‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 24 sur 60 · EXEMPT · texte numérisé non relu

EXEMPT

Mon cher Louis, l'Exposition vient de s'ouvrir, et on y a vu un luxe de failles, de satins, de robes exaspérées, de femmes souriantes, d'éventails turbulents créant et souffletant les Zéphyrs, de banquiers et d'hommes politiques, tout le pubUc de l'Opéra et de la Comédie-Française; même aussi quelques tableaux, au nombre de deux mille sept cents. Je me suis promené dans les galeries avec ravissement, trouvant tous les tableaux superbes, même ceux qui ne sont pas superbes, et savourant la joie de les regarder pour rien, pour le plaisir, pour m'amuser, sans avoir ni carnet ni crayon, et sans prendre aucune espèce de notes.

0 Dieux! pendant tant d'années j'ai été un critique d'art, ne critiquant rien, bien entendu, mais obligé de faire entrer toutes ces toiles dans ma tête, comme l'Océan dans un dé à coudre! Et, maintenant, je vois les romanciers, les poètes, les dramatistes, oubliant la besogne qui leur est chère pour préparer ce qu'on nomme un Salon; je les vois tous, les enthousiastes, les fiévreux, les assembleurs de mots et de nuages, les chercheurs d'idées, et celle-là même que Victor Hugo a chantée justement comme une déesse, tendre le cou, lever la tête, faire courir leur crayon sur les infâmes carnets, prendre des notes qu'ils ne pourront pas lire une fois rentrés chez eux, et je me dis, comme un homme stupéfait après qu'il est descendu d'un toit ver-

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tigineux : <( Voilà pourtant comme j'étais dimanche! »

0 repos, ô délices, ô extase sereine ! Aller à la comédiepour rire et pour pleurer, comme Jocrisse, pour manger des sucres d'orge dans les entr'actes, et sans s'exterminer à chercher l'idée que l'auteur aurait dû avoir, s'il en avait eu une! Regarder les projets avortés de tableaux sans être astreint au devoir d'en tirer des tableaux, et sans être déchiré par les phrases et les épithètes qui poussent dans votre tête comme le bois de cerf sous le crâne d'Actéon! 0 mon ami, du temps que je faisais ce métier absurde, (j'ai fait tous les métiers absurdes !) je m'étais persuadé à moi-même que je préférais la Statuaire à la Peinture, ce qui n'est pas vrai, bien que la Statuaire me rappelle la Grèce maternelle, la race immortelle des Dieux, et les âges^ bénis où la Beauté se confondait expressément avec la Vertu.

Mais en réalité, ce que j'aimais, ce que j'aime encore dans le jardin peuplé de statues, c'est qu'il est orné de fleurs naturelles et surnaturelles qui sont, comme Coralie et Florine, des produits raffinés de la civilisation ; mais surtout et avant tout, c'est qu'on y fiime! Car la cigarette et moi, cela ne fait pas deux, cela ne fait qu'un. Je partage d'ailleurs cette manière d'être avec tous les hommes français, et avec toutes les .dames de tous les pays. Espagnoles, Russes, Finlandaises, Suédoises, Valaques, Italiennes, Autrichiennes, Hongroises, hormis les dames parisiennes.

Lorsque je descendais dans le jardin vers onze heures, après avoir noté au crayon tant de Turcs, tant de portraits d'hommes, tant de scènes intimes, tant de petits militaii'es, tant d'odalisques, tant de Heurs, tant de cloyères d'huîtres, et un Gustave Doré qui demandait un carnet d'un foimat six'cial. je ne savais pas si j'étais plus cruellement déchiré par l'envie de fumer ou par l'implacable faim.

(juant ù fumer, rien n'était plus fiicile, car j'ai toujours dans ma poche la poche à tabac en cuir de Russie,.

le cahier de papier Job et la boîte d'allumcLtes suédoises; mais manger était bien une autre affaire! A présent, que je déjeune chez moi, en regardant mes lilas, mes pâquerettes, mes giroflées blanches et mes rhododendrons déjà fleuris, je ne sais pas ce qu'est le restaurant de l'Exposition et je n'ai pas à le savoir ; mais pendant les douloureuses années où j'étais]réduit en esclavage, imitant l'outremer, les laques diverses et le vermillon de Chine au moyen des riches vocables, je dois dire qu'il m'inspirait une sympathie médiocre.

Il manquait là, comme il manquait dans tout Paris, un vrai buffet, pareil à ceux qui s'étendent à souhait dans les bonnes gares de chemins de fer, où l'on puisse voir sous ses yeux, à la portée de sa main, sans ambage, sans circonlocution, sans hypocrite escamotage, le filet froid (et chaud à certaines heures,) la belle et sérieuse volaille froide, le pâté de canard de Rouen, et toutes les honnêtes, ai)pétissantes et sincères charcuteries de province, le saucisson de Lyon et les saucissons italiens, les hures, les langues de Troyes, les têtes roulées, les jambonneaux de Reims, les jambons d'York, les andouilles de Vire, et les nobles jambons fumés qui nous font trouver le vin délicieux. Au lieu de ces réconfortantes victuailles, que trouvait-on au prétendu buffet, qui n'était pas un buffet? Si l'on voulait seulement boire, des sodas artificieux et une bière incertaine, accompagnés de cette soucoupe contenant les gâteaux décevants et les brioches en carton, dont la vue traditionnelle attriste les promenades et les fêtes publiques. Si l'on avait faim, un repas de restaurant, fabriqué dans une mystérieuse officine prudemment cachée à tous les yeux, aussi cher, aussi tiède, et aussi mal cuisiné que dans un vrai restaurant.

Sur ce point, nous étions distancés non seulement par les bars américains, mais par la dernière taverne de Londres; car il nous est plus facile d'avoir un Victor Hugo, de créer des chefs-d'œuvre et d'unir au génie

l'esprit ailé, sans augmentation de prix, que de posséder une boutique où Ton nous vende avec probité une tranche de viande froide. Ainsi nous pouvons le plus; mais, pour ce qui est du moins, il faut bien, jusqu'à plus ample informé, nous en brosser le bec.

Ah! certes, une Exposition où l'on mangerait bien (peut-être qu'on y mange à présent, je n'en sais rien!) serait une Exposition agréable; mais l'idéal, ce serait que, grâce à un puissant et ingénieux système de ventilateurs, on y pût fumer partout, même et surtout dans les galeries de peinture!

Voyez donc comme on y serait heureux si l'on fumait,, car alors ces Turcs, ces dames en sortie de bal et cescolonels, qui invinciblement nous inspirent l'exclamation connue : Qu'est-ce que came fait? nous sembleraient de bons Turcs, de belles et honnestes dames et des colonels fort jolis. Et puis le rêve unique de tout Parisien est la campagne, et s'il était permis de faire voltiger autour de soi la fumée odorante et bleue, comme à Meudon ou dans le bois de Chaville, rien ne nous^ empêcherait de croire que nous y sommes, à présent que. les artistes, renonçant aux froids madrigaux de l'ancien paysage, ont pris le parti de baiser franchement sur son sein la saine et forte Nature. Ainsi, devant le tableau de Bas tien Lepage, qui avec une si ardente sincérité a peint les herbes, les fleurs, les rameaux légers, les tendres feuilles vertes, tout ce qui pousse, végète et fleurit adorablement sous la frondaisQU noire, nous serions tout à fait en pleine forêt, si ce n'était que la poche à tabac doit rester fermée, comme la boîte de Pandore. En revanche, si l'intrépide et farouche Alsace de Mercié, sur laquelle s'appuie le jeune soldat mort, et si la Diane de Falguière, ivre de virginité et de carnage, vivent librement sous le ciel et sont vraiment en plein air, c'est qu'on fume autour d'elles son cigare et sa cigarette, et que par conséquent on n'est pas captif à la fois dans une con-

vention et dans une salle, ce qui est mourir deux fois.

Je ne puis, mon cher Louis, parcourir le Salon sans évoquer par la pensée les grands salonniers, le poète Baudelaire, qui dégageaitTesprit et l'âme des peintures; Planche, qui, en bras de chemise, avec sa barbe de huit jours, écrasait les peintres dans les cafés sur une de ces tablettes de drap vert qui servent à jouer aux cartes; Thoré, qui ayant juré de laisser pousser sa barbe jusqu'à ce que son siècle devînt moins banal, ne la coupa jamais; Saint- Victor, ce Vénitien du seizième siècle, et lui, le divin! lui ce grand Théophile Gautier, qui savait lutter avec tout, avec l'art, avec la nature, avec les étoffes, avec les joyaux d'orfèvrerie, qui d'un tableau ou d'une absence de tableau savait également faire un chef-d'œuvre, et qui s'il avait à décrire La Source d'Ingres, créait une page égale et supérieure à LaSowce! Mon cher Louis, j'ai horreur des plaisanteries contre l'Académie, comme de tout ce qui est commun, vulgaire, et à la portée de tout le monde; cependant j'éprouvais l'autre jour une singulière impression en entendant Maxime du Camp (qui a été l'ami de Théophile Gautier!) affirmer avec audace que l'Académie n'oublie jamais aucun talent. Après cela, peut-être ne voulait-il pas parler des génies !

Il se peut qu'un Tourangeau, tout de suite revenu de Paris par le train express, vous ait déjà parlé du Jaleo. Le succès de Sargent a tenu beaucoup à ce que sa grande toile est une belle et excellente peinture; mais les jours de l'ante-vernissage et du pre-ante-vernissage, où les féroces balayeurs envoyaient tant de poussière dans les yeux des passants et tant d'ordures dans leurs jambes, Le Jaleo a dû aussi beaucoup de sa vogue à ceci que cet intérieur vraiment espagnol où la danseuse s'élance en paraphe, comme le célèbre N de Nadar, consolait les âmes par une impression de calme et de délicieuse fraîcheur.

La foulai est grande pour admirer cette danse volup-

tueuse et tranquille. Le jour même où s'ouvrait l'Exposition, un mari bien connu, fameux dans les Échos, dans les Nouvelles à la main, et qui de même que Sganarelle peut sans nul inconvénient être appelé maître Cornélius, avait trouvé dans le bonheur-du-jour de sa femme un billet net, décisif, à qui M. Renan lui-même ne parviendrait pas à faire dire autre chose que ce qu'il dit, et par lequel, avec mille tendresses, l'ami de cœur donnait rendez-vous à la dame devant la toile de Sargent. Exactement à l'heure indiquée, le mari se trouve là, terrible, armé d'un front sévère, prêt à foudroyer les coupables, mais, ô déception, ô désillusion, ô martyre comique d'un Othello destiné à vivre et à mourir ridicule! l'affluence des curieux devant le tableau était si grande que notre mari ne put rien apercevoir, ni l'amant, ni le cher et exécrable chapeau rose, ni même la queue d'un de ses rubans ! Sganarelle savait que sa femme était là, dans le tas, avec son détestable complice, mais ce tas, il ne pouvait le percer, ni le couper, ni le fendre, et plus il redoublait d'efforts, plus les Parisiens instinctifs, pareils au subtil Odysseus, devinaient qu'il y avait là un drame, et comprenant qu'il fallait à tout prix barrer la route au gros homme, se serraient de telle façon qu'au milieu d'eux il n'y aurait pas eu de place pour une épingle. Le jaloux en fut pour ses frais, comme dans un conte de Boccace ; vous voyez que la vie est inépuisable en inventions bizarres, et qu'on peut rire partout, même au Salon.

Le Salon ! que ce mot-Protée a signifié de choses diverses, depuis les salons de madam(3 du Dcffand et de madame Geoffrin, depuis celui où la belle Récamicr au long col de cygne écoutait avec ennui le vieux Ghataubriand, jusqu'au bal du Salon de Mars, et au Salon des Mille Golonnes, sans parler de cette affiche qui hier même, dans un passage, m'a sauté aux yeux : « Pour cause de réparations et d'agrandissements, le Salon de Décrottage est transféré au n° 8 1 » Dernière-

ment, à Fécamp, madame Tellier, directrice de cette Maison Tellier dont Guy de Maupassant a si bien raconté la véridique histoire, écoutait dans le Salon de Jupiter une discussion amicale qui s'était élevée entre deux de ses clients, tandis qu'ils attendaient la Marseillaise Raphaële et Fernande, la belle blonde.

— « Non, disait Tancien maire, monsieur Poulin, vous direz ce que vous voudrez, ils n'ont pas eu raison. Que Savidan ait des dettes, muettes ou criardes, et qu'il mène une vie de polichinelle avec les jolies teyidresses, la question n'est pas là. Savidan a du talent, il écrit dans \di Revue des Deux-Mondes, et quand un homme de talent se présente, l'Académie doit le nom-, mer, car, enfin, il s'agit de terminer le Dictionnaire!

— Permettez ! riposta avec un peu d'aigreur l'agent d'assurances, monsieur Dupuis, l'Académie n'estpas une société d'encouragement, et elle ne doit pas se préoccuper uniquement du mérite littéraire. C'est avant tout une assemblée d'hommes distingués, destinés à vivre ensemble, ayant les mêmes traditions et les mêmes tendances, et qui se recrute comme il lui plaît. Ne l'oublions pas, l'Académie est un salon, et qui dit l'un dit l'autre. >^

Occupée à redresser et à mettre en bon point un bouquet de fleurs artificielles. Madame avait entendu imparfaitement cette conversation, et elle n'en avait retenu qu'une chose, c'est que le mot Salon peut être suppléé avec avantage par un synonyme plus élégant. Aussi lorsque paraît un de ses habitués, comme monsieur Pimpesse ou monsieur Tournevau, par exemple, ne manque-t-elle pas de remplacer la vieille formule classique par celle-ci, qui lui paraît être d'une modernité mieux appropriée au progrès des mœurs actuelles :

— « Toutes fces dames à l'Académie ! »

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