‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 27 sur 60 · PROPOS DE THEATRE · texte numérisé non relu

PROPOS DE THEATRE

Ce matin, mon cher Louis, j'ai reçu la visite d'un petit provincial qui m'a lu ou plutôt récité un drame en vers. Robuste, énergique, taillé comme une figure de Michel-Ange, avec des muscles de bœuf, ce jeune homme, dont le front déborde de vie et de pensées, semble avoir dans ses yeux l'éclair du génie. Il est le fils d'un professeur, savant obscur oublié dans un collège de province, qui lui a enseigné à fond le grec, le latin et les sciences, et le neveu d'un forestier qui tout enfant l'a emmené avec lui dans les bois, de sorte qu'il a eu pour maîtres Eschyle , Aristophane et la nature. Son drame est absolument sublime, avec des caractères profondément humains , des scènes poignantes qui vous prennent le cœur dans un étau, et de grandes envolées lyriques. Son vers est plein, ferme, sonore comme l'airain, plein de beaux mots retentissants et mélodieux, et rimé avec l'ingéniosité et la certitude d'un homme qui en rimant parle sa vraie langue natale. Quant au sujet de la pièce, emprunté à l'une des époques les plus sauvages et les plus poétiques de l'histoire de France, je ne veux pas le déflorer, même dans une lettre particulière, car enfin, il n'est pas tout à fait imposible qu'après avoir attendu vingt ou vingtcinq ans, cette œuvre soit jouée quelque jour au théâtre Gluny ! Donc le jeune homme me récita son drame, avec une diction exempte de charlatanisme, sans faire de

200 PARIS YÉCU.

grands bras et rouler de gros yeux et, la lecture finie, me demanda ce qu'il devait espérer et tenter.

— Mais d'abord, lui dis-je, avez-vous un autre talent que celui-là et savez-vous faire autre chose ?

— Ma foi ! non, répondit-il modestement.

— Eh bien, mon enfant, repris-je, s'il en est ainsi , je vous engage à faire comme George Dandin, à vous attacher une grosse pierre au cou et à vous jeter au plus profond de la rivière.

Le jeune homme se récria ; il ne comprenait pas bien. Puisque je trouvais son drame beau et sublime et puisque je le lui disais, pourquoi d'autres hommes, par exemple les sociétaires du Théâtre-Français, ne penseraient-ils pas comme moi, et pourquoi la pièce ne serait-elle pas représentée devant l'admirable peuple de Paris, qui comprend et devine tout?

— a Mais, lui dis-je vivement, car je compris qu'il fallait l'opérer en une fois de ses illusions, vous mêlez et confondez les notions les plus élémentaires ! Le peuple de Paris ou d'ailleurs n'entre jamais à la Comédie-Française, dont les places, vu leur prix, sont réservées par la nature des choses à un pul)lic d'un ordre particulier, créé jadis par cette parole de Guizot: Enrichissez-vous! ({m sur sa lèvre austère et pensive résonna comme le Fiat lux ! En assistant à une des représentations du mardi, vous pourrez vous convaincre que pas un de ces spectateurs tirés à quatre épingles et que pas une de ces belles femmes, sur les robes desquelles fleurissent dos lys de diamant, ne connaissent, par le livre. Racine ou Molière !

Le Peuple, qui est un héros, peut se plaire naïvement à la peinture des sentiments héroïques ; il n'en est pas de môme de ces spectateurs appartenant aux classes dirigeantes, qui ne sont pas des héros et qui, après avoir bien digéré, désirent aller se coucher tranquilles. Faire jouer des pièces poétiques ! mais, mon cher enfant, Victor Hugo, qui est un invincible titan de génie,

de volonté et de force, a dû renoncer à cette chimère, il y aura quarante ans le sept mars de Tan prochain. Car la Poésie vise le beau, et le Théâtre, quel qu'il soit, vise l'argent, ce qui n'est pas la même chose. D'ailleurs, le Théâtre descend en ce moment sa fatale et inévitable montagne russe. Vous savez que, parti de l'Ode, il doit aboutir à l'inerte et splendide Exhibition, en passant par les Alcazars, les Alhambras et les Eldorados à femmes, dont les noms expriment une idée de paresse et de volupté matériellement paradisiaque ; et il est beaucoup plus près de son point d'arrivée que de son point de départ.

Lorsqu'à la Comédie le Verbe a cessé d'être tout, il est bien près de n'être rien, et déjà vous pouvez voir la Pensée écrasée sous le tas des étoffes, des vases, des candélabres, des mobiliers, des bibelots. Comme tous les autres salons de Paris, le salon de Molière est devenu une succursale de l'Hôtel des Ventes, et la pauvre Muse se débat en vain, frissonnante, au milieu de ces sophas, de ces bonheurs-du-jour et de ces commodes aux bronzes fulgurants, qui lui cassent et lui meurtrissent les ailes. On lui fait assez nettement sentir qu'elle est une visiteuse importune, en étalant devant des gens du monde des pièces écrites et jouées par d'autres gens du monde. Tout cela se passe en bonne compagnie, entre honnêtes gens possédant tout au moins quarante mille livres de rente ; c'est assez vous dire que la race du vieux Corneille aux souliers rapiécés par le savetier du coin n'a que faire de montrer là le iDout de son nez. Assez de chefs-d'œuvre ! il n'en faut plus. Avec les chefsd'œuvre, on s'expose à des chutes complètes, comme celles qu'obtinrent jadis Les Plaide ui^s et Le Misanthrope ; or, à ce prix-là, personne n'en veut, et le grand Bilboquet a depuis longtemps résumé la question en s'écriant dans un chaste élan d'amour : Sauvons la caisse !

Voulez-vous d'autres raisons! il n'en manque pas. Qui dit Poésie, dit un monde idéal. Or, ce monde

idéal était jadis le refuge des pauvres comédiens errants et affamés, qui, vêtus de haillons de satin passementés de cuivre, se résignaient à être princes dans le pays du rêve, et à parler la langue des Dieux, puisqu'ils auraient en vain demandé des miettes de pain ou des miettes d'amour en se servant de la langue des hommes. Mais aujourd'hui, ils sont princes pour tout de hon, ils possèdent l'argent, qui est le pouvoir moderne; ils sont les égaux de tout le monde, excepté des poètes restés pauvres ; ils peuvent aspirer aux honneurs politiques; ils construisent des hôtels comme les Rothschild et ils rassemblent des galeries de tableaux, comme le duc d'Aumale. Et vous leur proposeriez de quitter ces trésors, qu'ils tiennent et possèdent, pour la chimérique forêt d'Orlando et de Ûosalindel C'est comme si, voyant un gourmand attablé devant un jambon réel à la belle chair brune et rose, vous l'invitiez à, quitter cette proie pour un jambon de carton ! De même que le véritable Amphitryon est l'Amphitryon où l'on dîne, la vraie vie de chacun est celle où il est heureux et riche.

Yoilà pourquoi les comédiens aiment à jouer les comédies où ils sont habillés de vestons, où ils tournent le dos au public et où ils disent Que qu c'est quça? comme de simples millionnaires qu'ils sont. Ils marchent vivants dans leur rêve étoile, qui consiste à être parfaitement heureux, et par conséquent ils n'ont aucune raison pour entrer dans le vôtre. On n'échange pas de bons titres de rente contre des rimes, des clairs de lune et des chansons d'alouette. Aussi, monsieur, si vous connaissez un bon professeur en cassage de cailloux, je vous engage à aller le trouver pour qu'il vous enseigne à casser des cailloux; et certes, ce talent vous vaudra mieux que le sublime bon sens d'un Molière, ou que la tendre suavité d'un Racine.

— Mais, me dit le jeune homme un peu interloqué, si j'essayais d'apprendre à parler en prose, comme tout le monde? Si je choisissais dans la vie réelle et moderne

un sujet simple, émouvant, poignant, et si je l'écrivais en une bonne prose française concise, claire surtout, sans broderies et sans arabesques, disant bien ce qu'elle veut dire, peut-être alors les directeurs de théâtre ne me repousseraient-ils pas tous?

— Hem! lui dis-je, mon cher enfant, il ne faudrait pas vous y fier. Les directeurs se font gloire d'être extrêmement malins (ils disent même en leur langage 7'oublards!) pour reconnaître l'ennemi, c'est-à-dire le poète, sous les déguisements dont il peut s'être affublé. Le porteur de lyre, l'assembleur de rimes a beau s'être blanchi à la poudre de riz pour ressembler aux gommeux estimables, les directeurs, comme le Guillotiné pai^ persuasion de Ghavette, ont de la méfiance, ce bloc enfariné ne leur dit rien qui vaille, et quand il serait sac, ils ne le laisseraient pas approcher. Tenez, je vais vous raconter une fable qui est arrivée pour tout de bon, ce que Courbet en son temps appelait une Allégorie réelle. Un de nos plus hardis et plus enragés confrères, Emile Bergerat, présente au directeur du Gymnase une grande pièce, que Victor Koning trouve excellente et parfaitement bonne. Donc, il n'y a plus qu'à la jouer; La fille le veut bien, son mnant le respire; donc, pas l'ombre d'une difficulté dans tout cela. Même, par surcroît, il arrive qu'Emile Augier, le maître incontesté du théâtre moderne, a lu le drame, l'a approuvé, a même, avec son sens impeccable, indiqué certaines corrections des plus heureuses, et qu'il recommande chaudement au directeur du Gymnase l'œuvre de son jeune confrère.

Il n'en fallait pas tant, le directeur étant plus convaincu que tout le monde, et déjà on allait écrire les bulletins de répétition lorsque, regardant Bergerat avec plus d'attention qu'il n'avait fait encore, le rusé Koning reconnaît sur son front, à n'en pas douter, le signe indélébile dont est marqué le poète! Voilà qui changeait furieusement la thèse, et il ne s'agissait plus que de détourner les chiens au moyen d'une transition de génie.

— «Eh bien, dit le spirituel directeur, nous voilà d'accord sur tous les points. Seulement, vous le comprenez comme moi, votre rôle est trop beau pour quo je le fasse créer par une autre artiste que Sarah Bernhardtl Amenez-moi Sarah Bernhardt prête à répéter, et nous mettons tout de suite votre pièce à l'étude.

Bergerat eut un moment l'air stupéfait d'un homme à qui on demande la lune; mais il ne tarda pas à reprendre son sang-froid. Pour être joué, que ne ferait pas un auteur dramatique? Si on le lui avait demandé, il serait allé chercher l'Eau qui danse ou la Pomme qui chante; pourquoi pas Sarah Bernhardt? Il prit congé, monta en chemin de fer, et arrivé à une heure du matin dans la ville où la célèbre tragédienne jouait la comédie, il se présenta chez elle, au moment précis oii elle rentrait harassée du théâtre, et oii elle sentait dans ses entrailles une faim de cannibale. Cependant, dona Sol, qui est aussi bonne que belle, écouta avec intérêt le jeune auteur, et même lui prit des mains le manuscrit et se mit tout de suite à en commencer la lecture. Le lendemain, impatient desavoir son sort, Bergerat courut chez Sarah; mais, naturellement, elle était partie. Pour où? Belle demande! Pour Sumatra, pour les Bermudes, pour Yeddo, pour les îles Açores, pour Stockholm, pour l'Afrique noire, pour tous les pays, et dès lors, partons les moyens connus de locomotion. Bergerat se mit à la poursuivre, comme dans une pantomime des Funambules ou dans un voyage de Jules Verne. Parfois ils se rencontraient, se croisaient une seconde, lui dans un ballon, elle dans un autre, au-dessus de la région des tempêtes, parmi les noires ténèbres striées d'or et ensanglantées de pourpre. D'une voix étouffée, Bergerat murmurait : « Eh bien? » et de sa mélodieuse voix d'or qui résiste même aux ouragans du ciel, Sarah lui criait : Très bien, la scène trois du deux!

D'autres fois, c'était sur l'océan Pacifique, au milieu d'une horrible tempête; montés l'un et l'autre sur des

navires prêts à s'engloutir, ils se parlaient sous l'éclair en feu. Bergerat murmurait : Eh bien? Et Sarah lui criait : Très bien la fin du ti^ois! D'autres fois encore, dans la mer du Nord, près du pôle, ils se croisaient, montés chacun sur un iceberg et guettés par les ours blancs, et Sarah lui criait : Je vois pour le quatre une robe en peluche, d'un rose si pâle qu'elle en sera verte! Bergerat avait vu tous les peuples, tous les continents, tous les cieux, toutes les faunes, toutes les flores, tous les flots divers; il aurait continué sa course pour arriver à savoir l'opinion de Sarah sur l'ensemble du drame; mais enfin, saisi de remords, il songea à sa bonne et charmante femme, à son fils Toto, qui peutêtre s'était fait avocat (un enfant a si vite fait de mal tourner!) et, de guerre las, revint à Paris.

— Ah! lui dit le directeur, je suis bien heureux de vous voir. Nous répétons votre pièce demain, à onze heures, moins le quart, pour onze heures sans quart! C'est chose faite, car, n'est-ce pas, vous m'amenez Sarah?

— Mais non! fit Bergerat, un peu triste d'avoir parcouru des pays où le nom de monsieur Scribe n'est pas connu, et oii on mange encore de la chair humaine.

— Alors, dit Koning, désolé, mon cher ami, mais rien de fait.

— Et, dis-je, moi, en terminant, au jeune poète, ceci vous enseigne que le métier d'auteur dramatique est un bon métier; mais vous ferez bien d'en chercher un autre, si vous avez besoin d'argent la semaine prochaine. Après Le Monde ou l'on s^amuse, Edouard Pailleron a écrit Le Monde ou Von s'ennuie; mais le Théâtre, vu du côté des coulisses, pourrait être appelé, sans hyperbole : Le inonde ou Ion s'assied sur des clous et sur des épingles noires! »

Page 1