‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 23 sur 60 · CHEZ ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

CHEZ ALPHONSE DAUDET

Mon cher Louis, un poète lyrique dans le printemps, c'est-à-dire dans son élément naturel, est exactement comme un poisson dans l'eau ; aussi ai-je l'âme inondée de joie ! Le père de mon cher ami, l'excellent poète Paul Arène, étant venu ici de sa Provence brûlée et calcinée au soleil, quelqu'un lui demanda ce qui à Paris lui semblait le plus merveilleux, et il répondit sans hésitation : « C'est de voir à la fois tant d'arbres ! » Le fait est qu'il y a chez nous beaucoup d'arbres ; il y en a autant que de femmes en robes de soie, de restaurants à vingt-deux sous et de volumes de vers. Et sur toutes ces branches noires se sont ouvertes, jeunes, tendres, ruisselantes, vertes de ce délicieux vert d'Avril qui vous charme comme une caresse, les bien-aimées, les désirées, les attendues, les enivrantes feuilles ; oh ! que de feuilles ! Y en a-t-il aussi à la campagne ? Gela me semble peu probable, puisque nous les avons toutes prises. Cependant j'aurais bien envie d'y aller voir ; mais je suis ici pour vous raconter Paris, et je vous le raconte.

Mardi dernier, j'avais été invité ;\ aller entendre chez Alphonse Daudet la lecture faite pour quelques amis du drame que le poète Paul Delair a tiré des Rois en exil.

Je ne vous dirai rien de la pièce, et je ne commettrai cl ce sujet aucune indiscrétion, bien que ma lettre soit

destinée à n'être lue que par vous. Mais on n'a pas plus tôt écrit à un ami une lettre qu'il lit tout seul et brûle ensuite dans une cave fermée à triple verrou, que ce bout de papier se trouve imprimé à trente-six mille exemplaires, car le propre de toute chose écrite est de finir par être imprimée. Mais tout le reste, je puis vous en parler sans inconvénient. D'abord le décor était joli, rassemblé, intime, fait à souhait pour le plaisir des yeux. C'était ce salon meublé de sièges bas, orné de tableaux choisis, éclairé par des candélabres d'un grand style, où le goût de la maîtresse de la maison, qui s'accuse dans les moindres détails, a su créer une gaie et tranquille harmonie. Le lecteur était Goquelin aîné, qui, assis devant une petite table placée dans un angle du salon, devant une portière aux larges plis, et supportant une lampe japonaise d'un bleu de turquoise, pouvait, lorsqu'il se reposait un instant, arrêter ses regards sur une brillante guirlande de dames parisiennes^ toutes belles, aimables et spirituelles, et très dignes d'être les femmes de leurs maris, parmi lesquels on aurait en vain cherché un être banal ou vulgaire, un simple figurant de la vie. 11 n'y avait là que le dessus du panier ; l'éminent comédien n'avait pas à envier ce fameux parterre de rois devant lequel joua mademoiselle George à l'époque où Napoléon, marchant dans les pas de Bacchos et d'Alexandre, emportait ses tragédiens^ comme tout le reste, dans l'ouragan vertigineux de ses victoires.

Goquelin est un lecteur admirable, qui se sert de sa voix d'or pur avec autant de goût et de tact que de précision et de science. Sa diction est variée, chaude, passionnée, mais toujours discrète, absolument exempte d'effets gros et appuyés. Il ne tombe pas dans une erreur commune à beaucoup de comédiens, en jouant \a pièce qu'il s'est chargé de lire ; mais il esquisse et indique tout avec une prodigieuse justesse, sans jamais rompre le rhythme de la prose, et pour tout dire en un mot, il

lit à la fois de façon à conquérir un public et à satisfaire les poètes !. Enveloppé de la plus ardente sympathie^, interrompu souvent parles applaudissements impatients qui ne pouvaient attendre, il n'a pas un moment pressé ou ralenti ou violenté le mouvement hors de propos. Il était maître de lui comme de l'œuvre, qu'il vivifiait et mettait en pleine lumière. Une pareille lecture, c'était plus et mieux qu'une représentation, car elle ressemblait à une représentation où tous les acteurs auraient été de la force de Coquelin : quelque chose comme une volière pleine de merles blancs !

Quant à l'auteur, plein de talent et plus que modeste, qui a fait son difficile travail avec l'imagination de dramatiste la plus intuitive et avec une habileté rare, pour l'apercevoir il aurait fallu le chercher dans les coins sombres, dans les embrasures de portes, car il se cachait, comme honteux d'avoir tant et si bien travaillé. Tout éclairé d'intelligence, d'inspiration et de finesse, le visage un peu pâle et fatigué de Paul Delair exprime la bravoure la plus obstinée et la plus tenace. On sent que ce jeune homme est décidé à vaincre, et il vaincra, car il a tous les dons, et par-dessus, le plus rare de tous, la patience.

Alphonse Daudet, lui, n'avait aucune raison de se cacher, puisqu'il n'était pas là pour son propre compte ; il savourait un plaisir d'artiste, en admirant avec quelle ingéniosité l'auteur dramatique avait choisi, rassemblé, raccordé ses propres richesses, pour en fabriquer une vivante, une irréprochable mosaïque, et je pouvais le regarder tout î\ mon aise, tandis que Coquelin, devenu légion, faisait parler le roi et la reine et l'enfant royal et tous les autres personnages, comme doit parler chacun d'eux, et nous imposait l'intense et délicate volupté de l'admiration. Ni trop fier, ni étonné de sa renommée grandissante, dont il porte le poids avec infiniment de gentillesse et de grâce, l'auteur de Numa Rimmeslan avec SCS traits affinés, avec sa lèvre de pourpre, avec sa

iioire et épaisse chevelure, avec sa barbe douce qui n'a pas subi l'affront du ciseau, est effroyablement jeune; et il aurait l'air presque trop jeune, si ses yeux veloutés et brûlants, pleins de flammes et d'ombre, ne contenaient visiblement tout un monde de souvenirs, de pensées et de rêves, les cieux lointains, les clairs paysages et tout le lumineux fourmillement des œuvres futures. «^

Pendant les entr'actes, car il fallut bien faire de courts entr'actes pour aller fumer dans le cabinet du poète l'indispensable cigarette, sans laquelle le Parisien a l'air d'avoir vendu son ombre, on pouvait se rejoindre, parler de l'œuvre si attachante, si curieuse, et échanger ses impressions. Tout de suite, mon cher Louis, j'eus l'heureuse chance de retrouver deux hommes illustres, que je croyais bien ne pas connaître, et qu'au contraire, comme vous allez le voir, je connaissais parfaitement.

Ce fut d'abord Gambetta, qui vint à moi en me tendant la main, et m'interrogea amicalement sur l'état de ma déplorable santé. Le célèbre tribun ressemble très peu à ses portraits et pas du tout à ses caricatures, et la douceur de ses longs cheveux et de sa barbe déjà blanchissante donne à ses traits énergiques beaucoup de distinction et d'élégance. Il parle poésie et littérature, comme s'il ne se fût de toute sa vie occupé d'autre chose ; il a des idées critiques très fines et très personnelles, et, contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne fait pas de discours et, comme un vrai Parisien, jette des mots vifs, décisifs, rapides comme un trait de flamme. Ensuite ce fut le docteur Gharcot, qui lui aussi vint à moi et serra ma main comme celle d'un vieux camarade, comme c'était justice, car nous sommes en effet de vieux camarades ; seulement je n'en savais rien ! Je me figurais que je n'avais jamais vu ce grand savant et je désirais beaucoup le rencontrer; mais en arrivant chez Alphonse Daudet, j'appris qu'au dîner il avait parlé de moi, et non sans une indulgente mélan-

colie. Il se plaignait un peu de ce qu'à la pension Sabatier, 011 nous avons été écoliers dans le même temps, je ne faisais pas attention à lui, parce que j'étais dans les grands, tandis que lui, au contraire, était dans les petits. A présent la situation est radicalement retournée, selon la formule souvent préconisée par monsieur Scribe; c'est moi qui suis dans les petits, et c'est lui qui est dans les grands, dans les très grands. Juste retoia^, Monsiew !

Le docteur Charcot, dont le visage, très jeune encore, a été modelé profondément par l'impérieuse et virile pensée, ressemblée Dante revenant de Tenfer. En effet, il y va et il en revient chaque jour, après avoir vu, soulagé et consolé des douleurs surhumaines et d'effroyables misères. En l'écoutant on croit entendre le Bianchon de Balzac ; il est facile de voir qu'il sait, pénètre, comprend et devine tout, et j'imagine que les romanciers présents à la lecture des Rois en exil devaient être un peu tentés d'ouvrir le crâne du docteur pour voir ce qu'il y a dedans. Peut-être a-t-il dû la vie au plaisir avec lequel Zola et Concourt écoutaient Goquelin ; ce sont deux bons camarades, qui l'un et l'autre aiment passionnément le talent d'Alphonse Daudet, et qui sont d'assez grands travailleurs pour apprécier le mérite de l'obstacle franchi, et pour savoir ce que vaut la difficulté vaincue. Occupés seulement à voir revivre sous une nouvelle forme le beau roman de leur ami, ils avaient oublié leurs préoccupations personnelles ; l'auteur de Pot-Bouil/e, dont les cinquante mille premiers exemplaires, dressés en larges colonnes avant d'être mis en vente, cachaient hier les murailles et les plafonds de la librairie, ne songeait plus à son prochain livre, dans lequel les Magasins du Louvre deviendront plus vastes que cent mille univers, pour peu qu'il les grossisse comme il a grossi les turbots et les soles de la Halle, dans Le Ventre de Paris.

Et Concourt ne songeait plus ù ce livre qu'il prépare

avec amour, dans lequel il veut emprisonner la brise, embrasser la nuée, exprimer ce qui n'a été deviné jamais, et faire avouer à la Jeune Fille, ce monstre énigmatique et divin, les secrets qu'elle ne sait pas ellemême. Il y avait là encore (mais je ne puis vous nommer tout le monde !) un jeune et charmant poète, Léon AUard, doublement frère d'Alphonse Daudet, dont il a épousé la sœur, et qui a épousé la sienne ; Reinach ; Drumond ; Philippe Burty, qui se demandait sans doute pourquoi tous les rois en exil ne s'en étaient pas allés au Japon, oti ils auraient trompé leurs ennuis en voguant au-dessous d'un ciel rouge, sur un fleuve entouré d'arbres aux fleurs roses; Ernest Daudet, qui aime mieux son frère que lui-même ; deux éditeurs, Georges Charpentier et Dentu, qui, assis à côté l'un de l'autre, ressemblaient au jeune Roméo et au noble Brabantio ; Eugène Montrosier, le spirituel critique d'art, qui a engagé avec le poète Ernest d'Hervilly un duel véritablement étonnant, car ils luttent à qui des deux laissera le plus longtemps pousser sa barbe.

Un seul comédien, Worms, qui, lorsqu'on jouera les Bois en exil, remplira, sans nul doute, un des principaux rôles, et qui, en écoutant Coquelin exprimer si éloquemment la passion, se disait probablement : « Voilà comme je serai dimanche ! » Et attachés par des chaînes d'or aux lèvres du lecteur, tout ce monde-là, et les belles dames qu'il faudrait décrire toutes, mon cher Louis, si j'écrivais l'histoire au lieu de vous écrire une lettre, partageaient l'émotion, l'angoisse, les nobles vœux stériles et le suprême désespoir de la reine d'Illyrie, et la lecture s'achevait au milieu d'unanimes applaudissements, laissant dans tous les esprits une impression durable et profonde.

A ce moment-là, Paul Delair eut beau vouloir se dérober et se cacher dans les trous de rat, il fut chaudement complimenté, et il eut ce bonheur si rare sur la terre de ne pas entendre un compliment banal. Ah ! il

aurait voulu être bien loin, s'enfuira travers les noires forêts sur un cheval sauvage, ou s'engouffrer dans une de ces trappes que son confrère d'Ennery ouvre, quand il lui plaît, sous les pas des ballerines ; mais il fut heureusement sauvé par une diversion qu'il était facile de prévoir. « Madame, on a servi sur table, » dit judicieusement le laquais Galopin dans La Critique de l'Ecole des Femmes, et Dorante dit avec à-propos : « Ah ! voilà justement ce qu'il faut pour le dénoûment que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. » On a eu beau la consacrer aux enchantements de la poésie, il faut bien qu'une soirée, comme toutes les autres soirées, finisse par le thé et le chocolat. Mais avec des causeurs comme ceux qui étaient réunis là, jugez, mon cher Louis, de ce que fut, mardi dernier, le thé de madame Alphonse Daudet, après la lecture des Rois en exil. Il serait insuffisant d'affirmer que tous les convives avaient de l'esprit, et il est plus juste de dire que l'esprit les possédait. Les saphirs et les diamants de la fantaisie et de l'humour pleuvaient dru comme grêle, et les Heures s'enfuyaient éperdues, comme si quelque dieu furieux les eût chassées à grands coups de fouet à travers le vaste azur. Enfin, un esprit chagrin insinua qu'il ne devait pas être loin de minuit, ce qui rompit le charme, et, avec regret, nous fîmes nos adieux. Une fois dans la rue, je regardai ma montre : il était deux heures du matin. Par bonheur, il y avait des voitures devant la porte.

— « Allons ! mon brave, rue de l'Éperon.

— Encore ! » dit le cocher qui me reconnaît pour m'avoir souvent ramené des théâtres lointains du temps que j'étais feuilletoniste, et qui m'a gardé rancune.

— « Oui, lui dis-je, encore, — et toujours, tant qu'on n'aura pas chassé mes oiseaux et coupé mes arbres î »

LE TAMBOURINEUR

L'indifférence, mon cher Louis, est devenue une^ religion. Il semble que tous nos contemporains aspirent au nirvana, à Tanéantissement, à la volupté de ne pas avoir lieu. Certes la non-existence est un plaisir comme un autre; mais le jeu en vaut-il bien la chandelle, oir pour être plus moderne, le bec de gaz? Car n'être plus rien, se sentir absorbé dans le grand tout, et cependant continuer à payer des contributions, à faire son volontariat, ses vingt-huit jours et'ses treize jours; à exercerune profession, à rendre et à recevoir des visites, à parler politique, à prendre le thé, à voir jouer des comédies tristes et des opérettes funèbres, n'est-ce pas faire un métier de dupe? Quoi qu'il en soit, les figurants de la vie actuelle, entièrement dénués d'idées et exempts de désirs, me rappellent un nommé Balz que j'ai connu, et qui était non pas un tambourinaire, comme Valmajour, mais un simple tambourineur, et c'est sur les vitres qu'il tambourinait.

Il y avait un pauvre expéditionnaire nommé Piéfer, qui demeurait au quatrième étage sur la cour, dans une maison de la rue des Gravilliers, en compagnie de sa femme et de sa fille, et qui, avec ces deux créatures adorées, se nourrissait de triperie, d'abats et de mets inconnus, sans parvenir à joindre les deux bouts, dont le propre est de n'être jamais joints. Surtout le désir exaspéré de marier sa fille Honorine jetait le malheureux'

employé dans un abîme de réflexions, car si son unique redingote blanchissait comme un vieillard et si la robe de sa femme ne subsistait plus que par habitude, comment aurait-il pu concevoir l'espérance d'amasser pour sa chérie une dot, si petite qu'elle fût? Notez qu'Hono* rine aurait pu être jolie avec de Targent et de la toilette, mais que, faute de ces accessoires, elle semblait parfaitement laide. Bien faite, mais petite, noire comme une taupe, elle avait un nez irrégulier et trop gros, et son misérable accoutrement empêchait qu'on admirât ses yeux superbes, ses lèvres épaisses mais d'un beau rouge de pourpre, ses courtes dents blanches et sa très opulente chevelure. Chaque matin, en se coiffant, elle se disait qu'elle coifferait aussi sainte Catherine, sans joie d'ailleurs! et elle unissait par en prendre son parti, n'ayant pas autre chose à prendre. Tout à coup, sans transition, comme une cheminée tombe sur la tête d'un passant, la riche madame Bergery, pour qui madame Piéfer avait raccommodé des dentelles anciennes, vient lui offrir pour sa fille un mari de cent cinquante mille livres de rentes! Que n'y avait-il cent cinquante mille manières de dire oui! les Piéfer les auraient épuisées toutes, et ils en auraient encore inventé d'autres. 11 y avait bien un tout petit seulement, c'est que Balz, le jeune homme en question, était complètement imbécile ; mais c'est avec une ardente conviction que les Piéfer s'écrièrent en chœur : « Qu'est-ce que ça fait! » Bref, le mariage fut célébré à courte échéance, et voyant qu'elle avait de beau linge et des robes et des joyaux et de l'or dans un secrétaire de bois de rose à dessins incrustés, Honorine sautait de ravissement, et elle avait envie de mordre les étoiles.

Le lendemain, à cinq heures du matin, Honorine, étonnée de se trouver seule dans son lit, fut réveillée par un bruit très agaçant. Elle se leva, chaussa des pantoufles de velours rose, passa un peignoir et entra dans le salon. Là elle vit Balz, qui, très correctement vêtu en

toilette de soirée, habit noir, cravate blanche et gants blancs, était debout devant une fenêtre et tambourinait sur les vitres.

— (( Ahl par exemple, s'écria-t-elle, voilà une bien ridicule façon de passer le temps !

— Oui, dit Balz. Qu'est-ce qu'il faut faire?

— Eh bien, reprit Honorine, puisque vous êtes habillé, allez vous promener une heure dans le Luxembourg et vous reviendrez. »

Au bout d'une heure, montre à la main, Balz était de retour, et, ayant gardé sur sa tête son chapeau de satin, s'était de nouveau installé devant la fenêtre, et tambourinait sur les vitres.

— « Encore! fit Honorine impatientée jusqu'à la rage.

— Oui, dit Balz. Qu'est-ce qu'il faut faire? »

La jeune femme se souvint à propos que son père prenait tous les matins son café au lait à sept heures précises, et comme il faut une bonne demi-heure pour aller de la rue Jacob, où les nouveaux mariés demeuraient, à la rue des Gravilliers, elle ordonna à son mari d'aller rendre visite à monsieur Piéfer. Balz se fit expliquer mot par mot ce que le vieillard lui dirait et ce qu'il aurait à répondre, et il partit docilement; à huit heures et demie il était de retour, et tambourinait sur les vitres. Honorine comprit qu'il en serait ainsi toujours, pendant toute la vie et peut-être dans l'éternité, et elle tordit ses bras do.uloureusement. Cependant, il fallait occupeV^'Ëalz! elle sonna sa femme de chambre, lui ordonna de faire atteler, et donna à son mari vingt commissions diverses, dont elle lui remit un mémento écrit, en lui enjoignant de ne revenir qu'à midi, pour déjeuner. A midi juste, Balz tambourinait, ayant assorti des laines, acheté dés livres, porté des ordres au cordonnier et à la couturière, fait une commande à la Halle aux vins et une autre au chantier du grand Y vert. Très volontiers il vint s'asseoir à table

pour manger sa côtelette, mais, comme il l'eut dévorée •en moins d'une minute, en attendant le second plat, il se leva et revint tambouriner sur les vitres.

Honorine avait tout de suite compris qu'il fallait trancher dans le vif! Dès que le repas fut terminé, elle envoya Balz faire des visites à dix de ses amies, dont c'était le jour, lui indiquant soigneusement par demandes et par réponses les conversations qui devaient être échangées. Balz obéit tout de suite; il obéissait toujours. Mais il revint à quatre heures précises, se plaignit un peu en langage nègre, parce que deux ou trois dames n'avaient pas dit exactement ce qu'Honorine avait prévu; puis il se remit à tambouriner, sans y songer davantage. H y avait encore, jusqu'au dîner, trois heures et demie à passer de la sorte ; la jeune femme sortit à son tour, bien décidée à ne rentrer que pour le dîner; lorsqu'elle parut, Balz, qui n'était ni las ni rassasié, était debout contre la fenêtre, coiffé de son chapeau mécanique, et tambourinait toujours.

Ainsi s'écoulèrent les heures, les jours, les semaines, les mois; l'année dernière, madame Balz est devenue folle, on le serait à moins, et on l'a enfermée toute vive dans une maison de santé. Sa monomanie consiste surtout en ceci, qu'elle croit, même dans le profond silence, entendre l'infernal bruit. Mais très souvent Balz va la voir; comme en somme elle est très tranquille et inoffensive, on lui permet de recevoir son mari dans sa chambre.

Même le médecin est très flatté, et se figure que si Balz, toujours en habit noir, on chapeau claque et en gants blancs, vient dans un élégant coupé, c'est pour honorer la maison! Arrivé dans la cellule où vit et meurt sa femm.e, l'imbécile se dresse devant une fenêtre, et se met à tambouriner sur les vitres. Alors comme autrefois, sa femme, très raisonnable en pleine folie, l'envoie faire des commissions en ville, et comme autrefois, il n'est pas sitôt parti qu'il

est déjà revenu, et si la folle s'impatiente, il se tourne vers elle avec une ingénuité enfantine, et lui demande doucement : n Qu'est-ce qu'il faut faire? » Et Honorine frissonne dans ses os; elle pense avec raison que lorsqu'ils seront enterrés, elle et son mari, au cimetière Montparnasse, dans un caveau surmonté d'une chapelle confortable, d'un moyen âge douteux et empirique, Balz inoccupé se relèvera pour venir tambouriner avec ses doigts de squelette sur les vitraux de la chapelle, et si alors elle s'impatiente, pauvre morte qui voudrait dormir en paix, il tournera vers elle ses orbites vides d'un air qui signifiera clairement : « Qu'est-ce qu'il faut faire? »

(( Horrible, très horrible I » dirait Shakespeare. Eh bien, mon cher Louis, les hommes nés dans le temps où nous vivons ressemblent parfaitement au symbolique Balz; et ils sont aussi des êtres vite revenus de tout, qui, lorsqu'ils ne tambourinent pas, ne savent pas à quoi s'amuser. En 1830, on leur dit : a Allons! cessez de jouer des marches sur cette fenêtre, et venez admirer un peu l'essor, l'élan vertigineux et la révolte des génies. Venez écouter Hugo irrité, menaçant, caressant, tendre, extasié, terrible, dont la pensée plane avec des ailes d'aigle; Lamartine qui, pâle' d'amour, chante accompagné par la harpe des Anges ; Musset au cœur douloureux, saignant comme un cygne blessé; venez voir peindre Delacroix qui veut à force de passion trouver la surnaturelle harmonie et la joyeuse sérénité de la couleur; Ingres qui rêve et précise les lignes pures de la Grèce idéale; Corot qui fait flotter les transparentes masses de feuillages dans une atmosphère frémissante et vibrante; Deburau qui a regardé la Vie et qui en reste pâle comme un spectre, même lorsqu'il a essuyé le fard dont il blanchit son visage; Gavarni et Daumier que l'Homme ne saurait tromper ni la Femme non plus; ou, si les jeux enfantins vous amusent, si la politique a pour vous quelques charmes, contemplez

Guizot pâle comme Gassius et le petit Thiers dont le toupet se hérisse; enfin regardez Balzac équipant de ses doigts lormidables les gigantesques pantins de La Comédie humaine; grisez-vous, enivrez-vous, soûlez-vous de génie, et cessez un instant de tambouriner sur les vitres ! »

En effet, les Français oisifs se sont un instant amusés de ce grand spectacle, mais ils n'ont pas tardé à dire : « C'est assez de génie, il n'en faut plusl nous en avons plein le dos, tous tant que nous sommes, des Michel- Ange et des Pindare. L'esprit seul est français : foin du sublime, et si nous cessons de tambouriner, que ce soit du moins pour rire un peu ! »

Alors ce fut le règne des gens d'esprit, de la race sacrée d'Aristophane, des petits-fils de Ghamfort et de Rivarol. On vit de légers archers qui bandaient Tare sans effort et envoyaient en plein dans le but leurs flèohes sifflantes. Rapports inouïs et inattendus entre deux idées, épithètes et substantifs stupéfaits d'être accouplés ensemble, tropes délirants, ellipses grandes comme la vaste mer, phrases où les mots fulgurants couleur de topaze et de saphir étaient secoués comme les verroteries dans un kaléidoscope, toutcela éclatasse heurta, resplendit comme un feu d'artifice. Roqueplan retourna comme un gant la vieille morale usuelle ; Gozlan créa des Hamlets cocasses, Duvert entraînale monde bourgeois dans un turbulent paroxysme ; Delphine de Girardin, oubliant sa lyre inutile, inventa la dame aux sept petites chaises ; Romieu coucha ses amis ivres dans le ruisseau, avec un lampion sur le ventre, et au milieu d'une bacchanale effrénée, Monnier se maria avec la Farce, comme Silius avec Messaline. Mais bientôt, las d'avoir trop ri, honteux de s'être décroché les mâchoires à force de rire, les Français dirent en chœur d'un air ennuyé : « Assez d'esprit. Il n'en faut plus! » G'est alors que le grand Paris prit la parole, inquiet de voir s'émictter sa renommée et pâlir sa gloire.

— (( Eh bien ! non,^dit-il d'un ton suppliant à tous ces blêmes oisifs, ne vous remettez pas tout de suite à tambouriner sur les vitres! et si vous ne voulez plus du génie, si vous ne voulez plus de l'esprit, essayez un peu de la volupté et de la joie débordante. » Son conseil fut écouté, et nous vîmes régner dans les fêtes et les festins nocturnes les beautés aux chairs opulen tes, vidant les coupes de Champagne, suçant les rouges écrevisses, et comme des creusets, vaporisant l'or et l'argent soudainement évanouis en vague fumée. Elles étaient belles et terribles; elles ressemblaient à des Néréides de Rubens sur lesquelles on aurait jeté des flots de brocart et de dentelles, et les diamants et les rubis se réjouissaient de brûler et de saigner dans leurs chevelures. Et les enfants, les princes errants, les rois en exil, les fatigués, les crevés, les nihilistes du trottoir, les ducs, les usuriers pensifs, les fils d'épiciers millionnaires s'amusèrent un temps de ces grandes poupées qui ne savaient plus dire : « Papa » et « Maman », mais qui disaient très distinctement : « Donne- moi encore trois billets de mille! » Même ils se sentaient réconfortés et réveillés par l'effort qu'il leur fallait faire pour tenir entre leurs doigts les larges tailles de déesses, et pour baiser d'un bout à l'autre les robustes épaules. Cependant ils vinrent à penser que le jeu était trop fatigant et les écartait par trop de l'impassible gravité qui convient à l'homme moderne.

Pour un peu, ils se seraient remis à tambouriner sur les vitres ; mais ils avaient pris l'habitude du plaisir, et ils voulaient la continuer, mais ils voulaient trouver du plaisir sans peine! Aussi imaginèrent-ils d'aimer des femmes (si j'ose m'exprimer ainsi!) maigres, minces, exemptes de chair, pareilles à des manches à balai, qui ne tiennent pas de place, faciles à suivre en secret^, même en voyage, et qu'on peut emporter comme on emporte sa canne. Quoi de plus agréable que de pouvoir ranger la bien-aimée sur le divan, sans débarrasser

ce meuble des journaux et des livres non coupés qui l'encombrent! S'annexer des amantes sans pensée et sans corps, enfermées dans de tumultueuses robes aux larges nœuds superbes, n'est-ce pas avoir savouré par avance un avant-goût du néant? On vit alors le succès d'une longue demoiselle très pareille à une couleuvre noire, qui s'enroulait autour de ses amis, de façon à représenter le caducée du dieu Hermès.

Mais la transition était indiquée et fatale. A force de courtiser des riens du tout, on en revint bien vite à ne rien courtiser, et on oublia naturellement les demoiselles impalpables, comme on oublie son parapluie. Et alors les jeunes seigneurs inoccupés seraient bien retournés à leur ancien passe-temps, mais ils se sont dit que cela encore demandait trop de peine et de souci; ils étaient trop las. A présent, ce sont des tambourineurs qui n'ont plus la force de tambouriner. Us ne tambourinent plus.

PARIS VÉCU. n7

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