MERCERIE
Mon cher Louis, cette semaine plus encore que de coutume, j'ai été occupé de la poésie et des poètes; ce sont les circonstances qui l'ont voulu. ^J'ai fait jadis à Monte-Carlo la connaissance d'un riche peaussier nommé Castelin, qui fait courir, construit des hôtels, achète des tableaux, et qui ne dédaigne pas de me visiter quelquefois, pour me mettre au courant du high life, et pour savoir comment s'expriment les gens inutiles. Lundi dernier, il est venu me voir, dans le but, m'a-t-il assuré, de me demander un conseil.
— « Cher monsieur, m'a-t-il dit, mon fils que voilà déjà grandelet, mon cher Edgar, a envie de se faire poète. Qu'en pensez-vous? Ne voyez-vous à cela aucun inconvénient?
— Pardonnez-moi, fis-je alors, mais la question que vous voulez bien m'adresser n'a pour moi aucun sens précis.
— Gomment! reprit Castelin étonné. Je vous demande si mon fils aura raison de se faire poète I
— J'entends bien, lui dis-je. Mais, cher monsieur, le poète est une sorte d'animal défini, qui a ses caractères propres, et on ne se fait pas plus poète qu'on ne se fait colombe ou crocodile. Vous pouvez aussi bien me demander si monsieur Edgar devra choisir un nez aquilin ou un nez à la Roxelane, et l'un est aussi raisonnable que l'autre. Si ce jeune homme est poète, il faudra
bien qu'il le soit, quand même tous les pères du monde voudraient l'en empêcher; et s'il ne l'est pas, il aurait beau hacher menu, comme une dame faisait de ses dentelles, La Henriade et LA^'t Poétique et les avaler dans son potage, il ne sera jamais brûlé par la fièvre sacrée d'Eschyle. A ce que raconte la légende, un oncle de Henri Heine lui avait offert de lui donner un million, s'il voulait renoncer à être poète ; le chantre àWtta Troll ne voulut pas accepter, parce qu'il aurait volé l'argent; et cependant c'était une offre tentante, car avec un million il y avait de quoi acheter beaucoup de peaux d'ours pour les envoyer à mademoiselle Juliette à Paris, qui aurait posé dessus ses petits pieds blancs.
— Mais, me dit Castelin, que pensez-vous de la poésie, en tant que profession?
— Je pense qu'elle n'a aucun rapport, même éloigné, avec une profession, et qu'elle ne saurait être envisagée à ce point de vue.
— Nous sommes d'accord, fit le peaussier. Eh bien! pour suivre votre conseil, j'ordonnerai à Edgar de se faire recevoir avocat, afin qu'il ait un état dans le monde, et qu'il devienne un citoyen utile ! »
Le lendemain de ce jour-là, j'étais allé chez l'éditeur Laloë , pour lui recommander les très intéressants poèmes de Pierre Naftel. On les a lus ces temps derniers, en partie du moins, dans les journaux et dans les Revues; c'est delà bonne poésie, nette, saine, spirituelle, bien française, sortie de la veine de Marot, et qui vous réconforte, comme un vin chaud et généreux.
— « Mais, me dit Laloë en mordant sa rude mouslache grise avec ses airs militaires, vous savez bien que les vers ne se vendent pas!
— Pardon, lui dis-je, il m'est impossible d'être d'accord avec vous, et les vers me semblent être au contraire la seule marchandise qui se vend.
— lïcin! lit l'éditeur stupéi'ait.
— Assurément, repris-je. Comme vous me l'accorde-
rez sans peine, tout le monde sait à quoi sert le pain; cependant nous voyons qu'un des plus célèbres boulangers parisiens fait chaque année pour cinq ou six cent mille francs d'annonces dans les journaux, parce que sans doute il ne pourrait pas sans cela vendre son pain. Les femmes savent très bien, elles savent trop bien! à quoi servent les robes, la soie, les satins, les velours, les manteaux, les fourrures, les gants, les bas brodés; cependant, pour vendre tout cela, les Magasins du Louvre, et les autres, font par an des annonces pour plus d'un million. Je sais comme vous que les vers sont aussi utiles que le pain et les jupes ; mais enfin tout le monde ne le sait pas. Il faut des annonces pour vendre les remèdes qui promettent la santé, la vie, la guérison de tous les maux ; il en faut pour vendre les pantalons anglais, les joyaux, les épiceries, les romans qui font passer le temps ; il en faut pour faire entrer le monde à la comédie, pour assurer le succès des soirées élégantes, pour marier des demoiselles bien nées et très jolies qui possèdent un million de dot, pour vendre les indispensables livres de science, et les Revues et les journaux, et même pour vendre les annonces ! Eh bien ! vous , Laloë , combien dépensez-vous d'annonces pour activer la vente des volumes de poèmes qui vous sont confiés?
— Mais, s'écria Laloë, rien du tout, naturellement! Comment voulez-vous que je dépense de l'argent pour une chose qui ne se vend pas?
— Ainsi, dis-je encore, vous exigez un miracle plus inouï que tous ceux des mythologies, et remarquez-le bien, ce miracle se réalise I II faut qu'un monsieur habitant Montmartre, invente, imagine, suppose, devine, que vous, éditeur, rue de Richelieu, vous avez dû publier un volume de vers! Il faut qu'ayant pris de l'argent, il vienne chez vous de propos délibéré pour acheter ce volume, qu'il le découvre où vous le cachez, c'est-à-dire sous les piles géantes du roman à sensation, et qu'il vous décide à le lui livrer.
Cependant, cette chose impossible s'accomplit, puisque vous n'oseriez pas affirmer que chez vous les volumes de vers ne se vendent pas du tout; et combien vendrait-on de pilules de fer et de pâtes pectorales, si on les offrait platoniquement, sans rien dire! Enfin, malgré vos répugnances, nierez-vous que vous tenez en ce moment un grand succès avec les Chansons pour Jeanne, de Paul Ivors, que toute la presse a louées, étudiées, discutées, et qui ont eu, entre autres, ce grand mérite de plaire aux femmes?
— Penh! dit Laloë avec un grognement, je n'aime pas toutes ces machines-là. Parlez-moi du dernier roman de Crussaire, L Amant de sa belle-sœur! A la bonne heure, voilà qui est corsé, et on en a pour son argent, de l'intérêt et des surprises. Au premier chapitre, cette cuisinière qui assassine le pompier, et qui emporte les morceaux du cadavre dans sa boîte aux ordures...
— Les Chansons pou?' Jeanne? demanda à ce moment une fillette qui venait d'entrer dans la boutique d'un air timide, et qui nous regardait de ses grands et innocents yeux bleus.
— Tout de suite, dit Laloë. Mademoiselle ne préférerait pas L'Amant de sa helle-sœm\ par Crussaire? C'est un roman bien intéressant...
— Non, dit la fillette, je voudrais les Chansons pour Jeanne. »
Celle-là servie et partie, entra un officier en bourgeois, que l'éditeur semblait connaître.
— « Vous désirez, mon capitaine? Sans doute L'Amant de sa belle-sœur?
Non, les Chansons pour Jeanne. »
Laloë, en rechignant, fit donner l'exemplaire. Puis, lorsque roffi(ner fut parti à son tour :
— « Une crâne scène encore, me dit-il, c'est celle où les trois voleurs jettent Rodolphe dans l'égout, et où il y retrouve mademoiselle Angellier évanouie...
— Les Chansons pour Jeanne? demanda une dame à
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cheveux blancs, qui venait de descendre d'un élégant équipage.
— Ah çà! marmotta à mon oreille l'éditeur furieux, qu'est-ce qu'ils ont donc? Ne dirait-on pas qu'ils s'entendent tous, pour acheter un livre qui ne se vend pas ! »
Puis s'adressant à un commis avec la mauvaise humeur d'un chien fouetté :
— « Joseph I un — Chansons pour Jeanne à madame.
— Mais, monsieur, il n'y en a plus. Je viens de donner le dernier tout à l'heure.
— Eh! c'est amusant, dit Laloë, lorsqu'il se fut excusé auprès de la dame et qu'il l'eut vue remonter en voiture, après lui avoir inutilement offert L Amant de sa ôelle-sœu?', il va falloir réimprimer cette romance-là! Avoir encore affaire à ces beaux messieurs qui exigent la correction, l'orthographe, un tas de bêtises! et qui, au lieu d'inventer des événements, s'occupent du style, de ce que votre Monsieur Flaubert appelait si bien : l'écriture, »
En effet, mon cher Louis, Laloë parlait d'or, et voilà le grand et véritable argument contre les poètes, c'est qu'ils s'occupent de l'écinture, veulent le mot propre, s'efîbrcent de construire des phrases bien attachées, et ne consentent pas volontiers à écrire le nom de Deburau ou celui de Baudelaire par eau ni le nom de Gautier avec un TH. A ces causes, ils tourmentent les compositeurs, les metteurs en pages, tout le monde, et sont de vrais empêcheurs — de danser en zizgag! Cependant, ma commission n'était pas faite, et je cherchais une transition adroite pour en venir à l'objet de ma visite, lorsque Laloë m'en évita la peine, en s'écriant brutalement :
— (c Quant à votre Pierre Naftel, je ne veux pas en entendre parler ; toutes ces menuiseries, c'est des bâtons de chaise dans les jambes de mes romans. Vous lui direz qu'il revienne quand il sera académicien!
— J'avoue, dis-je, qu'il ne l'est pas encore; mais il a un oncle qui l'est.
— Mais alors, s'écria Laloë, c'est bien différent, et je prendrai ses vers tout de même, car son oncle pourrait sans doute nous obtenir un prix pour L Amant de sa belle-sœw'f Seulement dites-lui bien que les vers ne se vendent pas, que je Timprime à ses frais, et que je lui donnerai seulement un tiers des bénéfices, parce que messieurs les poètes doivent m'indemniser un peu de mes peines, et du soin que je prends de remiser leurs guitares ! »
LU