‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 43 sur 60 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

Le grand poète Edgar Poe l'a dit, l'homme ne mourrait jamais s'il n'y consentait pas, et s'il ne cédait volontairement aux Anges de la mort. Ce qui est vrai de la mort l'est aussi du malheur; s'il triomphe de nous et nous terrasse, c'est seulement parce que nous faiblissons, et que nous cessons de résister avec assez de confiance et d'ardeur. Rien ne fut plus beau que la Convention décrétant audacieusement la victoire; on pourrait aussi décréter le bonheur, et il faudrait bien qu'il obéît; car la volonté de l'homme est une divinité et mille divinités, dont la puissance n'a pas de bornes. Nous sommes en proie à deux infortunes dont il semble que les coups sont inévitables ; ce sont la maladie et la faim ; encore ne m'est-il pas prouvé qu'on ne pourrait pas assainir et purifier les foyers d'infection, et qu'il ne serait pas possible de combattre efficacement la faim, sans dynamite, et surtout sans les interminables discours dont la prose invertébrée constitue déjà un malheurpermanont. Mais hormis ces deux fléaux, qui, je le répète, ne sont peutêtre pas invincibles, tous les autres sont chimf3riques, et pour les chasser comme de vaines ombres^ il suffit de le vouloir.

Toute la question est de mcfttre dans son jeu la jeunesse et la joie ; car il n'est pas de vagues fantômes dont la présence résiste à un rouge sourire, et la beauté est le phis puissant des exorcistes. A l'appui de cette

thèse, l'Histoire me fournirait mille exemples mémorables et illustres; mais, mon cher Louis, je veux vous en citer un seul, à la fois tout petit et décisif, emprunté aux plus frivoles bagatelles de la vie parisienne. Nous connaissons tous un pauvre garçon nommé Joseph Thiel, écrivain et poète, et pauvre comme Job, qui n'arrivait à rien, parce qu'il n'avait pas de chance, faisant des pièces de théâtre qu'on ne jouait pas, des vers qu'on n'imprimait pas, et se consumant en luttes vaines. Un soir, il y a quelques mois de cela, dans un café du boulevard extérieur, il racontait ses déboires à quelques amis, avec une sauvage éloquence et avec le charme qu'un beau regard prête nécessairement à la causerie. Tandis qu'il parlait, disant l'incréduhté des éditeurs, les grossièretés des directeurs de théâtres, les sièges inutiles soutenus autour des journaux inaccessibles, il était curieusement et sympathiquement écouté par une très jolie fille nommée Lucette, qui, assise à une table^ buvait solitairement un verre d'eau. Et comme les amis de Thiel louaient sa verve, son esprit, ses inventions inépuisables, et son inspiration très personnelle, il secoua tristement la tête, et leur dit mélancoliquement, avec un peu d'amertume :

— « Yous dites que je suis doué, et je veux bien vous croire; mais si mes comédies sont amusantes, il se trouve précisément que nul théâtre n'a envie ni besoin de les jouer. J'arrive dans les revues les plus obscures, à l'heure même où elles n'ont pas besoin d'une demipage de poésie pour boucher un trou, et si je me présente, pâle et le cœur gonflé, dans les bureaux d'un journal, c'est précisément le jour où ce journal vient de trouver le chroniqueur étincelant qui doit faire sa fortune. Vous voyez bien que le talent, si j'en ai, comme vous l'affirmez, ne suffit pas pour réussir, et qu'il me manque surtout le don sans lequel tout n'est rien : le bonheur I

— Tout ça c'est des bêtises, dit mademoiselle Lu-

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cette, intervenant tout à coup dans la conversation, et jetant dans cette scène l'éclair de ses prunelles d'or et de ses jolies lèvres roses. Je crois tout simplement que vous vous abandonnez vous-même, et que vous avez les cheveux trop longs, un peu en désordre! Le talent, c'est moi qui vous l'assure, force toutes les portes, et pour être sûre que vous le possédez, il me suffit de vous voir et de vous entendre. Quant au bonheur, il ne vous manquera pas non plus, puisque vous m'avez à présent, et puisque c'est moi qui suis le Bonheur ! )>

En disant ces derniers mots, qui semblèrent magiques dans la clarté de ses dents blanches, Lucette, portant son verre d'eau, était venue s'asseoir à côté de Joseph Thiel, comme reprenant sa place naturelle et légitime. Tout de suite elle se mit à lui rouler agilement ses cigarettes, et lorsqu'ils partirent ensemble tous les deux, bras dessus bras dessous, personne ne s'en étonna; car, ainsi qu'on le vit parfaitement, c'étaient deux amis qui avaient eu le tort de ne pas se connaître plus tôt, mais qui enfin s'étaient retrouvés !

Il faisait sur le boulevard un beau soleil de printemps et les brises jouaient folâtreaientdans les jeunes feuilles vertes. En arrivant, essoufflée et rose, dans la mansarde aérienne de Thiel, Lucette donna et reçut un bon baiser, mais rien de plus, car, pour le moment, elle avait bien d'autres chats à peigner, et il fallait s'occuper d'affaires sérieuses. Les manches relevées jusqu'aux coudes, elle se mita ranger, à faire le ménage, avec l'habileté d'une adroite princesse, et en un tour de main elle donna à la chambre désolée et funèbre l'air d'un palais. Puis, fouillant, retournant, mettant en ordre les bardes aux doublures fidèlement décousues :

— ((A présent, dit-elle, cherchons l'argent. »

Joseph Thiel crut que son amie se moquait de lui, et c'est en quoi il eut tort, car en effet Lucette ne tarda pas à trouver, en de fabuleux replis chiffonnés, un louis d'or et trois francs en diverses monnaies, et sans at-

tendre Tinévitable question, elle ajouta avec l'accent de la certitude :

— « Il y a toujours de l'argent dans les vieilles loques'. »

Alors elle s'occupa à habiller, à pomponner le poète, et grâce au génie, qui toujours fait de rien quelque chose, elle retapa et remit en point ses vieux vêtements, sa cravate navrée, son chapeau dérisoire, si bien qu'il prit aussitôt l'aspect d'un parfait gentleman. Et lui donnant le louis, sans garder pour elle autre chose que les trois francs :

— « Allez, dit-elle, vous promener et boire le soleil. »

Joseph sentait en lui ce qu'il n'avait pas senti depuis longtemps, la douce chaleur de la joie. Mais en se regardant aux glaces qui ornaient une devanture de boutique, il s'aperçut que sa chevelure épaisse et farouche s'accordait singulièrement mal avec son visage rasséréné; il entra chez un coiffeur et se lit accommoder, après quoi il parut charmant et attrayant, de sorte qu'au lieu de l'éviter, comme ils faisaient d'ordinaire, les gens les plus gourmés, cédant à une séduction irrésistible, se voyaient contraints de venir à lui et de l'aborder avec empressement.

Tel fut, entre autres, le cas d'Adolphe Rhim, rédacteur en chef du journal Le Sagittaire, qui d'ailleurs était en proie à une inquiétude visible. Il saisit la main de Joseph, et lui parla avec effusion, comme s'il l'eût toujours tendrement aimé.

— « Cher ami, lui dit-il, vous me voyez dans un embarras cruel. L'explorateur Salzard nous joue le mauvais tour de mourir dans le centre de l'Afrique, sans que nous ayons sur son passé une note, une donnée, un document quelconque ! Ah ! si je trouvais un homme qui l'eût connu et qui fût capable d'écrire l'article pour demain, c'est moi qui le lui payerais volontiers cinq cents francs

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— Mais, fit Joseph Thiel, Salzard était le meilleur ami de mon père, et je sais, sa vie sur le bout du doigt.

— Eh bien! alors, c'est convenu, s'écria Rhim, je vous attends h cinq heures au journal avec la copie! »

Et cet homme puissant remonta dans son coupé, qui l'emporta comme en rêve. En rentrant chez lui, après avoir acheté le livre indispensable et une carte géographique, Joseph ïhiel, — ô divine surprise pour un poète I — trouva sur sa vieille table de jeu Louis XVI, ouverte et bien brossée, de très beau papier écolier, de bonnes plumes, un encrier en cristal avec de l'encre fraîche, un buvard neuf en papier vert pâle bordé d'un ruban vert tendre, et un bouquet de roses dans un verre : c'est à ces achats que la bonne petite amie avait dépensé ses trois francs, et elle-même, assise dans l'unique fauteuil de paille, elle travaillait à un ouvrage de crochet.

L'article fut écrit de verve, porté à l'heure dite, payé immédiatement, car c'était le trente et un du mois; on dîna au restaurant, et tout se passa bien, la rapide soirée aussi bien que la chère nuit de noces.

Vous devinez le reste, car vous savez comme tout s'enchaîne! Le lendemain, Joseph, arpentant le boulevard fit une autre rencontre, celle du vaudevilliste Lanners, qui, ayant déjà écrit ou fait jouer toutes les pièces de l'année, se trouvait fort dépourvu, parce qu'il avait promis pour le 15 courant, au directeur du Vaudeville, une comédie gaie, en trois actes, et qu'il n'avait pas encore eu le temps d'y songer. Cette comédie, Thiel l'avait justement dans son tiroir; elle était folle, amusante, bien imaginée, traversée d'un bon clou; il n*y man(iuait rien, si ce n'est le coup de pouce i)rofessionnel de l'homme de théâtre. L'affaire fut vite conclue, et deux mois après la pièce était représentée avec le plus grand succès. Gomme désormais Joseph avait de la chance, (il en a toujours,) il se trouva que les journaux et les Revues eurent besoin de ses vers, de ses romans

et de ses articles, et qu'il roula sur l'or. Cependant il eut à subir un vrai chagrin, car un jour, en rentrant chez lui, après une longue et fatigante répétition, il vit sur sa table, bien en évidence, un petit billet ainsi conçu :

« Lucette s'en va, n'ayant plus rien à faire ici. Cardans les endroits oii il y a de l'argent, le bonheur est inutile, puisque Tun remplace l'autre^ et réciproquement. »

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