‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 30 sur 60 · LE SILENCE · texte numérisé non relu

LE SILENCE

Mon cher Louis, une des plus adorables femmes de Paris, noble d'esprit et d'âme et même de naissance, madame la duchesse de Stresty, vient de mourir dans son hôtel de la rue de Varennes, tuée en apparence par une maladie nerveuse inexpliquée, mais en réalité assassinée par son mari, non pas à coups de couteau ou de revolver, mais à coups de silence. Je vous raconterai tout à l'heure cette abominable histoire.

Le silence est une chose horrible, et le plus hideux de tous les cercles de l'Enfer est celui où on ne dit rien. Honoré de Balzac, qui se connaissait en martyres, a imaginé le supplice d'une danseuse damnée qui pendant l'éternité danserait devant un public muet et un orchestre de musiciens qu'on n'entend pas, attendant l'applaudissement qui toujours semble près d'éclater, et n'éclate jamais ! Les modernes législateurs, qui ont inventé la prison cellulaire oii le condamné stupéfait ne dit rien et n'entend rien, sentant toutes ses fibres mordues et déchirées par le silence, croient avoir eu Tétrennede cette torture plus cruelle que celles de l'Inquisition ; mais c'est en quoi ils se trompent. Depuis bien longtemps le Silence, considéré comme moyen d'annihiler les forces vives, est employé dans le meilleur monde, et de même il n'est pas inconnu des marchands de littérature et d'art, qui s'en servent pour affoler les producteurs qui les nourrissent et dont ils mangent la

moelle. Tout dernièrement, le délicat et puissant artiste Lucien ïhill avait vendu à la Revue illustrée un roman très poétique, très fouillé, très intéressant, très hardi, dont le succès était immense, car il n'était pas question d'autre chose en province et même à Paris ; mais enfermé à Auteuil dans son jardin où il vit solitairement, ïhill n'entendait rien de tout ce bruit, il ne savait pas si son roman était chair ou poisson, ou dieu, ou table ou cuvette ; il était dans la situation d'un virtuose qui, en train déjouer un solo sur le cor, serait tout à coup devenu sourd, et n'entendrait pas le bruit du cor à son oreille !

De temps en temps il prenait l'omnibus, et venait à la Revue, espérant qu'on lui dirait quelque chose de sa Joséphine Cergues ; mais pas si bêtes, les directeurs de la Revue ! Ils savaient trop bien que tout éloge échappé de leurs lèvres finirait par se monnoyer un jour, et ils recevaient Thill comme s'il n'y avait jamais eu ni Cergues ni Joséphine, ni roman, ni rien du tout I Ils lui parlaient d'Arabi, de la pluie, du mauvais temps, du divorce, du tunnel sous la Manche, mais jamais de Joséphine, si bien que le malheureux écrivain, terrifié et vaincu, se demandait s'il avait ou non fait un roman, et s'en retournait à Auteuil, plus abasourdi que s'il eût été changé en une statue de sel. Pour qu'il revînt de cet effarement, il fallut que son œuvre, publiée en librairie, arrivât tout de suite, en moins de rien, à sa trentième édition ; et encore n'était-il pas complètement rassuré ! Vous avez fait jouer une pièce qui fait fanatisme et pour laquelle, comme au temps de Molière, on tuerait des portiers à la porte du théâtre, s'il y en avait encore ; vous avez exposé un tableau devant lequel se presse la foule et que les maîtres admirent ; vous rencontrez vos amis, ils ne le savent pas, ils n'en ont jamais entendu parler, ils vous demandent si vous arrivez de voyage ! Imaginez, mon cher Louis, que voulant à toute force réduire un cœur qu'elle désire ou qui

lui échappe, une femme belle, ingénieuse, divine, ait composé et fait exécuter avec génie une de ces toilettes irrésistibles qui doivent décider le gain d'une bataille. Elle la met d'abord pour juger l'effet qu'elle fera sur les femmes ; elle apparaît dans sa splendeur, dans sa gloire, dans sa grâce invincible; les femmes se sentent mordues au ventre par la féroce envie ; mais elles n'en témoignent rien, ne laissent rien voir, n'en disent rien surtout, et elles regardent l'ennemie sous sa belle parure d'un œil indifférent, comme si elle était sortie en caraco et en jupe pour aller acheter deux sous de lait. Et alors la pauvre amoureuse en proie au doute se dit avec épouvante : « Ma toilette n'est donc pas réussie, puisque je ne les ai pas désolées ! »

Les communautés usent aussi fort bien du silence, et ce ne sont pas seulement les communautés de moines. Je ne sais plus si c'est au Septième ou au Huitième Théâtre-Français qu'un jeune pensionnaire, à ses débuts, faillit crever de douleur et d'ennui, parce qu'il ignorait encore ces façons jésuitiques de dompter les gens et d'en faire d'obéissants cadavres. Il avait joué^ au milieu des rires et des applaudissements du public, Scapin, Figaro, Mascarille, Cvisipin du Légat ai7'e ; chaque soir, ému encore de la lutte, exalté par son désir, brisé par son enthousiasme, il brûlait d'être jugé, encouragé, de savoir l'avis de ses camarades, d'entendre une voix qui lui dît : C'est bien, ou c'est mal! Vite, il reprenait ses habits de ville, et se montrait au foyer, sur la scène, dans les couloirs ; ses camarades et les femmes ellesmêmes le traitaient avec la plus aimable politesse, mais le regardaient d'un air un peu surpris de le voir, et semblant ignorer qu'il eût joué ce soir-h\. Ce malheureux, qui se nommait Gadane, apercevait enfin le directeur, et se croyait sauvé ; mais le directeur rentrait en lui-môme, au propre et au pied de la lettre, devenait mince comme un fil, et le comique comprenait bien que s'il lui adressait la parole, ce fonctionnaire illusoire

cesserait d'avoir lieu et se dissiperait en fumée. Cependant, voulant à tout prix obtenir un mot, Gadane remontait l'escalier, frappait à la porte de la première loge venue et, pour engager la conversation, empruntait une allumette : mais son camarade lui donnait purement et simplement l'allumette, sans l'accompagner d'un seul mot d'éloge ou de blâme, et il s'en retournait chez lui, plus que jamais abruti et saoulé de silence.

Après quinze jours de ce régime, le jeune comédien était fou d'horreur ; il se décida à sortir de cette situation coûte que coûte, à faire des violences, à mettre les pieds dans le plat, à crever les ronds de papier, et à créer l'agitation, une agitation quelconque, quand il en devrait mourir. Donc, ce soir-là même, après avoir joué Ze Mariage et encore vêtu en Figaro, il aborda résolument le plus important des sociétaires, celui qui fait le calme ou déchaîne les orages avec un simple mouvement de sourcils, et lui demanda à brûle-pourpoint :

— «Eh bien I monsieur, comment m'avez-vous trouvé dans Figaro ?

— Très bien, dit le sociétaire qui parut aussi étonné de la question que s'il fût tombé du haut des tours de Notre-Dame.

— Et dans Scapin?

— Très bien.

— Et dans Mascarille ?

— Très bien.

— Et dans Grispin ?

— Mais très bien, dit le sociétaire, cette fois avec une froideur qui eût suffi à éteindre et à geler tous les brasiers de Torquemada. Ici on joue toujours très bien, et on doit tout jouertrès bien. G'est l'habitude et le devoir

de LA MAISON ! »

Je reviens, mon cher Louis, à la malheureuse duchesse de Stresty, qui s'est éteinte plus pâle que la neige, avec deux grands yeux fous pleins de sombres

flammes. Son mari est un Othello, qui rendrait des points à l'autre, mais un Othello silencieux. Il n'avait pas enfermé sa femme dans un in-pace, mais, aidé par d'habiles ouvriers, il s'était arrangé pour que chez lui les portes et les fenêtres en s'ouvrant ne fissent aucun bruit ; il avait des domestiques adroits qui ne heurtaient jamais les pièces d'argenterie, et dans le grand jardin de la rue de Varennes, il nourrissait des chats muets grands comme des tigres, qui effrayaient assez toutes les, ailes palpitantes pour qu'on n'y entendît jamais aucun chant d'oiseau. La duchesse allait dans le monde, mais accompagnée du terrible duc, dont le terne regard glaçait les paroles sur les lèvres des gens qui se proposaient de parler à sa femme. Et la haine contre eux et contre elle s'amassait sur le front de cet homme redoutable. Une fois la duchesse rentrée et couchée, il entrait chez elle sans bruit, avec des souliers qui semblaient avoir des semelles de caoutchouc, et commençait sa scène de jalousie. C'est-à-dire que, se promenant de long en large, il exécutait la mimique d'un homme irrité et furieux qui va formuler des accusations, des reproches et faire éclater sa colère. Déjà la malheureuse voyait errer sur ses lèvres les mots insultants ; enfin il s'arrêtait net devant le lit, et lançait le geste de l'énergumène qui va s'écrier; mais il ne s'écriait pas, il ne parlait pas, il ne disaitrien ; puis il reprenait silencieusement sa marche de bote fauve, il s'arrêtait de nouveau devant sa femme, ouvrait la bouche, recommençait son geste menaçant et ainsi de suite, jusqu'à ce que la duchesse, vaincue par la fatigue, s'endormît en proie aux épouvantes des horribles rêves. Toutes les nuits, pendant dix ans, cette suppliciée a attendu les menaces que son persécuteur muet devait proférer et ne proférait pas, et il était dit qu'elle connaîtrait toutes les horreurs du silence, car, arrivé en face d'elle, le grand spécialiste dos névroses, appelé en consultation par ses médecins, resta muet, lui aussi, et ne prononça pas une

parole, tant il sentait bien que nulle consolation ne pouvait être donnée à cette pâle victime.

— « Ainsi, lui dit un des médecins, comme ils descendaient l'escalier, vous ne voyez rien à faire pour elle?

— Non, dit l'homme célèbre, car pour pouvoir tenter quelque chose, il faudrait commencer par tuer le mari, ce que sans doute on nous empêcherait de faire, tandis qu'on permet auxphysiologistes d'égorger tant de chiens innocents ! Il y a certainement là une lacune dans la législation. »

0 mon ami, la grosse caisse, les crécelles, les clairons furieux, le han ! des machines, le sanglot de la mer désolée, le reniflement des locomotives, les cris d'une foule avide de sang, tout plutôt que l'odieux silence ! Certes, les bavards aussi sont des gens à craindre ; il serait plus agréable d'être assis nu sur cent mille pointes d'aiguilles que d'entendre les conversations d'infusoires notées par Henri Monnier, et les pauvres êtres qui assistent à une conférence de Paul Florestan ne sont pas à la noce. Mais tout cela n'est autre chose que du néant tumultueux et du silence bruyant. Tout cela, c'est le contraire turbulent du Verbe.

Mais employée par des amis honnêtes gens qui s'entretiennent du Beau et des choses immortelles, ou murmurée par deux jeunes amants aux yeux pleins de ciel dont le vent du soir mêle les chevelures, ou encore dépensée follement à conter des historiettes amusantes ou à faire jaillir de l'esprit des diamants imprévus, la parole humaine n'est-elle pas ce qu'il y a de plus divin au monde ? Au besoin même on peut se contenter d'un grand orateur, pourvu que sa parole virile et bien rhythmée puisse s'accorder exactement au son d'une flûte régulatrice ; mais foin de lui s'il court en dératé, comme ces chiens fous qui traînent une lèchefrite sur le pavé sonore, et attirent à la fenêtre de leur cuisine les sibylles ridées, occupées à tourner leur ragoût avec une cuiller de bois I

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