‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 33 sur 60 · APOLOGIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE

Mon cher Louis, vous ne lisez jamais les journaux, c'est convenu ; vous avez joliment raison, et je vous approuve de toute mon âme ; car il est si doux de ne pas savoir ce qui se passe 1 Moi, c'est différent; chaque matin je lis toutes les feuilles grandes et petites, avec avidité, avec rage, avec un soin minutieux, depuis l'indication : Vingtième amiée, jusqu'au nom de l'imprimeur, que surmonte un long filet entouré de bavochures. Non pour être renseigné sur les événements; je sais trop qu'il ne se passe jamais rien, et qu'il n'y a pas d'événements, j'entends d'événements nécessaires, ayant un caractère absolu, car l'homme ivre qui a été écrasé hier à trois heures dans la rue Brise-Miche aurait aussi bien pu vivre deux mille ans plus tôt et être écrasé dans une rue de Ninive, sous le règne de Nabuchodonosor. Non; ce- qui m'intéresse en cette affaire, ce n'est pas les journaux, c'est lefe journalistes. Et s'il faut vous dire toute ma pensée, du premier au dernier je les trouve tous sublimes, et je ne me lasse pas de les admirer. 0 Dieux! une telle dépense d'esprit, d'intuition, d'invention, d'imagination, de génie sans cesse renouvelée, tant de tonneaux des Danaïdes remplis jusqu'à déborder et qu'ensuite il faut remplir encore, tant de vaines nuées embrassées dans le vide chimérique et fécondées cependant, tant de rochers de Sisyphe roulés au haut de la montagne croulante, et ne s'arrê-

ter jamais, et recommencer toujours I Eh bien ! c'estlà ce qui fait leur force; s'ils sont et demeurent des charmeurs incomparables, c'est qu'ils ont pour inspiratrice, pour muse, pour conductrice implacable qui sans cesse les pousse et les talonne, et leur pique le dos de son aiguillon, l'impérieuse, la bienfaisante, la sauvage Nécessité. En effet, c'est elle seule qui fait des artistes et des ouvriers ingénieux; en dehors d'elle il n'y a que des amateurs, des gens qui travaillent quand ils sont en train et que le cœur leur en dit, c'est-à-dire presque jamais !

Chateaubriand, Guizot, Lamartine et tous les grands hommes de ce temps ont été à certains moments des journalistes, et l'impeccable Théophile Gautier a dû au salutaire esclavage du journal le don d'être inspiré toujours et à toute heure, d'avoir à sa disposition les tropes, les images, tous les beaux mots et tous les autres mots, et d'être toujours prêt à tout exprimer et à tout écrire, avec une absolue perfection. Mais à quoi bon citer ces noms illustres ! Quand j'admire les journalistes, je ne songe pas à ces colosses, mais aux plus humbles et aux plus infimes, aux plus obscurs de tous, qui eux aussi accomplissent des prodiges et réalisent des miracles, si souvent qu'on n'y fait plus attention, et qu'ils n'y font plus attention eux-mêmes!

N'en êtes-vous pas ébloui? Chaque matin, sans se lasser jamais, ils donnent au public du sublime, de beaux élans, de la farce, de la gaieté, de l'ironie, quelquefois même de bonnes raisons, et comme un pianiste aux longs doigts de vif-argent, ils font tonner, chanter, murmurer et riro sans fm tout le clavier sonore ! Ce qu'ils ignorent, ils sont tenus à le savoir et ils le savent; ce qu'ils ne peuvent faire, ils le font; de leur esprit épuisé ils tirent dos inventions inépuisables; ils plongent leurs doigts dans leurs poches vides, et ils en ramènent des tas d'or ! J'entends surtout: les journalistes français et parisiens, car ainsi que Yalère le dit si bien au troisième acte de L Avare : « Voilà une

belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est la chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent. » On peut le dire sans fâcher personne, puisque la chose est patente : comme tout en France, nos journaux se font, relativement du moins, avec très peu d'argent. Les Anglais et les Américains jouent du télégraphe sans mesure et sans économie, comme un aveugle de sa clarinette ; ils frètent des navires et les envoient au bout du monde pour regarder un monsieur qui passe; ils entretiennent partout à l'étranger des correspondants dont le plus pauvre pourrait faire l'aumône à un nabab. Avec tous leurs puissants moyens d'information, ils ont un fonds solide et réel, que leurs journalistes sont seulement tenus de mettre en œuvre; mais, au contraire, les nôtres doivent faire leur cuisine selon le système d'Harpagon, avec rien ; ils accommodent rien du tout dans une casserole absente, ou s'ils y fricotent quelque chose en effet, c'est leur âme et leur cervelle ; cependant le ragoût est bon, et on s'en lèche les doigts. Et si, privés des éléments les plus indispensables, ils restent égaux et supérieurs à leurs confrères d'outre-mer, c'est qu'ils ont besoin le soir de l'argent qu'ils ont gagné le matin, condition qui toujours attendrira les roches et les forcera d'entr'ouvrir leurs flancs hideux pour en laisser tomber de clairs et frais ruisseaux d'eau vive !

Je le répète, ils ont pour eux la grande déesse supérieure à toutes les autres, la douce et cruelle Nécessité. N'est-ce pas elle seule qui inspirait l'Homère ancien et l'Homère nouveau, le poète de ïlliade comme celui de La Comédie humaine? Le vieillard aveugle errant par les bourgs de l'Attique chantait la Colère d'Achille et le Combat devant les Vaisseaux pour obtenir dans les demeures un peu de pain et quelque morceau de viande, et c'est pour solder quelque huissier aux mains cro-

€hues que le divin fils de Rabelais contait les luttes de d'Arthez ou le martyre de Birotteau; ils créaient des ceuvres immortelles, parce qu'ils n'avaient pas le choix d'agir autrement.

Voyez comme les poètes dramatiques étaient féconds du temps qu'une comédie durait quinze jours, et qu'après cela il fallait en écrire une autre, pour manger I Alors on les écrivait toutes en vers et en beaux vers, pour aller vite; aujourd'hui, nos auteurs qui, grâce à Beaumarchais et à monsieur Scribe, ont le temps de chercher, de s'appliquer, d'écrire en prose, composent dans leur vie une vingtaine de pièces, tandis que sans compter ses Actes Sacramentels, ses Intermèdes et ses innombrables poésies, Galderon composait cent vingt comédies, après que Lope de Vega en avait fait jouer quinze cents. Le journaliste en est où en était autrefois le poète ; il n'a pas le temps de rêver, de chercher la petite bête, de s'amuser à faire des ronds dans l'eau ; aussi se voit-il forcé d'être universel, et, comme Satan s'y était engagé vis-à-vis des deux rois, de ne jamais s'absenter, ni dire : Je suis las.

Tenez, mon cher Louis, pour vous donner un exemple décisif des miracles que produit la Nécessité, et puisque cette lettre ne sera lue par personne que par vous, je puis vous dire à quelle circonstance impérieuse et bizarre le célèbre Paul de Morgant a dû sa fortune. A une époque déjà lointaine, journaliste vivant au jour le jour et à la minute la minute, il était l'ami d'une comédienne nommée Luce Detlers, très applaudie au théâtre du Vaudeville. Le matin même du jour où cette belle fille devait créer un rôle très important dans une pièce nouvelle, sa couturière, que menaçait la faillite, met la clef sous la porte et s'enfuit, emportant, avec tout le reste, les robes de Luce. Une autre couturière s'engage à faire les robes pour le soir même, puisqu'il le faut; mais elle exige, en les livrant, deux mille francs à compte. Dans ces cas-là on no peut s'adresser aux

riches, qui ne se décident pas si vite; ce fut donc Morgant qui dut se charger de trouver la somme ; par quels moyens? C'est à quoi il songeait mélancoliquement en arpentant le boulevard, avec trois francs cinquante dans sa poche.

Comme il s'épuisait à retourner ce problème sans solution, il fut abordé par le directeur d'un journal important qu'il vit exalté, désespéré, fou, prêt à donner sa langue au chat et à se jeter dans l'eau la tête la première. Pour une grande combinaison financière, ce potentat avait besoin immédiatement d'un article de fond sur les cotons, traitant la question dans tous ses détails, et le malheur voulait que le seul spécialiste en ce genre fût justement parti la veille pour Pondichéry.

Morgant n'hésita pas. Il révéla au secrétaire du journal que lui-même était un cotonniste de première force ; il pouvait donner l'article dans quelques heures, mais moyennant deux mille francs, payés en recevant la copie. Ce marché conclu,, le journaliste courut à la Bibliothèque, ne lut pas, bien entendu I mais regarda, aspira, devina tout ce qui a trait à l'industrie cotonnière, et tant il craignait que Luce ne le mît à la porte, fit son article, un chef-d'œuvre! qui est resté classique. Naturellement, après avoir renseigné le public, il se renseigna lui-même; toutes les fois que les cotons furent en jeu, les Revues et les journaux durent s'adresser à lui, et ses connaissances en cette matière le firent entrer à la Chambre, où toutes les fois qu'il s'agissait des cotons, ses collègues l'écoutaient religieusement et n'osaient le contredire. Le propriétaire d'une des plus grandes filatures de France étant venu à mourir, on supplia Morgant de se porter acquéreur, et des bailleurs de fonds s'offrirent à l'envi, tremblant d'être refusés. L'ancien journaliste, qui n'avait pas brisé sa plume, car il écrivait encore un peu, dès que les cotons avaient besoin d'un avocat et d'un interprète.

administra admirablement sa filature et gagna des millions, parce qu'il était devenu en effet très habile dans la science que lui avait enseignée le hasard. Noble, il épousa très facilement une fille noble ; il est arrivé au pouvoir par la force des choses; il a été trois fois ministre, puis ambassadeur; il est grand-croix ou grand officier de tous les ordres de l'Europe, et il est probable que sa fille aînée, mademoiselle Marthe, épousera un duc régnant. Gomme vous le voyez, mon cher Louis, Paul de Morgant a dû tout cela à la condition qui lui a été imposée d'écrire un article très vite. Tous les journalistes ne deviennent pas millionnaires et ministres, mais, comme ils ne se reposent jamais, beaucoup d'entre eux peuvent espérer qu'ils apprendront à écrire, pareils en cela aux danseuses, qui finissent par savoir danser, à force de danser toujours!

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