon ne le crut pas, et s'imagina que les clauses du contrat ne seraient pas exécutées dans leur teneur rigoureuse.

Comme vous l'avez vu, en entrant pour la première fois la nuit dans la masure d'Iotas, elle se débattit, se démena, prise d'un soudain repentir; mais le géant, se conformant à l'ordre qu'il avait reçu, lui offrit de déchirer le traité, et elle redevint muette comme une carpe, car les mille francs par mois lui tenaient au cœur. De même, le matin où elle avait voulu s'évader par-dessus la muraille pour se promener dans les chemins de Yille-d'Avray, on lui avait proposé de reprendre tout de suite sa liberté, et c'est sur son refus énergiquement exprimé que les serviteurs du marquis de Lauzur l'avaient saisie dans leurs bras et réintégrée dans sa prison, où elle pouvait d'ailleurs se promener dans un parc immense, sous des ombrages et parmi des fontaines de marbre qui ont eu l'honneur d'être copiés par ^Yatteau.

— « Après tout, disait dernièrement le magistrat chargé d'instruire l'affaire, avoir voulu dîner me paraît une tentative assez innocente...

— Détrompez-vous, mon ami, rien n'est plus grave, lui dit alors un vieillard célèbre qui a rôti tous les balais, tenu les queues de toutes les poêles, et tant de fois occupé le pouvoir qu'il a vu naître les corbeaux sinis-

très, qui, maintenant accablés de vieillesse, volent d'une aile lassée dans les jardins des ministères. Il y a eu, continua-t-il, séquestration de personne, c'est-à-dire un crime prévu et défini par la loi; profitez-en pour être très sévère. Si les conjurés de Ville-d'Avray n'avaient voulu que substituer un pouvoir à un autre ou combattre par des moyens un peu excessifs quelque personnalité éclatante, pour nous qui avons fait le tour des idées, ce seraient de simples vétilles; mais leur visée était bien autrement subversive, puisqu'ils se refusaient à admettre la tromperie sur la qualité de la marchandise vendue, sans laquelle tant d'honnêtes gens seraient ruinés. Sachez-le bien, il n'y a pas de pires révoltés que ceux qui prétendent manger réellement des foies gras achetés en Alsace et des truffes venues du Périgord ! Car s'ils ne consentent pas à accepter des vessies pour des lanternes et des becfigues pour des ortolans, comment voulez- vous leur faire prendre au sérieux n'importe quelle fiction politique? »

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