LE LYCEE DE JEUNES FILLES
Mon cher Louis, il parait que racte est passé conditionnellement, et si la création des Lycées de filles s'arrange entre la Chambre des députés, le Sénat, les ministres, le conseil municipal et tous les ayants droit, le jardin de Monsieur Jouvet, qui confine à mon petit jardin, et dont les grands arbres forment devant moi un rideau de verdure, sera vendu à l'Etat, et on y mettra un Lycée de filles. Pour ma part, je ne m'en afflige nullement ; il y aura bien les récréations, et il est probable qu'après avoir étudié la chimie, l'algèbre, la trigonométrie sphérique et la physique non amusante, les petites demoiselles, quand viendra l'heure du repos, éprouveront le besoin de se livrer à des jeux bruyants, et de créer ce qui est le contraire du silence. Eh bien ! j'en suis ravi, ce seront des cris d'oiseaux mêlés aux autres cris d'oiseaux que j'entends du matin au soir, et si, comme c'est probaljle, la jeunesse est contagieuse, de môme que les autres maladies, peut-être mes voisines me communiqueront-elles les microbes dont la présence détermine cette affection essentiellement passagère.
Enfin, pour me mettre au point de vue des principales intéressées, puisqu'il n'y a plus personne pour leur enseigner le ménage, la lessive et la cuisincj sciences abolies ! et puisque de toute nécessité il faut apprendre quelque chose, je ne suis pas fâché qu'on leur enseigne les autres sciences, les langues aussi, et
personnellement je suis enchanté qu'elles sachent le grec. D'abord, les embrasser pour l'amour du grec sera infiniment plus légitime que d'embrasser Trissotin pour le même motif, et puis j'ai encore d'autres raisons plus sérieuses. Le grec 1 je voudrais que tout le monde le sût, même les hellénistes ! je trouve qu'on ne le sait jamais trop et jamais assez, et qu'il n'y a rien de si utile. Car si l'on savait le grec, peut-être quelqu'un aurait-il l'idée de lire V Iliade d'Homère, fût-ce dans les traductions, et alors, que deviendraient les naïves idées de la poésie et de la peinture classiques sur le vêtement et l'armement des Hellènes ? Et comme nous serions loin des traditions de l'école, si, par un hasard inouï, quelque membre de l'Institut découvrait, dans le chant XI de Y Iliade, la description de l'armure que revêt Agamemnon !
« Et cette cuirasse avait dix cannelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et trois dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col, semblables aux Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe aux vivants... Il s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux dix cercles d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc, au milieu desquelles il y en avait une d'émail noir où s'enroulait Gorgô à l'aspect effrayant et aux regards horribles. Auprès étaient la Crainte et la Terreur. Et ce bouclier était suspendu à une courroie d'argent où s'enroulait un dragon azuré dont le col se terminait en trois têtes.» (//?We, Rhapsodie XI, traduction de Leconte de Lisle.)Que penseraient de cela les vivaces et indestructibles pompiers qui, depuis le grand peintre David, innocent du moins de ces répétitions, vont toujours, nus comme des plats d'argent, chercher leurs pompes qu'ils ne rapportent jamais, et font dire aux abonnés de monsieur Perrin, non sans justice, que la peinture d'histoire est ennuyeuse ?
Oui, si l'on veut renouveler, rajeunir, sauver notre art, il faut que nous apprenions le grec ! Oui, tous, les
hommes, les femmes, les enfants, les auvergnats, les militaires, et même et surtout les élèves du Lycée de jeunes filles. Que les femmes puissent apprendre cela et les autres choses ardues, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, et elles l'ont bien prouvé lors de l'éclosion de la Renaissance, dans ces grandes familles d'imprimeurs illustres où les femmes et les jeunes filles s'associaient aux travaux de leurs pères et de leurs maris, déchiffraient les manuscrits, comparaient et rectifiaient les textes, corrigeaient les épreuves, surveillaient les tirages et, de toutes les forces vives de leur cœur et de leur esprit contribuaient à nous rendre la divine Hélène aux beaux cheveux, ressuscitée de la nuit du tombeau ! Oui, les jeunes filles du Lycée pourront apprendre le grec et le savoir ; mais ce à quoi on ne songe pas assez, c'est à se demander comment elles gagneront leur vie et comment elles mangeront, une fois qu'elles seront devenues savantes.
Ahl la question du pain, et, puisque nous vivons et mourons dans un pays anémique où le pain ne suffît pas, la question du bifteck, voilà ce dont on ne s'inquiète jamais. L'aveugle, la sourde, la paralysée, la bavarde Politique ne sait pas l'adresse du boucher et du boulanger, ou si elle les sait un peu, c'est pour son propre usage, et elle garde ce secret mieux que ne fut gardé jamais le secret du Masque de Fer! Certes, Jules Vallès exagère peut-être un peu, lorsqu'il affirme que tout bachelier meurt nécessairement de faim; cependant, il est certain que, dès qu'il s'agit de mourir de faim, il a plus de chance qu'un autre, et que sera-ce donc, hélas ! de la bachelière sortie du Lycée, et de combien de faims diverses ne mourra-t-elle pas! Car la femme, quoi qu'on en dise, est l'exilée, la déshéritée, la grande maudite. La Loi, qui a été faite par des législateurs extrêmement barbus, punit et frappe la femme adultère^ la mauvaise mère, la prostituée, la coureuse, la vagabonde, la rôdeuse qui marche pieds
nus dans les pierres ; mais elle n'a jamais eu le souci de savoir comment la femme mangeait. Vous voulez lui donner et vous demandez pour elle des droits politiques, c'est-à-dire : rien du tout! Et du pain?
Il y a les reines, les duchesses, les femmes riches, heureuses, privilégiées entre toutes, habitant, dans leurs châteaux ou à Paris, des salons aux sièges bas, décorés en style japonais, et lisant à leur gré la Revue des Deux Mondes; celles-là, nullement protégées contre leurs maris, qui entretiennent des cocottes en perruques arrivées à la caducité, et qui refusent à leur femme légitime non seulement des robes et de l'argent monnayé, si le caprice leur en prend, mais également leur personne, et de ces femmes bien vivantes et grouillantes font des veuves involontaires! Il y a les femmes des bons ouvriers, qui avec les gésiers, les bas morceaux, fabriquent à force de génie un pot-au-feu insuffisant, et qui par le grand hiver s'en vont avec leurs mains gercées et violettes laver le linge de leurs maris et le leur, et celui de leurs mioches, à la rivière. Il y a les femmes des petits employés occupées, comme des Danaïdes, à joindre les deux bouts si impossibles à joindre, et qui, sauf d'honorables exceptions, passent leur vie en tête-àtête avec un idiot, habile à deviner les rébus de U Illustration, et à collectionner des timbres-poste et des boutons de guêtre. Enfin il y a les honnêtes filles sans argent, qui vivent de faire du crochet, de fabriquer des copies au Louvre, de peindre des éventails, des assiettes en porcelaine, des boîtes de Spa, et de mille petits métiers horribles avec lesquels on meurt de faim et de soif, et de chasteté et de désespoir, quand on ne sait pas le grec... et même si on le savait.
Enfin il y a... toutes les autres! Et vous vous étonnez quand une femme qui a reçu en don la beauté, c'est-àdire une arme plus forte que les canons et les glaives et plus forte aussi que l'Or, puisqu'elle le dompte, le soumet et le produit à son gré, prend tout parce
que vous lui avez tout refusé, émiette et dévore des millions faute des vingt sous que vous ne lui donniez pas, et aux dépens de votre sang, de votre fortune, de votre honneur, fait sortir de terre des hôtels et des palais, sans lesquels elle eût couché dans les carrières à plâtre ! Vous lui dites : — « Ta beauté impérieuse et souveraine agenouille devant toi les rois; elle te donne tous les trésors, tous les biens, toutes les colères vengeresses; tu vois à tes pieds les jeunes princes fous d'amour et les vieillards illustres traînant leurs fronts blancs dans la poussière ; tu as tout, tu peux tout, tu domines tout; ne consentirais-tu pas à abandonner ces avantages divers pour gagner, d'une façon intermittente, vingt sous par jour, en faisant de la couture, sans être pour cela mieux placée dans l'estime des hommes? » 0 Journal politique, pour une fois seulement, je t'emprunte ta phraséologie, et je dis avec toi : « Poser la question, c'est la résoudre! » C'est comme si lorsque le Lion, le seigneur du désert, bondit, battant ses flancs de sa queue, montrant ses fortes dents afl'amées et sa gueule rose, et au loin faisant trembler de froid les bêtes qui entendent son rugissement formidable, un bon élève de Brard et de Saint-Omer s'approchait de lui le chapeau à la main, et lui disait avec une astucieuse douceur : — « Monsieur, vous seriez bien aimable de renoncer au festin sanglant que vous méditez, et de manger de l'herbe! » On ne peut jurer de rien; mais plus que probablement le Lion répondrait, comme le facétieux personnage d'Henri Monnier, qu'il n'aime pas les épinards, et qu'il en est bien aise. Qu'en pensez-vous, mon cher Louis?
Il me semble que trouver des états, des professions honnêtes et suffisamment rémunératrices pour les femmes, sachant ou non le grec, serait la chose importante; mais il est si doux de se borner à des théories, et de tenir la queue d'une poêle purement abstraite, dans laquelle, naturellement, on ne fait rien frire! Tenez,
voulez-vous que je vous dise? les gens qui me paraissent faire plus de besogne que de bruit et d'embarras, ce sont tout simplement les Didot et les Ghamerot, qui dans leurs imprimeries ont pris des femmes pour ouvrières et leur font composer du français et même du grec, qu'elles composent fort bien, étant plus minutieuses et attentives que les hommes. Celles-là sont sauvées de la misère et des autres horreurs; mais je ne puis m'empêcher de rire à me décrocher les mâchoires, quand je vois que la police croit remédier à quelque chose en cueillant des souteneurs et des filles sur le boulevard extérieur. Car la Misère, essentiellement, produit les prostituées, comme un rosier produit des roses ; et comme le dernier des êtres a besoin de trouver son semblable qui vive dans le même ordre d'idées que lui et comprenne le mécanisme de sa pensée et de son âme, ces misérables femmes, par cela seul qu'elles existent, produisent leurs mâles, qui sont une émanation d'elles-mêmes.
Le malheur, c'est que les gouvernants, les ministres, les députés, les économistes, les rédacteurs de la Revue, des Deux Mondes sont très savants, mais ne sont rien de plus; ils ont lu les histoires, les philosophies, les observations, les rapports, les Livres Bleus, les Livres Jaunes; ils ont pâli sous les lampes; mais ils ne se sont jamais promenés dans la rue, ni sur ce même boulevard qu'ils veulent purifier; ils n'ont jamais vu s'agiter et grouiller la Vie, et c'est pourquoi, avec toute leur science, ils en savent moins que le premier venu des flâneurs parisiens ! Ils veulent moraliser par des arrestations la cité géante; autant vaudrait envoyer des sergents de ville pour arrêter l'éclosion des vibrions qui vivent et pullulent dans la liqueur fermentée! Il n'y a pas bien longtemps de cela, j'ai rencontré, véritablement accablé et assommé, un de mes plus vieux amis, qui, en qualité de membre de la Commission des Auteurs dramatiques, venait d'être reçu, avec quelques-uns de ses collègues,
par un des derniers ministres dont nous avons joui.
— « Hélas, me dit-il, ce ministre est un homme aimable, désireux du progrès et véritablement animé des meilleures intentions. Seulement, il ne sait pas dans quel quartier est situé le Théâtre-Français ! »
Voilà le chiendent! comme disent les pitres de la foire. Ils ne savent pas où est le Théâtre-Français, ni où sont les autres monuments. Eh bien! qu'on enseigne et qu'on apprenne déjà un peu de grec! cela ne peut pas nuire; peut-être qu'ensuite on apprendra un peu de français, ce qui changerait du tout au tout la langue politique, et permettrait à nos grands hommes de prendre encore quelquefois des vessies pour des lanternes, mais d'y mettre un peu de mesure, et de ne pas confondre imperturbablement toutes les vessies avec toutes les lanternes.