LA PERFECTION
Mon cher Louis, vous vous le rappelez certainement, un curé de village, célébré dans tous les vieux almanachs liégeois, disait à ses paroissiens : « Mes enfants, admirons la prévoyance tutélaire du bon Dieu, qui a bien voulu songera faire passer les rivières sous les ponts ! » Par une indulgence du même ordre, je ne sais quel dieu, soucieux des intérêts de l'univers, a bien voulu décider les Parisiens à ne se reposer jamais, à travailler du matin au soir comme des casseurs de cailloux et à mener une vie de nègres, afin qu'ils puissent donner au reste de l'univers tous les types de la beauté et de l'élégance, et en un mot tous les chefs-d'œuvre! Pour cela, il s'y est pris d'une façon décisive et très ingénieuse; il a rendu tous les Parisiens si pauvres qu'ils sont sans cesse occupés à mettre leur montre au Mont-de-Piété et à déposer au Comptoir d'Escompte leurs titres, actions et obligations; oui, tous, même ceux ijui peuvent se procurer, à force de billets de banque,'de l'air respirable; même les moins prodigues, qui n'achètent pas de bibelots japonais et de tableaux de Détaille, ce qui d'ailleurs est d'un mauvais exemple, et les fait montrer au doigt dans leur quartier.
Et s'ils sont cruellement indigents, c'est qu'ils doivent payer du matin au soir ce dont ils ne peuvent se passer et qui coûte un prix fou ; je veux dire ; la Perfection! Cet habit-ci et cet habit-là se ressemblent
comme deux gouttes d'eau ; l'étoffe est la même, la coupe est la même, ils sont aussi mal cousus l'un que l'autre, et doublés de la même soie; seulement celui qui a été acheté à La Galante Espiègle a été payé trois louis, tandis que l'autre, celui du bon tailleur, coûte et vaut cent écus, parce qu'il a en plus une petite chose immense qui est tout : la perfection! Je suppose (car tout est possible, bien que cette seule pensée soit un blasphème!) je suppose qu'une jeune, belle et adorable femme ait perdu une dent ; un dentiste de province lui posera pour sept francs une dent artificielle, que l'ouvrier parisien, avec raison, lui fait payer cent francs. Certes, il ne s'agit pas là du prix de revient; car à celui qui la pose aucune dent ne revient à plus de vingt sous, mais ce qu'il taxe à un prix supérieur, c'est le travail, l'ajustage, l'art plus vrai que la vérité, en un mot, la perfection. Jose-Maria de Heredia était bien dans son droit lorsqu'il disait à un directeur de journal: « Croyezvous donc que des sonnets comme ceux que je fais puissent être écrits à raison d'un franc le vers ! « Il parlait juste, car de tels joyaux, qui ressemblent aux amusements d'un Cellini ou d'un Michel-Ange, doivent être payés royalement, ou donnés pour rien !
11 faut voir à l'œuvre dans leur patience de fourmi et dans leur recherche idéale de l'art pour Fart, les industries parisiennes! Le vieux comte de Trégouët^ qui jadis était bien traité par les femmes et les adorait,, achète maintenant des jouets pour s'amuser, comme les enfants, et c'est pourquoi il a presque fait amitié avec madame Batail, la marchande à la toilette. Cette merveilleuse femme trouve les plus beaux dessins, les joyaux anciens les plus précieux et les seuls éventails réellement peints de la main de Watteau ; il semble qu'elle les déterre avec son groin, comme un cochon les trufics! Très experte dans la flatterie, qui est une partie intégrante de l'art commercial, elle ne perdait guère l'occasion de rappeler au comte ses anciennes
bonnes fortunes, de raviver ses souvenirs, et de remuer toutes ces vieilles cendres, si bien qu'un jour monsieur de Trégouôt lui dit avec un profond soupir :
— « Ah! madame Batail, je donnerais de bon cœur cent mille francs pour retrouver bien jeune et vivante une illusion d'amour qui durerait un mois ! »
Quelques jours plus tard, en pleine avenue de l'Opéra, le coupé du comte, bien que mené par André, son meilleur cocher, accrochait et brisait un modeste fiacre dans lequel se trouva une jeune femme évanouie, qui bientôt reprit ses sens et que monsieur de Trégouët reconduisit chez elle. Naturellement, il y retourna pour s'informer de sa santé, puis ensuite pour rien, pour le plaisir, et avec d'autant plus de plaisir qu'il avait trouvé — la perfection I Madame Eugénie Parelle était une femme douce, modeste, merveilleusement jolie, et quand le comte put entrer un peu dans son intimité, il admira que son exquise simplicité cachait une instruction profonde et un esprit supérieur. Encadrée à souhait dans un intérieur presque pauvre, mais d'un goût suprême et bien parisien, madame Parelle, qui, veuve et seule, vivait de sa petite fortune, demeurait cloîtrée, ne recevait absolument personne, et ne quittait les livres et les travaux d'aiguille que pour son piano, ou elle se montrait musicienne incomparable. Monsieur de Trégouët s'en éprit follement; par un bonheur que rencontrent si rarement les vieillards, il fut aimé, et il eut dès lors le plus délicieux intérieur, une oasis en plein Paris, où il était accueilli et choyé, toujours attendu, servi par une jeune fée miraculeusement éprise de ses cheveux blancs, et qui avec passion s'ingéniait à le charmer par mille recherches subtiles et par mille attentions délicates.
Comme vous le supposez bien, le comte aurait voulu faire participer son amie aux plaisirs et au luxe que pouvait lui procurer son immense fortune ; mais il le tenta en vain, ce fut le seul nuage qui troubla ce ménage si
bien uni. Lorsqu'il essaya d'offrir des joyaux, il vit dans les yeux de son amie de si abondantes larmes, que bien vite il dut remettre dans sa poche le malencontreux écrin. Il ne fut pas plus heureux avec les objets d'art ; Eugénie refusa ce prodigieux éventail de Watteau, Le Mainage de Scapin, qui, plus tard, fut acheté si cher par leducd'Aumale. Dînant chez madame Parelle, qui ellemême lui faisait avec ses jolis doigts une cuisine d'évêque, monsieur de Trégouët ne put lui faire accepter des fraits envoyés par lui ; ni cela, ni des plantes rares, ni des fleurs, et pas même un bouquet de violettes.
— « Ah! mon ami, dit la jeune femme qui s'habillait avec des robes de cachemire uni et se coiffait en bandeaux, c'est là ma seule coquetterie, laissez-la-moi! »
Le comte jouissait depuis un mois de ce bonheur sans mélange, lorsque madame Parelle dut partir subitement pour assister aux derniers moments de sa sœur, qui en mourant laissait des enfants en bas âge. D'abord les affaires de la succession la retinrent plus longtemps qu'elle ne pensait; enfin, sans avoir revu monsieur de Trégouët, elle s'embarqua pour l'Amérique, où il lui fallut suivre un procès intéressant ses jeunes neveux; ses lettres se succédaient pleines d'amour, de regret, d'espoir; mais un jour elles cessèrent; madame Parelle ne revint pas, et le comte ne la revit jamais.
Peu à peu, monsieur de Trégouët s'était résigné, on se résigne toujours, mais alors la vieillesse avait pris possession de lui définitivement, et l'avait labouré de sa griffe. Pour passer le temps, il s'était plus que jamais jeté à corps perdu dans l'achat des bibelots, et madame Batail trouvait pour lui des morceaux de prince. Un jour qu'il réglait avec elle une note considérable, cette fine Parisienne lui dit à brûle-pourpoint :
— « Je n'ai pas porté là-dessus les cent mille francs; je les recevrai certainement avec plaisir, mais pour cela comme pour tout le reste, je suis à la disposition de monsieur le comte I
— Quels cent mille francs ? » dit monsieur de Trégouët.
Mais tout à coup il se souvint, un éclair déchira sa pensée, et d'affreuses écailles lui tombèrent des yeux.
— « Quoi ! dit-il, madame Parelle...
— Eh oui ! fît modestement madame Batail, c'est une de mes comédiennes, cette farceuse de Félicité Chander ; mais convenez qu'elle a joué son rôle dans la perfection ! Ah ! j'entends vos grands soupirs ; vous voudriez qu'elle revmt, pour vous mentir encore ; mais, croyez-moi, la comédie est finie, vous avez eu le mois d'illusion que vous désiriez ; n'essayez pas de raccommoder cette vieille flûte ! »
Cet épisode appartient au grand répertoire ; mais, mon cher Louis, d'autres fantaisies plus modestes peuvent aussi coûter fort cher. Ces jours derniers, Edgar de Lassery vit une petite vague nuée dans les yeux de sa belle maîtresse Anna Pieyre, qui songeait, couchée à ses pieds.
— «Ah ! dit-il, tu as envie de quoique chose ! Veuxtu me demander la lune ?
— Non, dit Anna, tu me la donnerais. Voici mon caprice. Je voudrais manger une bonne salade de pommes de terre I
— Diable ! » fit Edgar en fronçant le sourcil, et il sortit en proie à une visible inquiétude.
Cependant, comme il a pour principe qu'il ne faut jamais désespérer, il alla trouver le meilleur et le plus habile des restaurateurs parisiens, et lui expliqua son embarras.
— « Monsieur le vicomte, lui dit cet artiste, vous le savez, pour vous il n'est rien que je ne tente, et je puis à peu près vous satisfaire ; mais au prix de quels soins ! La salade vous coûtera cent francs, ce qui pour vous n'est rien, (et j'y perdrai !) mais je suis forcé de vous la faire attendre huit jours. Je ne veux calomnier aucun commerce ; mais enfin, pour avoir de l'huile d'olive
25l0 paris vécu.
dont je sois sûr, il faut que je la fasse venir directement, de Provence. Je devrai trouver, dans quelque petite ville éloignée des chemins de fer, du vinaigre réellement fait avec du vin par un tonnelier naïf. Il faut aussi du sel qui n'ait pas été chimiquement blanchi, du poivre qui n'ait pas été en contact avec les fades odeurs d'épiceries, et le plus difficile de tout, les pommes de terre ! car depuis longtemps Paris n'en mange que d'exécrables, presque sucrées. Je les veux poussées dans un terrain absolument sablonneux : peut-être à Bois-le-Roi ? Puisil s'agit de les faire cuire à la vapeur, un art qui n'est plus connu qu'en province, depuis que la marchande en plein vent du pont Notre-Dame n'existe plus I Pour cela, je ferai venir de Bourges ma nourrice octogénaire, qui justement a grande envie de voir Paris, ce qui nevous coûtera rien. Mais vous voyez que huit jours, cen'est pas trop ! »
Voilà, mon cher Louis, pourquoi nous sommes tous galériens par goût, par vocation et par habitude, dansce Paris affamé de la perfection, où les illusions coûtent cent mille francs par mois, et les salades de pommes de terre cent francs la pièce, sans être comptées trop cher ! On peut trouver la salade pour huit sous dans une crémerie, et se procurer aussi l'amour à un prix très abordable ; mais il y a fagots et fagots l