‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 44 sur 60 · LES ABSENTS · texte numérisé non relu

LES ABSENTS

Mon cher Louis, on a beau, comme vous l'avez fait, s'être cloîtré dans les murailles et les verdures, au fond d'un château et d'un parc où les mille bruits de Paris n'arrivent jamais, et d'où les journaux et les lettres, ces instruments de torture , ont été soigneusement bannis; on a beau vouloir et pouvoir ignorer le cours de la rente, les déplacements et villégiatures, et ne pas savoir sous quel gouvernement nous vivons ; il y a telle nouvelle qui, en dépit de toutes ces précautions, sait bien aller vous trouver, et qui, au besoin, descendrait par la cheminée, comme don César deBazan, ou entrerait, comme la brise, à travers les fentes des fenêtres. Le grand événement d'hier, la seconde représentation du Roi samiisey après un entr'acte d'un demi-siècle, il est impossible que vous n'en soyez pas informé; car, à défaut d'un messager plus illustre, je crois que le premier bouvier sur le chemin vous l'eût annoncé, ou même Talouctte des champs et le pinson qui chante dans la haie.

Car il se produit maintenant ceci, que tout ce qui touche le Maître, arrive immédiatement dans la lumière, dans l'invincible clarté de l'évidence, et que sa louange bruit et voltige, comme un murmure sans fin, autour des oreilles des hommes. Oui, il a atteint ce résultat d'être présent partout et pour tous, et que sa gloire fait partie de l'air que nous respirons : ce n'a pas été sans

peine! Jeune homme, a-t-il assez travaillé, lutté, souffert; a-t-il été assez injurié et vilipendé ; nul avant lui n'avait subi de pareils outrages, si ce n'est peut-être Shakespeare ! 11 donnait à la France une poésie nouvelle, pareille à un grand fleuve mélodieux qui roulait et emportait dans son flot géant les lieux communs, les niaiseries, les tragédies incolores, les vagues Amasis! — Rien que la mort n était capable D'expié?' son forfait. Mais on ne le lui fit pas voir; car il devait au contraire vivre, pour incarner et personnifier en lui toute la puissance la Voix, du Verbe, de la Muse divine.

Il a vécu, fort, toujours jeune, chevelu comme un chêne; il a vaincu les monstres, comme Hercule, et même les imbéciles. Il a fait palpiter ce grand aigle au vol effrayant, le drame d'Eschyle, dans un immeuble qui semblait voué par destination à Oscar, ou le mari qui trompe sa femme, et à ces fantômes qui s'élancèrent, tout gris, comme des chats nocturnes, du cerveau turbulent de feu Wuafflart! Car non seulement le Nombre, la Rime, le Rhythme dansant s'étaient laissé apprivoiser par lui et mangeaient dans sa main, comme des biches familières; non seulement la Pitié, la Terreur, le Grime tragique lui obéissaient, et sous son souffle hardi agitaient leurs ailes éperdues ; non seulement pour se faire ses servantes et rêver à ses genoux, les grandes Muses avaient quitté le fleuve gémissant et la fontaine violette ; non seulement la Douleur et Tàpre Exil avaient léché ses pieds, comme les lions ceux de Daniel; mais le Temps lui-même, ce destructeur de tout, cet aveugle furieux, ce bourreau que rien ne désarme, a cédé au moderne Titan, et a jeté loin de lui la hideuse faux sanglante, pour tresser de ses propres mains le laurier qui doit couronner le front toujours jeune et vivant du Victorieux.

0 mon ami, il y a quelques jours à peine, en pleine Comédie-Française, dans cette maison de Molière où le bruit des écus tombant à flots sur les écus empêche

trop souvent d'entendre la Voix de Molière, nous avons assisté à cette fête, à cette joie, à ce couronnement, à ce triomphe nouveau du Roi s^aînuse, joué devant tout ce que Paris a d'âmes, d'esprits et de beautés; nous avons savouré, applaudi, acclamé, écouté avec une religieuse et déchirante émotion ce drame où le Vers ailé, charmant, savant, magnifique, harmonieux, capricieux, terrible, est, avant tous les autres, le premier et le grand comédien. Nous nous sommes enivrés de cette symphonie épique, où la Rime, comme une âme visible, l'ait chanter ses flûtes, ses clairons et ses lyres; et la foule éprise, torturée, charmée, attendrie, mêlait à ses admirations les sanglots et les pleurs, et le Maître, l'aïeul de tous, souriant dans sa barbe blanche, écoutait les vers de sa jeunesse chanter délicieusement dans l'éblouissement et dans la lumière. Ne semblait-il pas que dans l'allégresse de cette heure triomphale, il n'y eût plus rien à désirer et rien à regretter?

Eh bien, si! mon cher Louis, moi qui vous parle, quelque chose me mordait au cœur, un reg"ret : c'était celui des Absents, de ceux que j'aurais voulu sentir là au milieu de nous, pendant ces heures sacrées. Et je vous parle, non pas de ceux qui ont laissé une plaie vive dans la poitrine déchirée du Poète et qui furent la chair de sa chair, car je ne veux pas toucher à de tels doux souvenirs! mais parmi les noms des génies qui eurent la gloire de savoir admirer le plus puissant des génies, il en est deux qui reviennent obstinément dans ma pensée et sur mes lèvres : ce sont ceux de Théophile (Jautier et de Paul de Saint-Victor.

Saint-Victor! Ce merveilleux écrivain, ce grand styliste, ce nourrisson de Rabelais et du Dante, qui savait peindre, ciseler, évoquer des images, ressusciter tout un siècle et le costumer, et le faire agir au milieu de ses décors relevés, ce maître dont la louange était si précieuse, parce qu'il ne la i)rodigiuiit pas et parce qu'il savait la revêtir des mots décisits; cet enchanteur, cet

historien tragique, ce magicien de la prose aimait à célébrer humblement le Maître unique et suprême, et quand paraissait un nouveau chef-d'œuvre, comme les Chansons des Rues et des Bois ou la nouvelle Légende des Siècles, ce que tous pensaient, sentaient, auraient voulu dire, il pouvait et voulait le dire, avec autant de science et d'autorité que d'inspiration ; il pouvait raconter l'inénarrable, faire flamboyer dans ses pages les pourpres et les harmonies, et, dans sa prose où chantait le nombre d'or, faire passer le reflet miraculeux des grands vers éclos dans le front du vieillard homérique. Oui, à cette belle solennité du Bot s amuse, il a manqué la présence, l'âme et la louange de Saint-Victor ; il aurait su, lui, mettre à leur plan, approuver sans injustice l'effort des comédiens, la mise en scène, le décor, la musique ingénieuse, toutes les dorures matérielles de cet élégant boulet que la muse traîne à son pied, et de tout cela dégager la pure idée surnaturelle et surhumaine du drame, ce divin génie ailé de la Pitié qui s'envole en tenant un flambeau, dont le souffle des âges n'éteindra pas la caressante et sereine lumière.

Hélas! Saint-Victor nous a quittés il y a si peu de temps, et comme déjà la France a été ingrate pour lui! Il laissait un livre, un chef-d'œuvre où revivent les Poètes, les Dieux, les Tragédies, les héros de l'antiquité sacrée; il semblait que la presse, dont il fut la parure et rhonneur, n'eût rien de mieux à faire que d'étudier et de louer Zes Deux Masques illustres; mais l'auteur de ce livre épique avait emporté avec lui le secret de la louange, et la Parque des nouvelles au jour le jour a mieux aimé tisser l'air fluide et filer — rien du tout, sur l'agile quenouille qu'elle tourne entre ses doigts ! A ce sujet, j'en ai lourd, très lourd sur le cœur; mais aujourd'hui, je veux seulement dire combien le poète (ï Hommes et Dieux a manqué au Boi s'amuse, où il avait le droit de prendre sa grande part souveraine dans notre joie.

Et Théophile Gautier ! 0 mon cher Louis, ne fut-il pas

toute sa vie, lui glorieux et célèbre entre tous, l'enfant, le disciple et le noble serviteur de Victor Hugo? Dans cette nuit où il s'agissait de transcrire, pour l'envoyer aux journaux, le plaidoyer du Maître à propos des représentations interdites par un arrêt ministériel, n'êtes-vous pas touché jusqu'aux larmes de voir le poète à'Albertus devenu expéditionnaire et faisant œuvre de copiste, lui qui faisait s'envoler les strophes comme des essaims de frémissants oiseaux! Oh! quelle belle histoire que celle de son dévouement, de son respect religieux pour le Maître, depuis le premier jour où, allant le visiter, il n'osait sonner à la porte, et s'asseyait étouffé sur une marche de l'escalier! Il fut d'abord le page de maison princière qui croit s'honorer en se tenant debout derrière le fauteuil de son seigneur et en lui servant à boire, et plus tard le chevalier qui témoigne et combat pour lui. Dans le rapport sur la poésie contemporaine, commandé par Napoléon III et écrit pour lui, Théophile Gautier osa louer Victor Hugo en exil et Les Châtiments; certes, ces choses-là ne sont rien pour nous, qui ne dépendons ni des rois, ni des républiques, et qui, au contraire, sommes leurs juges ; mais enfin, il est bon de les rappeler, pour bien montrer aux autres ce qu'ils ne font pas. Certes une adoration filiale, invariablement fidèle et brave, comme celle de Gautier pour Hugo, ne peut être payée en aucune façon et avec rien, si ce n'est par l'affection; aussi, quand mourut, si prématurément hélas ! le poète des Emaux et Camées, le poète des Co7itemp/ations\c chanta en des vers émus autant qu'immortels, et qui appartiennent au trésor de notre famille, comme ils appartiennent à Thisloire :

... Je te salue au seuil sévère du tombeau. Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau. Mont(; l'âpre escalier. Du haut des sombres marches, Du noir pont de l'abîme on entrevoit les arches; Va! meurs! la dernière heure est le dernier degré. Paiip, aigle, tu vas voir des gouiïVes à ton gré ;

Tu vas voir l'absolu, le réel, le sublime.

Tu vas sentir le vent sinistre de la cime

Et l'ëblouissement du prodige éternel.

Ton Olympe, tu vas le voir du haut du ciel,

Tu vas, du haut du vrai, voir l'humaine chimère,

Même celle de Job, même celle d'Homère,

Ame, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah!

Monte, esprit! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va!...

0 mon maître vénéré et bien-aimé, toi pour qui notre Maître ouvrit ainsi de sa main victorieuse les portes de lumière de l'apothéose, n'est-ce pas que j'avais bien le droit de te regretter à la seconde représentation de ce Roi s^amuse dont tu avais jadis entendu la première, et d'y chercher d'un œil inquiet, comme si j'avais dûtes revoir, tes claires prunelles pleines d'étincelles et la nuit que faisait ta ruisselante et soyeuse chevelure !

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