‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 40 sur 60 · CINQUANTE CENTIMES · texte numérisé non relu

CINQUANTE CENTIMES

Mon cher Louis, quand fut jouée, il y a quarante-six ans, la farce illustre des Saltimbanques, le public se sentit un peu épouvanté, comme toutes les fois qu'il se trouve en face d'un monstre ou d'un chef-d'œuvre, et quand le grand Bilboquet prononça triomphalement sa phrase devenue depuis légendaire : il s'agissait de CINQUANTE CENTIMES ! la foulc scutit cu elle ces tressaillements d'horreur que cause toujours une prophétie. C'était en effet une prophétie ! En cette seule ligne, Dumersan et Varin avaient écrit toute l'histoire, toute la satire et toute la condamnation du siècle. Chez nous, il ne s'agit jamais d'autre chose ; il s'agit toujours de cinquante centimes, qu'on ne veut pas donner, qu'on veut économiser, thésauriser, garder pour soi, et faute desquels nous renonçons à être grands, à être victorieux, et même à vivre ! On a parlé des avares qui se feraient fesser; nous, c'est bien pis ; pour garder les dix sous, nous laissons périr nos traditions d'honneur, de vertu, de gloire, — et d'esprit, ce qui est pis encore.

Tandis qu'à Londres un poème enrichit le poète, et que les Anglais attachent leurs correspondants avec tant de saucisses, leur donnent des équipages et des secrétaires, et les mettent à môme d'accaparer les télégraphes, avez-vous remarqué ceci, que, chez nous, (sauf d'honorables exceptions,) les livres, les journaux, les publications ressemblent à de la cuisine faite sans

feu, en ce sens qu'ils sont faits sans argent I 0 mon ami! je savoure en ce moment l'immense joie de voir tomber sous le pic et sous la pioche les maisons de la rue Vivienne et de la rue Golbert, dont l'existence risquait à chaque minute d'occasionner la destruction par l'incendie des fabuleux et inestimables trésors entassés dans la Bibliothèque Nationale. Voilà de longues, de bien longues années qu'on reculait devant cette mesure préservatrice; il a fallu qu'un député brave et imprudent comme Don Quichotte, Edouard Lockroy, l'emportât de haute lutte ; c'était à croire qu'elle demandait un sacrifice inouï, colossal, démesuré, que ne pourrait pas supporter un pays comme la France.

Eh bien! mon cher Louis, il s'agissait de cinquante centimes. De bien moins que cela I car six millions pour une France, c'est bien moins assurément que dix sous pour un Rothschild. Et faute de ces six millions, de ces cinquante centimes, de ce rien du tout, les livres, les manuscrits, les médailles, les estampes, qui sont tout le passé, toute l'histoire, toute la conscience du genre humain, auraient pu être anéantis par le fait d'une servante imbécile qui aurait renversé sa lampe de pétrole, et cela serait arrivé sans doute, s'il n'y avait pas eu ce téméraire Edouard Lockroy, égaré parmi les sages députés.

Car la prudente économie d'Harpagon, comme une lèpre, gagne l'État lui-même. Quant aux individus, il y a longtemps qu'ils en sont infectés. Je vous l'ai dit bien des fois, je ne me mêle pas de politique et j'ai horreur de la pohtique; cependant j'ai une méthode très simple pour me reconnaître daus ce grand brouillamini. Quand j'entends des marchands d'incidences, de queues de mots et de phrases à rallonges, parler avec des mots de cinq syllabes et des que innombrables de leur dévouement à telle ou telle opinion, je leur ouvre immédiatement un petit compte dressé par chiffres exacts, et je leur demande : « Pour cette opinion qui t'est si chère.

qu'as-tu donné de ton sang, et qu'as-tu donné de ton argent ? Combien de gouttes de sang el combien de francs en argent monnoyé ? » Mais en général, ces beaux parleurs, qui ne sont pas beaux, n'ont rien donné, que des phrases mal construites, rebelles à la syntaxe la plus élémentaire, et qui ne se tiennent pas sur leurs pieds, ni sur leurs moignons. Ils ont prodigué l'ère des libertés, les institutions progressives et les : dans cette enceinte, mais jamais les cinquante centimes, qui tiennent à eux comme l'huître à son rocher, et comme la teigne à la tête d'un pauvre homme.

Sauvons la caisse ! telle est la devise, également empruntée à Bilboquet fugitif, que portent invariablement écrite, sinon dans leurs blasons, du moins dans leurs âmes, tous les saltimbanques petits ou grands qui président aux destinées des mortels. C'est pourquoi les hommes, si rares ! qui meurent réellement pour leur cause, sans avoir pour leur usage personnel sauvé aucune caisse, tels qu'un Barbes expirant dans sa prison ou un Delescluze frappé sur sa barricade, sont pour tous les partis un objet d'admiration et de respect ; car on sent qu'avec des hommes comme eux toutes les formes seraient bonnes, et que tout serait facile à fonder : monarchie ou république !

Manquons-nous d'ouvriers qui seraient capables de grandes choses ? Non certes, ils sont tout indiqués, et ces grandes choses, ils les feraient, s'ils pouvaient avoir un instant le mépris de l'argent et le mépris de la mort, qui firent la gloire des peuples hellènes, bien longtemps avant que Jésus n'eût intimé à ses disciples la défense de songer au pain du lendemain.

Mais, au contraire, qui de nos modernes héros consentirait à ignorer le poids et la qualité du bifteck savoureux qu'il mangera dans six mois ? Jadis les rois, en montant sur le trône, versaient leurs deniers dans le trésor |)ublic, voulant faire ménage avec le peuple et ne rien posséder en dehors de lui ; mais aujourd'hui,

ne voyons-nous pas les rois, les empereurs et les princes conserver des fortunes personnelles, placer de l'argent à l'étranger, et, sous toutes les formes, se préoccuper des cinquante centimes et sauver la caisse?

La monarchie existait lorsque, pour sauver la patrie en péril, les rois donnaient leurs deniers et leurs joyaux, fondaient leur vaisselle d'or à la Monnaie, et quand les nobles^, en pareil cas, engageaient leurs terres pour lever des troupes, ou même, pour représenter magnifiquement la France au Camp du Drap d'Or, se mettaient sur le dos leurs champs, leurs forêts, leurs vignes et leurs prés, métamorphosés en satins, en velours, en pierreries, en broderies d'or, d'argent et de diamants. Et ne disons pas que le motif de leur sacrifice était frivole I II est toujours beau de se dépouiller de son argent, comme il est toujours beau de mourir. Laissons aux sublimes jocrisses le raisonnement qui consiste à dire qu'il faut plus de courage pour vivre et pour placer ses fonds dans de solides entreprises, produisant de beaux dividendes.

Athènes fut une république, parce que tout le monde y donna son sang, y fut soldat, non au moyen du meurtrier, chimérique et vexatoire volontariat, mais pour de bon, et au pied de la lettre. Tout le monde y fut soldat, môme et surtout les nobles, accoutumés à mourir, comme les anguilles à être écorchées. Athènes fut surtout une république parce que les charges y étaient données aux citoyens les plus riches, qui étaient fiers de dépenser au service de l'État toute leur fortune personnelle, et de sortir du pouvoir gueux comme des rats et nus comme des vers, s'étant dépouillés au profit de la mère adorable. L'élégant, le raffiné, le voluptueux Alcibiade ne mangeait pas à la cantine, comme un réserviste; mais, ainsi que nous l'enseigne Plutarque, en campagne, il était le premier à se contenterdes plus viles nourritures et à boire l'eau saumàtre, soldat de la tête aux pieds et dans chaque goutte du sang de ses veines.

Si l'Archonte-Roi était le premier magistrat de la cité ; si sa royale épouse avait voix prépondérante dans les assemblées de femmes, c'était à cette condition qu'il payait et organisait à lui seul les représentations théâtrales, les tragédiens, les chœurs de musique et de danse, que l'entretien des temples était à sa charge, et qu'il payait encore de ses deniers la plupart des employés de l'État. Et lorsqu'il se trouvait, en quittant le pouvoir, plus pauvre qu'un mendiant des routes, il pensait être suffisamment payé de sa ruine et de ses peines par l'honneur qui lui était accordé de donner son nom à Tannée de sa magistrature. Combien connaissons-nous de millionnaires aux yeux de qui la qualité de rentier est infiniment préférable à celle d'archonte éponyme !

Quand on voulait faire une expédition maritime, on nommait triérarques les citoyens les plus riches, qui devaient fournir à leurs frais des navires ; les trois premiers qui avaient mis leur navire à la mer recevaient des couronnes d'or; les retardataires pouvaient ôtre mis en prison. Parfois, dans les moments de grand danger, on vit les ports regorger de nefs équipées grâce à l'initiative des particuliers; pour quels révolutionnaires nous prendrait-on, si nous comptions sur de pareils moyens pour compléter les flottes de Brest ou de Cherbourg !

Nous n'avons pas de grand homme, parce que nul n'est assez désintéressé pour tout jeter à l'eau, soi et son bagage, et pour ne se sauver qu'avec la patrie. Avec cet amour des cinquante centimes, on ne fait pas un Richelieu ou un Olivarès; on ne fait même pas un Dubois ou un Scapin. Jamais, en aucun temps, les femmes ne furent plus belles et si bien vôtues qu'à présent ; cependant, pour ne pas parler des salons abolis, il n'y a plus môme une grande courtisane !

Une seule, mais qui aujourd'hui est, hélas! de l'âge des drames romantiques, a su être assez audacieuse

pour créer des millions. C'est Èveline Barry. Elle avait été distinguée jadis par le fameux Zabé, ce financier richissime dont l'avarice fut proverbiale ; et quand elle l'écouta, ses petites amies en rirent beaucoup, sachant que toujours, au premier billet de mille francs qu'on lui avait demandé, Zabé s'était sauvé comme s'il avait eu le feu à ses chausses.

Cependant, Èveline, qui avait du génie, osa et voulut se colleter avec ce tas de millions. Pendant trois ou quatre ans, savourant sans bourse délier ce festin de prince, le vieux pingre promena à pied la belle fille, lui faisant traîner ses bottines de soie dans les ruisseaux, et ne lui ayant jamais payé un fiacre, ni un bouquet de violettes. Pendant ces dures épreuves, elle se montra gaie comme un pinson, et ne sourcilla jamais. Elle ne sourcilla même pas, lorsque, le moment de la séparation venu, Zabé lui apporta, comme présent d'adieu, un ignoble cornet de dragées.

Et c'est en quoi elle avait bien raison, car au fond du cornet il y avait une inscription de quarante mille francs de rente, qui fut l'origine de ses richesses. Le prudent vieillard n'était-il pas l'image même de la Fortune, qui toujours se donne par surcroît, avec le reste, à ceux qui l'ont dédaignée, et qui ont su, en temps utile, oublier les cinquante centimes !

314 PARIS YÉCU.

XLITI

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