TORQUEMADA
Mon cher Louis, dans la solitude profonde et inexpugnable où vous vous êtes fortifié, rien n'arrive jusqu'à vous, c'est convenu, et vous bravez les importuns, les sots, les anecdotes, les incidents, les histoires, et toutes les choses inutiles, puisqu'avec une divine prudence vous avez chargé votre secrétaire de lire non seulement vos journaux, mais aussi toutes vos lettres, et d'y répondre de son chef sans vous en communiquer ni vous en résumer le contenu. Il a aussi pour mission de ne pas laisser arriver jusqu'à vous les livres, où les actions indifférentes et le néant de la vie sont représentés avec un soin fidèle. Mais puisque ce jeune homme a de l'esprit et qu'il s'est montré digne de vous servir, il est évident que, dès son apparition, il est allé chercher Torquemada à la ville la plus voisine de votre château, et qu'il vous a apporté ce drame palpitant de la joie d'être né, et humide encore de la presse.
Ainsi donc, vous êtes au courant. Vous le savez, il est arrivé l'événement le moins extraordinaire, le plus attendu, le plus souvent reproduit, le plus facile à prévoir, c'est-à-dire que Victor Hugo a fait un nouveau chef-d'œuvre, digne de Pindare et d'Eschyle. Dans notre vie actuelle et mesquine, un poème de Victor Hugo qui surgit, c'est comme si, dans une soirée de bons bourgeois occupés à jouer au loto, en mangeant des marrons et en buvant du cidre, on voyait tout à
coup entrer un lion. Mais on s'y est habitué. Le lion est venu si souvent que lorsqu'il apparaît, montrant ses dents terribles et sa gueule rose, et secouant sa crinière de lumière et de flamme, on dit : « Ah ! c'est le lion ! » et personne ne s'étonne plus. Eh bien ! cette fois, mon cher Louis, il y a quelqu'un d'étonné, d'ébloui, de stupéfait jusque dans la moelle des os; ce quelqu'un, c'est moi. Ce qui m'intrigue, ce qui me renverse, ce qui me consterne d'admiration, c'est les deux scènes d'amour entre don Sanche et donaRose, la scène V du Prologue, et la scène Y du quatrième acte. Je vais m'expliquer tout à l'heure; procédons par ordre.
Non, tout le reste, l'invention épique et prodigieuse du drame, son bruit pareil à celui d'un aigle qui ouvrirait ses ailes en même temps qu'on entendrait résonner une lyre géante, les figures de l'histoire soudainement ressuscitées, la curieuse fresque où entre les deux moines le pape Borgia vêtu d'or et portant un cor à sa ceinture arrive en habit de chasse, chasseur inouï des cruautés et des voluptés, la scène où, pareils à deux spectres, Fernand et Isabelle, assis sur leurs deux trônes, méditent de prendre l'or des Juifs quand l'Inquisiteur apparaît, les jette à genoux, les force à baiser la terre, puis écartant le rideau, leur montre l'autodafé se gorgeant de chair brûlée entre ses quatre colosses; tout cela, dis-je, ne me surprend pas; c'était attendu, 'c'est le régal où je suis accoutumé; c'est de l'Hugo, c'est du Shakespeare; c'est, comme je vous le disais tout à l'heure, de l'Eschyle. Mais les scènes d'amour!
Que sans avoir préalablement modelé l'argile, consulté le modèle vivant, moulé le plâtre, et pris des mesures mathématiques au compas et indiqué des points de repère, Michel-Ange, le ciseau et le maillet à le main, se plante devant un bloc de marbre; qu'il commence sa figure par le haut, enlevant des morceaux et des copeaux de marbre ; qu'il lutte corps à corps avec la pierre dure, la forçant à vivre, l'arrachant à son lourd
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sommeil, et, comme un Prométhée, réchaiifFant et la brûlant d'une céleste flamme; que tout à coup des cailloux, de la blanche poussière, des débris entassés surgisse le colosse effrayant, à la fois bête et dieu, montrant son large front, ses yeux inspirés, ses muscles de taureau et s'agrafant à la terre d'un pied robuste, il n'y a rien là d'étrange ; mais où Michel-Ange m'étonne, c'est lorsque je vois ce titan sertir dans l'or pâle un diamant ou une perle et créer un joyau délicat, une mince fleurette frissonnante, avec la grâce attendrie d'un Benvenuto I Et née sous ses doigts farouches, la tremblante fleur égale en immortelle beauté les Dieux et' les colosses, car elle atteint à la même simplicité et à la même grandfiur, et elle porte comme eux l'impérieux signe, la marque ineffaçable du génie. Telles, mon cher Louis, les scènes d'amour dont je vous parle.
Inventer un drame immense et formidable comme Torquemada, certes Hugo seul le pouvait ; mais il l'a pu tant de fois que nous ne comptons plus avec lui. Vous le savez, le poète des Contemplations^ des deux Légendes des Siècles, des Quatre Vents de l'Esprit est brûlé d'une charité, d'un amour sans bornes, dévoré par un immense besoin de pardon, de pitié et d'apaisement. Il n'admet ni le châtiment irrémédiable, ni l'abaissement sans recours; où tous les juges condamnent, lui il absout; il ne Voit que des malheureux, là où la Vengeance et le Mépris cherchent des coupables. Il se promène à travers le bagne de la vie et il relève la prostituée, le laquais, le bouffon, ravivant l'étincelle qui reste en eux de la flamme céleste; il pénètre dans le sombre bagne de l'Histoire, et il lave, il rend à leur blancheur première, pourvu qu'il leur soit resté quelque chose d'humain, les vainqueurs, les assassins, les bourreaux vautrés dans le sang et couverts de crimes. Cette fois, il a choisi le plus horrible monstre, celui qui de tons a le mieux fait bon marché de la vie humaine, celui qui sans trêve a martyrisé, torturé, brûlé les créatures, et qui s'est eni-
vré do l'odeur des chairs grillées et du sang fumant, l'inquisiteur Torquemada; il n'a pas voulu que même celui-là fût un monstre ; dans sa toute-puissance de génie créateur, il lui a accordé la circonstance atténuante d'une héroïque démence; il a ordonné que Torquemada fût bourreau, tourmenteur et exterminateur à force d'amour. En effet, l'Inquisiteur implacable, tel que l'a deviné, vu et ressuscité le poète, guérit le feu par le feu, l'enfer par l'autodafé, la damnation par le supplice, brûle les corps pour purifier les âmes, oppose à la fourche de Satan la fourche avec laquelle lui Torquemada avive ses brasiers, et au lieu de haïr ceux qu'il tue et consume avec ses torches embrasées, les adore. Assurément, pour rendre possible poétiquement ce sauveur effréné, ce guérisseur furieux, ce monstre de pitié, il fallait lui donner comme contre-poids ce qu'il y a de plus divin, de plus suave, de plus extra-terrestre sur la terre, c'est-à-dire l'amour de deux enfants innocents, et vermeils comme l'aurore. Et quoique l'idée de cette antithèse soit une idée de génie, elle devait venir à l'esprit naturellement ; un autre que Hugo pouvait la trouver; mais pour l'exécuter, ce n'était pas trop de sa prodigieuse puissance. Car y pensez-vous, après avoir allumé les brasiers et les fournaises dans l'âme de Torquemada, mettre dans la grâce, dans la joie, dans le clair épanouissement de deux tendres âmes enfantines qui s'éveillent assez d'intensité pour que les rayons de ce lever de soleil ne soient pas effacés par les rouges flamboiements de l'incendie, c'était le problème inouï, la chose impossible, le dernier effort du plus audacieujw des Prométhées. C'est là qu'il n'y avait pas le choix! Victor Hugo seul est le poète assez inspiré, l'artiste assez grand, universel et divers pour réaliser de semblables merveilles. Et vous avez pu le remarquer déjà en lisant et relisant son œuvre, de tous les poètes présents et passés, il est exactement le seul qui se montre aussi fort et robuste en célébrant la gloire d'une rose,
par exemple, qu'en peignant les combats, les martyres et les horreurs. C'est en cela surtout qu'il est unique.
Il y a, mon cher Louis, un secret de l'art que presque tout le monde ignore; c'est que montrer les mêlées, les poitrines ouvertes, les chevaux qui foulent aux pieds les cadavres; ou bien, flétrir les crimes, faire voir les bourreaux en proie à leurs remords, écheveler sur leurs fronts les divinités vengeresses qui s'envolent en poussant des cris; ou bien, écrire les vers que l'Indignation dicte elle-même, marquer au front les pâles Messalines, empoiirner le tyran par sa robe de pourpre et le traîner dans la flaque du sang qu'il a versé, cela est relativement facile; le vraiment difficile, c'est d'être grand dans la tranquillité, dans l'apaisement et dans le sourire, comme la nature !
Une scène d'amour, c'est le dernier mot de l'art, et le poète doit la créer de toutes pièces et transporter dans le Verbe ce qui dans la réalité n'est que balbutiements, soupirs, regards furtifs et délicieux; l'amour dans la réalité bégaye, et ne parle que chez le poète qui, par une inversion magique, transpose dans la voix humaine ce qui se passe dans les âmes. Tour de force tellement effrayant qu'en général tous les auteurs et même les poètes dramatiques y renoncent, et à ce moment-là se bornent à la pure convention, se dérobant à une lutte qu'ils jugent impossible. Au contraire, cette lutte, Hugo s'y jette avec la plus folle bravoure, avecla plus furieuse témérité ; car non seulement il entreprend de faire parler d'amour deux enfants purs, bénis, radieux, dont l'un a seize ans et l'autre dix-sept ; mais assez fort pour ne douter de rien, trempé trois fois dans les eaux du Styx, et accomplissant une chose plus hardie que de se planter nu en face d'une mitrailleuse, il ose montrer les deux amants cueillant des fleurs et courant après des papillons, comme les héros de monsieur Scribe! ^1
Oui, c'est à dessein et avec réflexion que i ai écrit ici
le nom de monsieur Scribe. C'est là, c'est dans la donnée même où le vaudeville trouverait son thème le plus banal et où la romance verserait ses pleurs les plus bêtes, que le poète de Torquemada prend son couple divin et l'entraîne dans une amoureuse églogue qui passe en beauté celle de Théocrite 1 Écoutez-les parler, ces amants ; leur voix a des murmures de ruisseau, leurs lèvres ont des rougissements de roses, leurs baisers sont chastes, ils poursuivent les papillons d'un pas si léger qu'ils semblent, eux aussi, voler parmi l'herbe frissonnante ; leurs rêves sont si purs qu'ils peuvent se les raconter l'un à l'autre, et en se regardant de tout près, ils voient dans leurs claires prunelles le reflet de leurs âmes pleines de ciel. Ils sont dans les bras l'un de l'autre, protégés par leur innocence, par leur ignorance, caressés par la calme et rafraîchissante nature qui s'extasie et s'enivre de leur joie. Et maintenant, quoi ? Comment terminer une pareille scène, et que peuvent faire ces deux êtres palpitants et ravis, sinon de s'envoler dans le ciel? Et c'est ce qu'ils font en effet, car la charité c'est le ciel encore, c'est le ciel visible; tout ruisselants de beauté, de grâce, de joie heureuse, ils sauvent une vie humaine ; avec une croix de fer arrachée sur une tombe, ils soulèvent la dalle de l'in-pace dans lequel Torquemada a été enfermé vivant, et ils lui rendent la liberté, l'espace, l'azur et le vaste enchantement de la lumière.
Vous savez de quelle façon Torquemada les en récompense au dénoûment du drame. Lui aussi, il voulait les sauver, les arracher des griffes deFerdinand, les marier, leur rendre leurs royaumes; mais il apprend d'eux-mêmes l'histoire de la croix arrachée, il se dit que ces deux anges s'en iraient dans la fournaise de Satan, et il aime bien mieux les brûler en chair et en os que de les laisser brûler dans le feu d'enfer; il se <iécide, comme il dit, à les sauver comme il le voulait d'abord, mais autrement ! Dono, elle viendra les chercher
et les prendre, l'horrible procession de pénitents blancs et noirs cachés sous des cagoules, que précède la bannière noire sur laquelle se détachent la tête de mort et les os en croix; mais pour que ce dénoûment ait toute son horreur grandiose et tragique, il faut qu'elle les prenne en pleine extase, en pleine ivresse, au milieu des plus célestes voluptés du radieux espoir. C'est-àdire qu'après la scène d'amour du premier acte, qui dépasse les bornes de l'art, plane dans le monde idéal et donne à la précision du langage parlé les plus délicieuses suavités de la musique, le poète a dû imaginer pour les deux mêmes personnages une seconde scène d'amour supérieure à la première et plus forte, où cette fois les deux cœurs sont mêlés, confondus, rafraîchis dans la même source adorable, et qui, de même que la première se terminait par un acte de charité, se terminera par les angoisses et les délices de la mort, car rien de terrestre n'est plus possible, pas même le bonheur, pour ces deux êtres qui ont épuisé en une minute la coupe de diamant de l'absolue félicité. Eh bien î cette seconde scène, écrite en vers qui ne seront pas égalés, le poète l'a trouvée comme la première, et sans plus d'effort.
Sa pensée, qui a traversé les rouges brasiers, plane blanche et sereine en plein azur, et guide les pieds blancs de dona Rosa à travers les floraisons de lys et d'étoiles. Et voilà, mon cher Louis, ce que fait cet ouvrier de quatre-vingts ans qui n'est jamais las, et qui plus que jamais a la force d'être doux, de baiser les plaies vives et de toucher tendrement aux plus atroces blessures.