‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 41 sur 60 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

Dans un des plus beaux vaudevilles de notre temps, qui a produit en ce genre d'incomparables chefsd'œuvre, dans L'Homme qui tue sa femme, un des personnages de cette farce illustre dit au fantastique assassin: — « Eh ! quoi, vous avez tué votre femme, comme ça, et vous n'avez pas de remords ! — Oh I si, dit le meurtrier, j'en ai, des remords, j'en suis déchiré ! mais comme ça m'est égal... n

Moi aussi, mon cher Louis, je suis déchiré de remords, et je ne dirai pas que ça m'est égal ; cependant je ferai comme si ça me l'était, et je persisterai évidemment dans mon crime. Là, à côté de moi, sur mon bureau dont je ne me sers jamais pour y écrire, parce qu'il est encombré de trop de choses, sont entassées des dizaines, des douzaines, des centaines de lettres, pressées, anxieuses, attendant des] réponses immédiates, et auxquelles il est plusquecertain que je ne répondrai jamais.

Pourquoi? D'abord parce que cela est physiquement impossible. Car si je m'attelais à ce travail, en renonçant à voir les êtres que j'aime, à écrire, à manger, ù. boire, à dormir, et h lire quotidiennement, comme je le fais, La Légende des Siècles, de nombreuses années s'écouleraient avant que j'en fusse venu h bout, et vieux comme Mathusalem, si je devais le devenir, je verrais toujours à côté de moi le menaçant et effroyable paquet des lettres non répondues.

Moralement, bien plus encore ! Car, ô scélérat inconscient qui m'écris, tu me demandes non pas seulement, comme Shylock, une livre de ma chair, mais aussi une livre de mon âme ! Le sais-tu bien, ce que tu me demandes ? C'est de renoncer à mes héros chèrement caressés, à mes humbles créations, à mes pensées, à mes rêves, et aussi à ma vie réelle, à m.es espérances, à mes cruelles douleurs, pour entrer dans ta vie à toi, qui, dès que je la connaîtrai, deviendra un drame aussi poignant qu'Bamlet, ou Cymbeline, ou Le Père Goriot f

Subir des malheurs qui me sont étrangers, pleurer d'amour pour des femmes inconnues, saigner de blessures qui ne sont pas les miennes, voilà l'effort titanique et fou que je devrais faire, moi pygmée, comme un Balzac ou un Shakespeare, et quand, infusant ma vie,, mon sang, ma pensée à des personnages inertes, j'aurais construit ces tragédies formidables, je n'aurais pas même la consolation de les entendre réciter devant une foule par des comédiens, et d'être applaudi ou sifflé. Non, après avoir versé, pour votre compte! les pleurs de Roméo ou d'Orlando, je ne sentirais rien autour de moi que le silence, le néant, l'oubli, la nuit noire. Et je serais pareil à un violoniste sourd, qui joue du violon sans entendre jamais ce qu'il joue !

Je sais bien que je suis, du moins dans une certaine mesure, un écrivain ; mais c'est précisément pour cela que je ne puis pas écrire sans la collaboration et la complicité du public. Tout ce que nous assujettissons aux lois du Rhythme ou à la règle du Style a été en général imaginé par une personne unique et s'adresse à elle seule ; mais comme tout être humain contient en lui l'immense humanité, nous avons besoin que notre sentiment propre soit trempé et vivifié dans le flot de l'âme universelle. Aussi le véritable âge épistolaire fut-il celui où les lettres de madame de Sévigné, très tendrement et personnellement écrites pour sa fille, étaient colportées, lues et relues de salon en salon, s'ajoutant la

jeunesse, la grâce, la coquetterie, la force, l'esprit des hommes et des femmes qui les lisaient. Mais une lettre, nécessairement oubliée etjetée là au bout d'un moment par celui-là même à qui elle s'adressait^ comme elle devient une triste épave, et quelle hideuse chose cela fait qu'un cadavre de papier chiffonné !

Mais, me dira-t-on, pourquoi refusez-vous pour votre lettre la mort salutaire, et une fois qu'elle aura porté son message, que vous importe qu'on la détruise par le système de Marinette, ou moins noblement, par celui de Gros-René ? Car si elle a accompli sa fonction, quel inconvénient voyez-vous à ce qu'elle devienne cendre et fumée ?

Mais, justement, cette fonction, elle ne peut pas l'accomplir ; elle ne peut servir à rien, elle ne peut répondre à rien, car pour résoudre la plus simple des questions qui nous sont posées, il faudrait imaginer de terrifiantes Encyclopédies, ou, d'autres fois, des poèmes d'amour comme le Cantique des Cantiques ou L Intermezzo ! Parmi nos correspondants, les uns demandent comment on doit s'y prendre pour être aimé quand on ne Test pas ; les autres, quel est le moyen le plus rapide pour arriver à la gloire ; ceux-là, plus humbles, se bornent à vouloir connaître la configuration de notre écriture, ou à désirer savoir comment est bâti un vieux poète. Pas comme Amadis, certainement, sans quoi, au lieu d'être assis devant une table chargée de feuillets noircis, il serait vêtu de son armure d'or et monté sur son cheval à la longue crinière, et occupé à délivrer des princesses dans les tours enchantées ?

Vous voulez qu'en cinq minutes je vous enseigne l'art, — que je n'ai jamais su, que je ne saurai jamais, que j'étudie humblement comme un écolier, en courbant mon vieux front chauve, ou que je vous apprenne à devenir riche, moi qui n'ai jamais possédé en propre d'autres joailleries que celles de mes rimes, ou que je vous donne le moyen d'attendrir une cruelle, comme si

La Fontaine ne vous avait pas dit, sous toutes les formes : «Soyez jeune, beau, ardemment épris, brave jusqu'à la témérité, surtout follement généreux, et attendezvous à être cependant trompé et dédaigné. » Voilà ce que vous exigez de moi ; eh bien, j'y consens volontiers, causons, où vous voudrez, sur un pic, sur un paratonnerre, dans les flammes ardentes, mais non par écrit, et en faisant de la copie, occupation sacrée, qui doit se proposer pour but absolu et fixe l'utile achat du nommé : pot-au-feu î Donnez-moi rendez-vous où il vous plaira, dans ces pays des fourrures décrits par Jules Verne, où on perd son nez comme un mouchoir de poche, et où les chiens passent à l'état de coursiers, ou bien vers le pôle nord, où montés vous et moi chacun sur un iceberg, nous flotterons éperdus, ou bien dans ces contrées africaines et géographiques où les noirs vous mangent cru ou cuit ; j'irai si j'ai le temps, et nous parlerons, comme vous voudrez, en hébreu ou en turc, ou môme dans la langue vulgaire ou maternelle ; en prose ou en vers, (je préférerais cette dernière forme qui serait plus à ma portée,) mais pas en entassant des lignes sur le papier ; car une fois que le casseur de cailloux a fini sa journée et sa tâche, qui donc oserait lui proposer de casser encore d'autres cailloux par-dessus le marché !

Eh quoi ! on aurait inventé la vapeurj qui supprime les distances, le fil électrique, où la pensée s'envole avec la rapidité de la foudre, et ce serait pour continuer, comme par le passé, à écrire des lettres î Mais alors qu'on me ramène au coche, et au messager chaussé de bottes à entonnoir, chevauchant sur les grandes routes! Certes je ne suis pas fou du Progrès ; j'aimais mieux les temps où Michel-Ange taillait des colosses, et où Rembrandt égratignait ses sublimes eaux-fortes, que celui où on a trouvé des procédés ingénieux pour photographier et fac-similer leurs chefs-d'œuvre ; mais enfin, puisque j'achève de vivre dans le siècle du Progrès, que, j'en jouisse du moins, et que cet Ange mécanique m'exo-

nère du droit et du devoir d'écrire des lettres ! Non. soyons sincères, à présent que grâce au charmant, au rapide, à l'exécrable, à l'odieux, au divin Journal, nous pouvons, moyennant trois sous, causer avec les plus beaux esprits et lire dans les plus nobles et les plus fières âmes, il est tout à fait inutile de dépenser trois autres sous pour échanger sous enveloppe des écrits mal venus et des confidences incomplètes.

Allez plutôt entendre le prélude de Parsifal^ o\x, si vous aimez mieux rester chez vous, au coin de votre feu, demandez la pincette, et dites qu'on vous apporte un tome de Pantagruel. Toutefois, deux lettres restent possibles et ont encore leur raison d'être, c'est la lettre adressée à votre bottier et la lettre d'amour. Ces deuxlà, je les comprends. Au bottier vous écrivez : « Monsieur, les bottines que vous m'avez envoyées vont très bien ; faites-m'en deux paires pareilles à celles-là et apportez-les-moi, avec votre facture acquittée. » C'est net, précis, laconique, et cela dit ce que cela veut dire. Quant à la lettre d'amour, on y met n'importe quoi, principalement les trois mots : Je fahne, ou môme des mots sans suite, et entièrement dépourvus de sens ; cela ne fait rien, parce que l'être à qui elle est adressée lit, au lieu des paroles écrites, toutes celles qui se pressent dans sa tête brûlante, et parce qu'alors il croit voir les yeux, les joues, les lèvres de l'être adoré, et entendre sa voix enivrante comme une caresse et plus douce que toutes les musiques.

Et encore le sage préfércra-t-il de beaucoup, en faisant l'indispensable promenade hygiénique, passer luimême chez son bottier, lui commander verbalement les bottines, et aussi ne pas fabriquer lui-même ses lettres d'amour. Ne vous récriez pas ! N'était-ce pas mille fois plus beau, lorsque imaginant pour les Clcrmont, pour les Maugis, pour les du Vigean, pour les Montmorency et pour les Bourbon et pour leurs serviteurs, des phrases et des épithètes dignes de leur jeu-

nesse, de leur grâce et de leur bravoure, le seul Yiucent Voiture écrivait, lui tout seul, les lettres des maîtresses et celles des amants, se chargeait de la demande et de la réponse, et faisait à lui seul tout l'ouvrage ?

Croyez-vous par hasard que ces lettres exprimaient moins bien les sentiments des amants que s'ils les avaient écrites eux-mêmes ? Au contraire, elles les exprimaient mieux, car rien ne vaut la chose faite de main d'ouvrier, et soyez sûr qu'elles n'étaient pas moins sincères ! La rose cueillie et offerte à la bien-aimée estelle moins l'image caressante du désir parce que l'ami ne l'a pas fabriquée de ses mains, et le combat est-il moins meurtrier parce que les deux adversaires n'ont pas forgé et poli, en qualité d'armuriers, les fines épées à l'aide desquelles ils s'entre-déchirent? Et notez que le bon Vincent Voiture était payé de ses peines par de riches présents, et parfois aussi recevait quelques bons baisers parfumés à l'odeur du lys, dont on ne parlait jamais, et qui restaient un secret entre lui et sa noble cliente : et voilà précisément comment je comprends qu'on se fasse — homme de lettres 1

Telles sont, mon cher Louis, quelques-unes des raisons dont je berce ma lâcheté, pour laisser grossir sur mon bureau le tas des missives non répondues. Que je vous choisisse, vous à qui j'écris une lettre tous les huit jours, pour vous dire : « Il m'est impossible d'écrire une lettre ! » cela a l'air d'une inconséquence, mais au contraire, rien n'est plus rationnel. Car je vous parle non pas d'événements ou d'affaires, mais de ce qui occupe vraiment ma pensée, offusquée par les niaiseries de la vie sociale et avide des vérités éternelles.

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